Je m'abonne
© Shutterstock/Freedom Studio
Les grands témoins de la foi
Ratisbonne (Bavière, Allemagne)
Nº 942
1867 – 1946

Frère Eustache Kugler contre l’eugénisme

À seize ans, en 1883, Joseph Kugler, originaire de Ratisbonne (Allemagne), tombe d’un échafaudage alors qu’il est apprenti forgeron. L’infirmité qui en résulte change le cours de sa vie : il découvre les Frères de la Miséricorde de Saint-Jean-de-Dieu et entre dans l’ordre en 1893 sous le nom de frère Eustache. Animé par un profond désir de servir les malades, les invalides et les personnes handicapées, il leur consacre toute son existence. Sa foi – nourrie par l’oraison –, sa volonté et son intelligence lui permettront alors de protéger de nombreux malades menacés d’euthanasie par le nazisme.


Les raisons d'y croire

  • Un proche de Kugler témoigne que la cause de l’accident sur le chantier de Munich est due à son attitude profondément religieuse. Un ouvrier malveillant le pousse du haut d’un échafaudage, exaspéré par sa foi. Il se blesse grièvement à la jambe droite, et cette blessure le tourmente de nombreuses années. Mais Kugler ne se rebelle pas et accepte avec espérance ce qui lui arrive.

  • Cet accident, qui semble d’abord briser son avenir d’ouvrier, devient le point de départ d’une autre vocation. À cause de son infirmité, Kugler découvre les Frères de la Miséricorde de Saint-Jean-de-Dieu, qui s’occupent des malades, des pauvres et des personnes handicapées. Ce qui aurait pu n’être qu’un malheur personnel devient ainsi, dans la lumière de Dieu, le chemin par lequel il découvre sa vocation.

  • On cite régulièrement combien son humilité touche. Sa qualité de provincial (responsable régional de son ordre) ne l’empêche pas d’aider à l’hôpital aux tâches les plus ingrates : il nettoie les légumes, fait la vaisselle, vide les bassinets d’urine des patients, etc. Quand frère Eustache est de garde à l’hôpital, les patients sont ravis. Ils savent que l’on s’occupera bien d’eux.

  • En tant que provincial, il laisse son empreinte en lançant le projet de construction de deux grands hôpitaux à Ratisbonne, l’un pour les hommes et l’autre pour les femmes, inaugurés respectivement en 1929 et en 1930. Le projet est immense, mais il répond à un vrai besoin. Rien n’est trop ambitieux pour les malades.

  • Sous le Troisième Reich, frère Eustache s’oppose silencieusement au régime hitlérien et à l’euthanasie des malades, invalides et handicapés dès lors qu’il comprend qu’elle est réalisée en masse. Les hôpitaux des Frères de Saint-Jean-de-Dieu hébergent précisément des handicapés physiques et mentaux visés par l’Aktion T4, ce programme qui vise à éliminer ces catégories de malades par euthanasie. Face à cette logique inhumaine, Kugler défend concrètement la dignité sacrée de toute vie.

  • Il perçoit avec les yeux du cœur et de la foi en Dieu l’importance de se positionner en rempart pour plus faibles. Les actes qu’il pose et les encouragements qu’il adresse à la communauté dans ses circulaires, à partir de 1940, montrent qu’il est prêt à payer de sa personne, jusqu’au don de sa vie : « Nous sommes entrés dans un temps difficile pour les religieux, qui doivent être prêts à donner sang et vie, non seulement pour la patrie, mais aussi pour notre foi et notre vocation religieuse » (août 1941, après l’opposition ouverte de Mgr Van Galen à Hitler). Puis, en décembre 1941 : « Pour vivre un joyeux Noël et le Nouvel An, il est nécessaire d’avoir une conscience pure combinée à une quête sincère de perfection... Pour l’avenir, nous ne voulons pas avoir peur, mais tout faire pour notre Dieu qui est toujours le meilleur des pères. »

  • Kugler souffre, comme tous ses confrères, de la persécution menée par les SS dès les années 30. Il est soumis à plus d’une trentaine d’interrogatoires consécutifs sur plusieurs jours, jusqu’à ce que, le 9 août 1937, il s’effondre, évanoui. Mais Kugler ne révèle jamais rien, arguant que les confidences de ses frères sont protégées par le secret de la confession.

  • Même épuisé, il prie énormément. Durant les bombardements, Kugler se retrouve parfois seul à prier devant le saint sacrement jusqu’à ce que l’on transfère les saintes espèces en sécurité à la cave. Tous, même les protestants, attribuent ainsi à sa prière constante la protection de l’hôpital de Ratisbonne lors des bombardements d’octobre 1943. L’établissement est pourtant situé dans la zone ouest de la ville, non loin des usines Messerschmitt, qui, elles, ont été totalement pulvérisées : « Vous devez avoir un grand homme de prière dans vos rangs, vu que Dieu a si visiblement protégé votre maison », constate un pasteur évangélique.

