Les animaux reconnaissent leur Maître
La Création tout entière est appelée à rendre gloire à son Créateur. L’humanité, réconciliée avec Dieu dans le Christ, devient capable de restaurer l’unité, la paix et l’amour qui existaient à l’origine, dans le plan divin, entre elle-même, les végétaux et les animaux, sur lesquels elle devait dominer sans asservir ni détruire. C’est pourquoi certains saints entretiennent avec les animaux des relations étonnantes, évoquant le jardin d’Éden ou les prophéties d’Isaïe. Ces prodiges, dont des centaines de personnes témoignent, s’inscrivent dans une spiritualité toute franciscaine d’attention à la Création, aux plantes et aux animaux, qui, même « dénués de raison », se montrent souvent plus attentifs à l’œuvre et à la présence de Dieu que les humains.
Les raisons d'y croire
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L’Écriture montre que Dieu peut se servir des animaux pour manifester sa présence ou transmettre un message : l’ânesse du Livre des Nombres qui voit l’ange avant Balaam, les corbeaux d’Élie, le grand poisson de Jonas, le coq qui rappelle à Pierre son reniement... Or, ce motif ne disparaît pas avec les temps bibliques. Plusieurs récits rapportent des comportements inhabituels des animaux, notamment en lien avec des saints.
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L’iconographie a popularisé l’image de saint François d’Assise prêchant aux oiseaux quand les hommes n’écoutaient pas sa prédication. Avant lui, saint Martin de Tours obtenait le silence des oiseaux des bords de Loire quand il enseignait – martinets et martins-pêcheurs ont d’ailleurs été baptisés ainsi en son honneur. Sainte Hildegarde de Bingen et saint Martin de Porrès commandaient aux rats et aux souris afin de les éloigner des réserves de nourriture. Et on les invoque maintenant pour s’en préserver.
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Ainsi, dans les traditions chrétiennes les plus diverses, on rapporte une relation singulière entre certains saints et le monde animal. Des animaux réputés sauvages ou dangereux deviennent paisibles à leur approche ; d’autres semblent manifester une forme d’obéissance ou de familiarité inhabituelle (le loup de Gubbio auprès de François d’Assise, le lion de Gérasime du Jourdain, l’ours de Séraphin de Sarov , le corbeau nourricier de Paul l’Ermite …). Bien sûr, pris isolément, chacun de ces récits pourrait être discuté. Mais ces récits récurrents à travers les siècles, dans des traditions très différentes, convergent en fait vers une même idée théologique : ils évoquent, comme par anticipation, la réconciliation de toutes choses en Dieu, qui est annoncée par l’Évangile.
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L’histoire des sanctuaires est aussi souvent liée à la redécouverte d’une statue, due à l’attitude d’animaux – bœufs ou moutons –, qui grattent le sol à son emplacement et qui refusent de labourer ou de paître en un autre endroit. C’est le cas, entre autres, pour les sanctuaires de Brebières , de Buglosse, d’Auray – pour ne citer qu’eux –, qui n’auraient pas vu le jour sans le comportement étrange d’un animal, qui agit comme révélateur du dessein de Dieu et instrument de la providence.
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Les deux miracles accomplis à quelques mois d’intervalle par Antoine de Padoue sont d’un autre genre, puisqu’ils amènent des animaux à adorer le saint sacrement, leur Maître réellement présent dans l’Eucharistie. Ces animaux montrent une sensibilité plus délicate que celle des humains qui ont exigé du saint prédicateur qu’il apporte la preuve de ce qu’il prêche.
En savoir plus
Alors qu’il a tenté de cacher son niveau d’études et ses talents de prédicateur, ce qui lui a été facilité par sa mauvaise pratique de l’italien, Antoine de Padoue, franco-portugais, après qu’il est entré dans le nouvel ordre fondé par François, est appelé providentiellement à se faire connaître en 1221 à l’occasion d’un sermon qu’on lui demande de prononcer à l’occasion d’ordinations, à Forli. Ses supérieurs comprennent alors que ce prêtre effacé et gauche qu’ils surnommaient « frère maladroit » est supérieurement doué pour la prédication. Pendant les dix années qui lui restent à vivre, devenu provincial de Romagne, il parcourra la France et l’Italie afin de contredire les prédicateurs cathares et de ramener les égarés au catholicisme, usant de persuasion et de douceur, multipliant les miracles les plus improbables.
Entre 1226 et 1228, Antoine va, une fois à Toulouse et une autre à Rimini, face à l’incrédulité persistante de notables cathares (Guiald à Toulouse et Bonillo à Rimini) et aux blasphèmes proférés contre l’Eucharistie, obtenir des montures de ces derniers qu’elles se prosternent pour adorer le saint sacrement. Dans des villes largement gagnées à l’hérésie, ils ne peuvent supporter la prédication d’Antoine, qu’ils mettent au défi de prouver la Présence réelle en obtenant qu’il fasse adorer le saint sacrement, l’un à sa mule et l’autre à son âne. Par précaution, à la suite de ce défi, Guiald prive sa monture de nourriture pendant trois jours, de sorte qu’il est persuadé qu’entre son picotin et l’ostensoir, la pauvre bête n’hésitera pas. De son côté, c’est Antoine qui jeûne pour obtenir la conversion des hérétiques. Le jour dit, sur la place de Toulouse, Antoine s’avance, le saint sacrement entre les mains, et déclare à la mule : « Au nom de ton Créateur, que je porte dans mes mains, je t’ordonne de l’adorer humblement afin que, pour leur confusion, les hérétiques voient que les animaux eux-mêmes reconnaissent la divinité de celui qui s’immole tous les jours sur l’autel au saint sacrifice de la messe. »
À ces mots, dédaignant la nourriture que son propriétaire lui offre, la mule traverse la place et vient se prosterner aux pieds d’Antoine. Beau joueur, Guiald confesse la foi catholique, et toute sa famille et ses proches avec lui. Ils feront édifier une église, placée sous l’invocation de saint Pierre, ainsi qu’une chapelle sur les lieux du miracle. Personne n’en contestera jamais les circonstances de l’édification.
À Rimini, se heurtant aux sarcasmes des hérétiques, qui refusent de l’entendre, il va prêcher sur l’estuaire de la Marecchia, à la sortie de la ville, attirant à la surface de l’eau une multitude de poissons, alors que la pêche était très mauvaise depuis des jours. Ce miracle ébranle le peuple, mais Bonillo, ayant entendu parler du miracle de la mule de Toulouse, met le saint au défi de le renouveler. Comme Antoine ne semble pas vouloir relever le défi, il le provoque sur le parvis d’une église. C’est alors qu’une clochette sonne, annonçant le passage d’un prêtre qui porte l’eucharistie à un mourant. Antoine demande aux personnes présentes de s’agenouiller et, comme elles n’obéissent pas, il enjoint à l’âne de leur donner l’exemple, ce qu’il fait, à la fureur de son maître, qui perd publiquement la face et cherchera l’occasion de se venger du franciscain.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
François d’Assise, Le Cantique des créatures, dans les Écrits de saint François d’Assise : texte fondateur de la spiritualité franciscaine de la Création.
En complément
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Athanase d’Alexandrie, Vie de saint Antoine, traductions et éditions diverses.
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Jean-Claude Larchet, Le Paradis et la vocation cosmique de l’homme, Genève, Éditions des Syrtes, 2012.
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Jérôme, Vie de saint Paul l’Ermite (vers 376).
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Pape François, Laudato si’. Sur la sauvegarde de la maison commune, Vatican, 2015.
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The Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1907-1912 : articles relatifs à la symbolique animale et aux saints concernés.