Saint Paul de Thèbes, le premier ermite
En 378 paraît à Rome, sous la signature de saint Jérôme, une Vie de Paul ermite qui connaîtra un véritable succès. Il s’agit de la biographie d’un certain Paul, jeune aristocrate égyptien qui, vers 250, pour échapper à la persécution déclenchée contre les chrétiens par l’empereur Dèce, abandonne tous ses biens et se réfugie dans le désert de la Thébaïde. Il y vit quatre-vingt-dix-sept ans dans la seule compagnie de Dieu, ne voyant âme qui vive, hormis les bêtes sauvages et un corbeau qui, à l’image de celui du prophète Élie, lui apporte chaque jour son pain. Retiré du monde, Paul ignore jusqu’à la conversion de l’Empire au Christ. Le saint homme serait mort dans cette solitude et cet anonymat, sans que nul ne connaisse son existence ni son rôle de véritable fondateur de la vie érémitique, si un ange n’avait révélé à saint Antoine l’Égyptien qu’il avait un prédécesseur qui le surpassait en sainteté.
Les raisons d'y croire
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Depuis la parution de la Vie de saint Antoine écrite par Athanase d’Alexandrie, largement diffusée en Orient puis en Occident, l’Église tient unanimement le solitaire égyptien pour l’initiateur de la vie monastique. Lorsque, une vingtaine d’années plus tard, Jérôme écrit sur Paul de Thèbes, personne ne soupçonne son existence. Introduire soudain la figure d’un ermite antérieur à saint Antoine ne va donc pas dans le sens d’une attente ecclésiale ou populaire, mais vient au contraire relativiser une gloire déjà établie, ce qui donne au témoignage une tonalité de vérité.
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Jérôme n’avait aucun intérêt personnel à inventer un personnage. Certes, il est connu pour son caractère difficile, parfois emporté et polémique, mais son honnêteté intellectuelle a toujours été largement reconnue et respectée, y compris par ses adversaires. Il n’a jamais été accusé de falsifier délibérément les faits, et sa rigueur dans le travail des sources est attestée par l’ensemble de son œuvre. D’ailleurs, il aurait obtenu un succès au moins égal s’il avait présenté son texte comme un roman chrétien, genre très apprécié à l’époque ; le fait d’assumer la forme biographique engage sa crédibilité personnelle et manifeste sa conviction profonde de rapporter une histoire vraie.
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On lui objecte qu’il est curieux qu’Athanase, patriarche d’Alexandrie et biographe d’Antoine, n’ait pas eu connaissance d’une histoire pareille, mais cela reste tout à fait possible, comme il est possible qu’Athanase ait choisi de ne pas signaler l’existence de Paul, même s’il la connaissait. Son silence n’invalide donc pas la véracité du récit de Jérôme.
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Jérôme cite ses sources avec précision, même si elles sont exclusivement orales. Il affirme tenir le récit des moines du désert de Chalcis, qui eux-mêmes le tenaient d’Antoine l’Égyptien. Dans l’Antiquité tardive, ce type de transmission, surtout dans les milieux ascétiques attachés à la mémoire des Anciens, constitue un mode reconnu et sérieux de conservation des faits.
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Si Jérôme avait voulu produire une œuvre littéraire à succès, il aurait développé longuement les quatre-vingt-dix-sept années de solitude de Paul, matière idéale à une amplification romanesque. Or, il se limite presque exclusivement aux derniers moments de sa vie, tels qu’ils ont été transmis par le témoignage d’Antoine l’Égyptien, qui n’a rencontré Paul qu’à la toute fin de son existence. Jérôme n’a donc mis par écrit que ce qui pouvait être attesté, sans chercher à combler par l’imagination les décennies silencieuses d’une vie cachée, préférant assumer le manque plutôt que d’inventer ce qu’aucun témoin n’avait vu.
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Le contexte historique de la fuite de Paul est d’une grande précision. La persécution déclenchée par l’édit de Dèce en 250, l’obligation du sacrifice civique, les abus locaux des magistrats, et la situation particulière de la Thébaïde concordent avec ce que les sources indépendantes nous apprennent de cette période troublée, ce qui renforce la solidité du cadre dans lequel s’inscrit le récit.
