La Vierge penchée d’Albert
En 1885, l’abbé Anicet-Marie Godin est nommé curé de Notre-Dame-de-Brebières, à Albert. Depuis le Moyen Âge, on y vénère une petite statue de la Vierge, un agneau couché à ses pieds, retrouvée dans des conditions miraculeuses. Cependant, il s’agit d’un culte très local : cette dévotion et le pèlerinage qui l’accompagne n’ont jamais franchi les limites de la ville. L’abbé Godin se lance à corps perdu dans le projet de construction d’une gigantesque basilique. Ce qu’ignore le saint prêtre, tandis qu’il lève des fonds destinés à son projet colossal, c’est que, vingt ans plus tard, Albert se retrouvera au cœur de la bataille de la Somme et qu’il ne restera pas pierre sur pierre de son œuvre. Mais, par un étonnant prodige, la basilique, devenue un symbole mondialement célèbre – et objet d’une prophétie sur la fin de la guerre –, se relèvera de ses ruines.
Les raisons d'y croire
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L’histoire d’innombrables sanctuaires chrétiens, en France et dans le monde, commence de la même façon : la redécouverte miraculeuse d’une antique statue de Notre Dame ou de quelque autre saint enfouie en terre depuis des siècles. Il n’y a pas de raisons pour conclure que ces similitudes proviennent de récits archétypaux qui n’auraient aucune crédibilité historique. Il faut plutôt se souvenir que, confrontés à la guerre, aux invasions, aux incendies, aux pillages et aux déprédations, nos aïeux ont eu la précaution de mettre en lieu sûr les saintes statues qu’ils ne pouvaient emporter dans leur fuite, et les ont enterrées. Si ceux qui les avaient cachés n’ont pas survécu et n’ont pu revenir les récupérer, les objets de dévotion sont restés oubliés pendant des siècles, jusqu’à ce que le Ciel juge le moment venu de créer un nouveau sanctuaire ou d’en ressusciter un ancien. Le cas le plus célèbre est peut-être celui de Sainte-Anne-d’Auray . La Picardie, zone de passage de tous les envahisseurs au fil du temps, a été spécialement éprouvée depuis la chute de l’Empire romain. Il n’y a donc rien d’extravagant dans la perte et la redécouverte de la statue. Il serait bien plus surprenant qu’un tel fait ne se soit pas produit.
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La première mention de Notre-Dame-de-Brebières date de 1138. Il s’agit de la première trace écrite de la découverte de la statue et des débuts de la dévotion. L’événement lui-même est un peu antérieur à la rédaction du document, au XIe siècle.
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Grâce à l’un de ses moutons, un berger découvre providentiellement la statue dans une botte de terre. Secoué, il avertit les autorités ecclésiastiques et l’évêque, comme c’est l’usage en pareil cas, bâtit une chapelle à cet endroit et y installe un prieuré bénédictin sous l’appellation de Notre-Dame-de-Brebières, à cause de l’agnelet à ses pieds et de la brebis qui attira l’attention sur la statue. Elle devient la patronne des bergers. Tous ces détails sont recueillis et attestés par l’Église.
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S’il fallait une preuve qu’il ne s’agit pas d’un faux miracle destiné à attirer des pèlerins, le clergé local ne va rien faire de particulier pour développer le sanctuaire.
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La relative aisance avec laquelle l’abbé Godin parvient, entre 1883 et 1885, à lever des fonds non seulement pour agrandir l’église existante, mais aussi pour élever à sa place une immense basilique, est très étonnante : on le pense pourtant extravagant de se lancer dans une si grande entreprise.
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L’abbé Godin meurt avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, qui détruira tous ses efforts. En effet, occupée par les Allemands le 29 août 1914, puis reprise par les Français au lendemain de la bataille de la Marne, Albert, début octobre, n’est déjà plus qu’un champ de ruines. En janvier 1915, il suffira de quelques heures pour raser la basilique écrasée sous les obus. C’est là que commence le vrai miracle.
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Au sommet du clocher, surplombant le sanctuaire, une imposante statue dorée de dix-huit mètres de haut est installée, représentant la Vierge Marie tenant à bout de bras son fils. Un obus fracasse le piédestal de la statue colossale. La suite va sidérer les témoins : au lieu de s’écrouler, comme le reste de l’édifice, Notre-Dame-de-Brebières, maintenue par ses structures métalliques, s’incline à l’horizontale, telle une main gigantesque étendue sur le pays saccagé. Et, contre toute probabilité architecturale, elle va demeurer des années dans cette position impossible.
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Surgie on ne sait d’où, une rumeur aux allures de prophétie se répand à travers toute l’Europe et au-delà : « Quand Notre-Dame d’Albert tombera, la guerre finira. » Or, Notre-Dame d’Albert ne tombe pas quand, en 1916, les troupes britanniques relèvent les Français. Elle demeure encore dans la même position alors que l’effroyable bataille de la Somme se déchaîne autour d’elle. Elle tient toujours fin mars 1918, quand une contre-attaque allemande reprend la ville… Ce n’est que le 16 avril 1918, au troisième coup de canon des Britanniques sur le clocher, que Notre-Dame d’Albert s’écroule.