  • Les dernières années de sa vie, il est atteint d’un cancer à l’estomac. Il garde pourtant le sourire et endure avec une sérénité édifiante des souffrances tenaces. Sa foi, qui l’avait soutenu dans l’action, le soutient encore dans l’épreuve finale. Il meurt de ce cancer le 10 juin 1946.

  • Le 20 mars 2001, en Bavière, un homme du nom de Karl Grössl sort totalement indemne d’un grave accident de la route ayant entraîné la destruction totale de son véhicule. Les experts de la commission d’enquête dans le cadre du procès de béatification du frère Eustache déclarent en 2007 que cet accident survenu « sans séquelles médicales subjectives ou objectives significatives » constitue un événement extraordinaire, « qui ne peut s’expliquer par des critères naturels ». Le miracle est attribué à la protection du vénérable Eustache Kugler, que l’accidenté avait invoqué.


En savoir plus

Eustache Kugler, de son nom de baptême Joseph Kugler, est né le 15 janvier 1867 à Neuhaus bei Nittenau, en Bavière. Le petit Josef connaît une enfance difficile : en première année de primaire, son père, Michael, décède. Sa mère, Anna Maria, doit alors élever seule ses six enfants. C’est pourquoi, malgré ses bons résultats à l’école, on lui demande, à l’âge de quatorze ans, de partir travailler à Munich comme apprenti en métallurgie pour devenir forgeron.

Durant son apprentissage, un grave accident survient sur un chantier : poussé par un ouvrier violent, Josef chute d’un échafaudage de quatre mètres de haut. Il se fracture gravement la jambe droite. Bien qu’il parvienne tout de même à obtenir son certificat de compagnon, il ne peut plus envisager de travailler dans le bâtiment.

Sa famille le ramène donc dans le Haut-Palatinat, à Reichenbach, où, après le décès de sa mère, en 1886, il décide de vivre avec sa sœur Katharina et son mari, le forgeron Josef Reichenberger. Celui-ci lui propose de travailler pour lui comme serrurier, notamment sur le chantier que l’ordre des Frères Hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu vient d’entreprendre : un établissement de soins pour les plus pauvres des pauvres, pour les épileptiques et les malades mentaux. Pendant deux ans, Josef Kugler observe avec quel amour et quelle attention les frères prennent soin des malades. Il y découvre peu à peu sa vocation. Un des frères, frère Eligius, soigne également sa plaie douloureuse, qui finit par guérir.

Profondément touché par l’œuvre des Frères Hospitaliers, Josef entre au monastère de Reichenbach en 1893 et prend le nom d’Eustache. Au terme d’une formation d’infirmier auprès du célèbre médecin, le père Sebastian Kneipp, à Bad Wörishofen, il prononce ses vœux solennels en 1898. Dès lors, il assume des responsabilités importantes dans les différentes institutions de l’ordre, notamment comme prieur à Straubing et à Gremsdorf. Il doit aussi faire face aux épreuves de la Première Guerre mondiale. En 1921, deux graves épidémies de grippe emportent de nombreuses vies parmi les frères et leurs proches.

Le 19 juin 1925, le chapitre provincial élit Eustache Kugler supérieur provincial. Il prend alors la responsabilité de dix-huit institutions de l’ordre en Bavière. En 1929, il inaugure le nouvel hôpital de Ratisbonne, qui comprend un pavillon pour hommes et, à partir de 1930, un pavillon pour femmes, pour un total de 450 lits. Une école d’infirmières, gérée par l’ordre des Frères Hospitaliers, est également rattachée à cet hôpital modèle. Le projet est immense : il coûte 8,3 millions de Reichsmarks, alors que le budget annuel de la ville de Ratisbonne s’élève à 8,1 millions. La ville n’offre aucune aide financière et met seulement un terrain à disposition. Ce risque suscite des inquiétudes dans l’ordre, déjà lourdement endetté. Mais la ténacité et la confiance de Kugler permettent au projet d’aboutir. En 1942, encore, malgré la dureté des temps, la province bavaroise de son ordre verse 40 000 marks pour soutenir la province autrichienne de Graz.

Un jour, le prieur (responsable d’une communauté locale), en désaccord avec le transfert d’un frère dans sa communauté, s’adresse au provincial en disant : « Mais, révérend père, quelle bêtise avez-vous faite ? Je n’ai pas besoin de ce frère ! » Frère Eustache lui répond avec un sourire : « Mon cher père prieur, que voulez-vous de moi ? Avant chaque transfert, j’invoque le Saint-Esprit, et, si c’est lui qui fait des bêtises, ce n’est pas moi le responsable. Allez vous plaindre à lui ! » Cette réponse manifeste à la fois son humour et sa confiance en la Providence.