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La figure spirituelle de Paul elle-même s’inscrit avec une étonnante justesse dans l’Évangile : un homme qui disparaît du monde pour n’être connu que de Dieu, qui vit sans témoins, sans œuvre visible, sans descendance spirituelle, jusqu’au jour où sa sainteté est révélée pour guérir l’orgueil d’un autre. Cette logique chrétienne de l’abaissement caché et de la révélation ultime correspond profondément à la manière dont Dieu agit dans l’histoire.
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La rencontre finale entre Paul et Antoine n’exalte ni la rivalité ni la hiérarchie, mais l’humilité réciproque : Antoine reconnaît un plus grand que lui, Paul s’efface après avoir livré son témoignage. Cette scène, dépourvue de tout triomphalisme, met en lumière une sainteté conforme et cohérente avec la vie des saints que nous connaissons mieux.
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Enfin, la reconnaissance liturgique et canonique de Paul comme premier ermite, confirmée par l’autorité de Gélase Ier, manifeste que l’Église, après discernement, n’a pas considéré le récit de Jérôme comme une fiction pieuse, mais comme un témoignage suffisamment fiable pour entrer dans la mémoire vivante de la foi et nourrir la contemplation des générations suivantes.
En savoir plus
En 250, un édit de l’empereur Dèce exige de tous les sujets de l’Empire romain, sans distinction d’âge ou de condition, un serment civique de fidélité à Rome. En soi, un tel geste pourrait paraître acceptable dans une période de grave crise politique et militaire, si ce serment ne devait être prêté sur l’autel de Rome et de l’empereur divinisé. Dèce aura beau affirmer qu’il s’agit d’un acte purement symbolique, les chrétiens les plus conscients y voient, à juste titre, une apostasie, puisqu’il équivaut à rendre un culte aux idoles.
L’empereur n’entendait pas provoquer une vague de martyres. Pourtant, alors qu’un grand nombre de chrétiens – parfois sous l’influence ou la pression de leurs responsables – se plient à cette obligation civique, certains magistrats locaux font preuve d’un zèle brutal et châtient sévèrement ceux qui refusent de prêter serment. En Égypte, et plus particulièrement en Thébaïde, cette persécution prend un tour particulièrement cruel. Les récits de supplices qui ouvrent la Vie de Paul, rapportée par Jérôme, s’inscrivent pleinement dans ce contexte historiquement attesté.
C’est dans ce climat de violence et de compromission que le jeune Paul, âgé de seize ans et héritier d’une grande fortune, quitte la ville pour se cacher à la campagne. Dénoncé par sa sœur et son beau-frère, désireux de s’approprier sa part d’héritage, il parvient à s’enfuir in extremis et se réfugie dans la montagne. Là, il découvre un ancien atelier de faux-monnayeurs datant de l’époque de Cléopâtre : une grotte aménagée, située près de l’unique source de la région et entourée de dattiers qui lui assurent le strict nécessaire pour survivre.
Paul s’y installe et médite sur la perfidie de ses proches et sur la bassesse d’un monde sans Dieu – monde avec lequel il ne veut plus de contact. Il demeurera ainsi caché pendant quatre-vingt-dix-sept ans, ignorant tout de la conversion progressive de l’Empire au christianisme.
À la même époque, saint Antoine est victime d’une terrible tentation d’orgueil ; il pense que pour avoir inventé la vie monastique, il est le plus grand et le meilleur des moines. Dieu le délivre de ces pensées en lui révélant l’existence de Paul, plus méritant que lui puisque seul le Ciel connaît ses renoncements et sa sainteté. Malgré son âge, Antoine part visiter cet Ancien et arrive juste à temps pour recueillir son témoignage avant que Paul ne trépasse.
D’abord vénéré dans sa grotte devenue église, le corps de Paul est transporté ensuite à Constantinople puis en Italie et à Budapest. Ses reliques peuvent encore être vénérées à Ravenne.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Jérôme, Vita Pauli. Récit fondateur de la tradition érémitique chrétienne, ce texte présente la figure de Paul comme modèle de vie cachée avec Dieu et témoigne des premières formes de retrait radical au désert. Disponible en ligne .
En complément
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Jacques de Voragine, La Légende dorée : grande compilation hagiographique médiévale, cet ouvrage transmet et diffuse les traditions anciennes relatives aux saints ermites, en intégrant leur sens spirituel et ecclésial.
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Omer Englebert, La Fleur des saints, Albin Michel, 2015 : synthèse hagiographique moderne, solidement documentée, qui reprend les sources antiques et médiévales pour présenter la vie des saints dans une perspective historique accessible et spirituellement équilibrée.