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Le lendemain, 17 avril, la contre-attaque allemande est stoppée net ; elle ne reprendra plus. La guerre est en train de finir. On ne comprendra jamais ni comment la statue a pu demeurer si longtemps suspendue entre ciel et terre ni pourquoi sa chute a coïncidé avec le début de la défaite allemande. Il faut admettre que la Reine de France, ayant veillé jusqu’au bout sur la Picardie martyrisée, est intervenue pour mettre fin à la boucherie.
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En 1927, à la suite d’une souscription internationale – toutes nationalités et confessions confondues –, la basilique est restaurée et rouverte au culte, symbole de la réconciliation des belligérants. Relevée, la statue de la Vierge à l’Enfant se penche désormais maternellement au-dessus des cimetières militaires, promesse de paix et de pardon éternels.
En savoir plus
L’histoire se situe près d’Ancre – bourgade qui sera rebaptisée Albert au XVIIe siècle en l’honneur de son nouveau seigneur, Albert de Luynes, favori du jeune Louis XIII. Un berger s’étonne qu’une de ses brebis, qui s’est écartée du troupeau, s’obstine à brouter une maigre touffe d’herbe au lieu de pâturer là où le gazon est dru. Il cherche la cause de ce manège et remue le sol assez brutalement lorsque, soudain, alors qu’il a heurté quelque chose, il entend distinctement une femme crier : « Arrête, berger ! Tu me fais mal ! » La voix provient d’une très vieille statue de grès jaune figurant une Vierge à l’Enfant, un agneau couché à ses pieds.
Dans un premier temps, la seule manifestation importante de l’endroit est une petite fête locale qui se tient chaque 8 septembre – fête de la Nativité de Notre-Dame – et qui rassemble des bergers venus faire bénir leurs troupeaux. Le pèlerinage picard de Notre-Dame-de-Brebières n’a jamais véritablement connu la notoriété, même si, à la fin des guerres de Religion, le seigneur d’Ancre, Monsieur d’Humières, l’un des chefs de la Ligue, a mis la cause du catholicisme sous la protection de Notre Dame de Brebières. Mais les guerres qui dévastent la Picardie sous Louis XIII et Louis XIV provoquent la fin du pèlerinage. Déserté, ruiné, le sanctuaire est fermé en 1727 et la statue transférée dans l’église paroissiale (c’est une copie du XIVe siècle, car la statue originale a disparu durant la guerre de Cent Ans). On l’y oublie si bien qu’elle échappe aux profanations révolutionnaires et survit à la Terreur.
Le renouveau marial des années 1830, à la suite des apparitions en France, conduit les évêques amiénois à se souvenir de Notre-Dame-de-Brebières. Grégoire XVI accorde l’indulgence plénière à ses pèlerins. Le pèlerinage prend une ampleur inespérée, et l’église est bientôt trop petite. On envisage de l’agrandir, modestement, quand, le 1er octobre 1882, arrive comme curé l’abbé Anicet-Marie Godin, qui lance une souscription auprès des « brebis fidèles pour les brebis perdues ». L’argent afflue. Entamé en 1885, le chantier s’achève en 1895 avec l’installation, sur un clocher haut de soixante-seize mètres, d’une statue de la Vierge brandissant l’Enfant Jésus, visible jusqu’à Amiens.
Basilique mineure en 1899, elle ne fera pas l’unanimité sur le plan esthétique : le mélange de coupoles byzantines, de minarets nord-africains, d’art omeyyade et d’emprunt au dôme de Florence était un peu contestable… « La basilique d’Albert est une gigantesque horreur, elle tient à la fois du marché couvert, de la gare de chemins de fer et du bazar », écrit un journal anticlérical local, qui déplore la démolition d’une « vieille église pittoresque » au profit de « ce musée d’abomination ». Quoiqu’il en soit, Brebières est un immense succès, et l’abbé Godin meurt heureux en 1913 sans imaginer la prochaine destruction de son œuvre, ni son incroyable résurrection.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
La page et l’émission de RCF : « Notre-Dame-de-Brebières : nouveau souffle pour la " Lourdes du nord " » (article de Claire Kiral).
En complément
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L’article de l’Encyclopédie Mariale : « Albert (80) : basilique Notre-Dame-de-Brebières ».
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Jean-Emmanuel Drochon, Histoire illustrée des pèlerinages français de la Très Sainte Vierge, Plon, 1890.
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Anne Bernet, Notre-Dame en France, 52 pèlerinages, Éditons de Paris, 2010.
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R.P. Letierce, Notre-Dame de Brebières à Albert, 1872.
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Yves Sainte-Marie, Notre-Dame de Brebières à Albert, Édition France-Album, 1908.
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Louis Jourdain, Les Sanctuaires de la Sainte Vierge dans le diocèse d’Amiens, 1891.