Frère Eustache reste provincial sans interruption de 1925 à sa mort en 1946. Durant la période nazie, il se démarque par son courage et son discernement surnaturel. Lors de la visite d’Hitler à Ratisbonne, en 1937, alors que les frères, curieux, s’agglutinent à la fenêtre pour apercevoir le Führer, frère Eustache désigne le tabernacle de l’église de l’hôpital Saint-Pie et déclare : « Notre Führer est là-dedans. »

Avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, l’hostilité des nazis envers les catholiques s’accroît. Des enquêtes sont menées sur la moralité des religieux, des écoutes téléphoniques sont effectuées, les écoles catholiques ferment, les couvents sont saisis, des restrictions de toute sorte sont imposées. Il n’est pas rare que des soldats fassent irruption dans la maison provinciale, arrachent des documents des étagères, scellent tiroirs et portes, etc.

Frère Eustache protège ses patients. Plusieurs répondent aux critères de diagnostic « handicapés mentaux, séniles ou malades psychiatriques ». Or, les directeurs de l’opération dénommée Aktion T4 ordonnent alors l’ouverture d’une enquête sur toutes les institutions psychiatriques, les hôpitaux et les centres pour malades chroniques. Au 4, Tiergartenstrasse, à Berlin, des experts médicaux passent en revue les formulaires envoyés depuis toute l’Allemagne. Ils ont pouvoir de vie ou de mort sur les patients, sans les avoir examinés. Des médecins supervisent ensuite les gazages dans des chambres maquillées en salles de douche, notamment à Grafeneck, Brandebourg-sur-la-Havel, Bernburg, Hadamar, Pirna-Sonnenstein et Hartheim, près de Linz. Les familles reçoivent ensuite une lettre de condoléances, un certificat de décès falsifié et une urne contenant des cendres.

Dans ce contexte, frère Eustache tient bon. Bien qu’il n’écrive plus de notes ou de chroniques à partir de 1940 afin de ne pas être repéré, les témoignages sont formels : il ne cède ni à l’idéologie nazie, ni à la peur, ni à la pression administrative. Sa foi catholique lui fait voir dans chaque malade une personne à protéger, et non une existence inutile dont il faudrait se débarrasser. En 1945, déjà gravement malade, il célèbre ses cinquante ans de profession religieuse. Il meurt le 10 juin 1946 d’un cancer de l’estomac.

Il est béatifié le 4 octobre 2009, fête de saint François d’Assise, patron des malades et des pauvres, en la cathédrale Saint-Pierre de Ratisbonne, par le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour la cause des saints, au nom de Benoît XVI, souverain pontife.

Élisabeth de Sansal, diplômée de bioéthique à l’université pontificale Regina Apostolorum, à Rome.


Au delà

Sous le Troisième Reich, l’usage de justifications pseudo-scientifiques, les euphémismes de langage et l’annihilation progressive de la responsabilité morale ont réuni les conditions nécessaires pour que les consciences s’éteignent. À la lumière de l’Histoire, la situation bioéthique d’aujourd’hui est préoccupante. « Un tel aveuglement n’est pas sans rappeler le climat des années 30, où " une idéologie rampante de la mort libératrice comme ultime soulagement du fardeau de la souffrance physique et psychique avait fait litière du commandement divin de ne pas tuer, avec pour creuset la fascination pour un prétendu progrès de l’humanité ", comme nous l’a récemment rappelé l’historien Jérôme Fehrenbach, biographe de Mgr Van Galen , l’évêque rendu célèbre pour s’être opposé au programme Aktion T4 » (de l’article de Jean-Marie Le Méné, Valeurs Actuelles 26 février 2026).


Aller plus loin

Ambrosius Esser, Frater Eustachius Kugler. Barmherziger Bruder im Dienst an kranken und behinderten Menschen, Johann von Gott Verlag, 1993 (livre non traduit en français).


En complément

  • Christian Feldmann, Ordensmann und Menschenfreund, Frater Eustachius Kugler ; ein Leben für die Kranken als Barmherziger Bruder, MZ Verlag, Regensburg, 1996 (Homme religieux et philanthrope, Frère Eustache Kugler, une vie dédiée aux malades en tant que frère de la Charité, livre non traduit en français)

  • La déclaration officielle de la Congrégation pour la cause des saints.

  • Sur le site des frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, la fiche sur Eustache Kugler .

  • Sur le site des frères hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, la fiche sur le procès de béatification .

  • L’article de Jean-Marie Le Méné dans Valeurs Actuelles, 27 février 2026 ( actualité loi fin de vie )

  • Michael Tregenza, Aktion T4 – Le secret d’État des nazis : l’extermination des handicapés physiques et mentaux, Paris, Calmann-Lévy / Mémorial de la Shoah, collection « Mémorial de la Shoah », 2014.

Précédent
Voir tout
Suivant