Ce jour-là, tout s’est ordonné pour Satoko Kitahara
Née en 1929 dans une famille de l’aristocratie japonaise, Satoko Kitahara se convertit au catholicisme à la suite d’une expérience exceptionnelle dans une église de Yokohama. Profondément touchée par l’appel à aimer les plus pauvres, elle choisit de vivre parmi et au service des habitants d’Antsukamachi, un bidonville misérable de Tokyo. Elle partage leur quotidien, soigne, écoute, soutient, sans jamais chercher une quelconque forme de reconnaissance. Atteinte de la tuberculose, elle meurt à vingt-huit ans, dans une grande paix intérieure, le 23 janvier 1958. Sa conversion éclair et sa vie brève, entièrement sacrifiée, sont un témoignage lumineux de la foi et de la charité chrétiennes.
Les raisons d'y croire
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Satoko Kitahara est issue d’une famille cultivée, marquée par le shintoïsme et le bouddhisme, indifférente auchristianisme. Dans le Japon d’après-guerre, le christianisme est marginal, parfois suspect, culturellement étranger. Il ne donne accès ni au pouvoir ni au prestige. Sa conversion va à rebours de son milieu, de sa carrière et de ses attentes familiales.
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Or, dans l’analyse rationnelle des comportements humains, un engagement coûteux et durable sans bénéfice visible appelle une explication forte. Satoko explique avoir reconnu une vérité supérieure. Elle ne « choisit » pas le christianisme : elle s’y rend, comme on se rend à l’évidence. Sa conversion est mûrie intellectuellement et spirituellement.
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L’événement mystique à l’origine de la conversion de Satoko Kitahara est bien attesté par ses écrits et les témoignages de ses accompagnateurs spirituels. Peu encline au sentimentalisme religieux, elle considérait jusque-là Dieu comme une simple idée ou une hypothèse. À vingt ans, dans une église, elle fait pourtant l’expérience indéniable de la présence réelle de Dieu, qui illumine soudain son intelligence et son cœur. Il en découle une certitude calme et durable.
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Elle dira plus tard que ce jour-là, « tout s’est ordonné ». Elle signifie que le christianisme est pour elle une clé de lecture de l’existence entière – y compris la souffrance humaine, le monde blessé de l’après-guerre, sa propre douleur physique et morale… Satoko ne pouvait adhérer à une vision religieuse qui escamote la souffrance. « Seul un Dieu qui souffre avec les hommes peut être digne de foi. »
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Cette expérience intérieure semble aussi profonde et authentique dans la mesure où elle provoque chez Satoko une rupture existentielle. Elle exprime sa foi par une charité concrète en choisissant de vivre dans le bidonville pour servir les plus pauvres. On observe une cohérence radicale entre foi professée et vie vécue, qui apporte de la crédibilité au message chrétien.
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Satoko fait preuve d’une joie et d’une paix profondes et durables dans la souffrance qui défient les lois psychologiques ordinaires. Sans être dans le déni, elle demeure paisible, reconnaissante et joyeuse, alors même que sa santé s’effondre et que sa mort approche. Ce comportement suggère qu’elle s’appuie sur quelque chose de plus grand que l’homme.
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Sa vie produit un fruit insoupçonné qui la dépasse infiniment, suscitant conversions, vocations, œuvres de charité... La fécondité post mortem inattendue de Satoko suggère que son action, plus qu’une initiative humaine, tire sa force et son sens d’une origine divine.
En savoir plus
Au début des années 1950, Satoko Kitahara est étudiante en chimie à Tokyo. Curieuse intellectuellement, elle s’intéresse aux questions sociales et découvre la pensée chrétienne, notamment à travers Jacques Maritain et la doctrine sociale de l’Église. Sa démarche est d’abord rationnelle, presque académique : elle étudie le christianisme comme une hypothèse parmi d’autres.
Elle n’est pas encore croyante lorsqu’elle entre, presque par hasard, dans une église catholique de Tokyo. Devant le tabernacle, Satoko fait une expérience qu’elle décrira plus tard comme une présence réelle et personnelle. Il n’y a ni vision, ni voix, ni extase sensible. Mais elle est saisie par une certitude intérieure soudaine : « Quelqu’un est là. Et il me connaît. » Elle comprend que le Christ n’est pas une idée morale ou un mythe religieux, mais une personne vivante et offerte. Ce point est décisif : elle découvre un Dieu qui se donne. Dans cette même expérience intérieure, Satoko comprend quelque chose d’unique : le Christ qu’elle rencontre dans l’église est le même que celui qu’elle devra rencontrer dans les pauvres. Elle écrira plus tard : « Le Christ était là, réellement présent. Et j’ai compris que si je voulais le suivre, je devais aller là où il avait choisi de vivre : parmi les pauvres. »
Elle rencontre un missionnaire polonais, Zeno Zebrowski, venu au Japon avec saint Maximilien Kolbe, qui œuvre dans une communauté de chiffonniers. En visitant leur quartier, Antsukamachi, le « quartier des fourmis », Satoko est bouleversée. « Aider de l’extérieur » ne lui semble pas suffisant : elle choisit d’y vivre. Elle s’installe dans une simple cabane, partageant sa nourriture et endurant le froid et l’insécurité. Un jour, voyant qu’elle ne mange presque rien, on lui reproche de se priver inutilement ; elle répond simplement qu’elle veut « apprendre à recevoir des pauvres autant qu’à leur donner ».
Satoko soigne les malades, enseigne aux enfants, et écoute longuement ce qu’on veut lui confier. Elle refuse toute posture de supériorité morale. Elle note dans son journal : « Le Christ n’est pas venu expliquer la pauvreté, il est venu l’habiter. » Son témoignage silencieux touche profondément les habitants du bidonville, qui l’appellent affectueusement « notre sœur » ou « Marie du quartier des fourmis ».
Atteinte de tuberculose, elle continue à servir malgré l’épuisement. Satoko meurt en 1958 à l’âge de vingt-huit ans, dans une grande paix.
Solveig Parent
Aller plus loin
Paul Glynn, Le Sourire de Satoko, l’ange des chiffonniers, Mediaspaul, 2011. Traduit de l’anglais : The Smile of a Ragpicker : The Life of Satoko Kitahara, San Francisco, Ignatius, 1992.
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En complément
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Le décret du 23 janvier 2015 relatif aux vertus héroïques attribuées à la servante de Dieu Élisabeth Marie Satoko Kitahara.
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Isabelle Gendron, Satoko chez les fourmis, Éditions Fleurus, 1967.