Anastase le Perse, conversion d’un païen de l’Empire sassanide
Au VIIe siècle, un soldat de l’armée perse et fils de magicien nommé Magundat se convertit au christianisme en découvrant le sens de la mort du Christ sur la Croix. Baptisé, il prend le nom d’Anastase et décide de tout quitter pour devenir moine. Arrêté par les autorités perses, emprisonné, torturé et sommé de renoncer à la foi chrétienne, Anastase le Perse témoigne de son attachement au Christ jusqu’à sa mort martyr en 628. Déjà, de son vivant, et davantage encore après sa mort, il sera une source d’inspiration pour les communautés chrétiennes.
Les raisons d'y croire
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Païen et fils de magicien, ignorant tout du christianisme, Magundat se convertit au christianisme en découvrant l’amour de Dieu révélé en Jésus-Christ. Lorsqu’il apprend que la Croix du Christ, relique de sa Passion, a été enlevée du Temple de Jérusalem lors du sac de la ville, il est frappé par la vénération que les chrétiens portent à l’instrument d’un supplice. En découvrant que Jésus-Christ, Fils de Dieu, est mort sur ce bois pour sauver les hommes, le jeune soldat est profondément touché par l’amour que révèle ce geste et il décide de suivre Jésus.
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Pour embrasser le christianisme, Magundat quitte l’armée perse de Chosroès II, renonçant à sa carrière militaire, à sa famille et à son pays, pour se rendre en territoire chrétien byzantin. Ce départ, accompli au prix de ruptures irréversibles, montre que sa conversion ne relève ni de l’intérêt ni de la contrainte, mais d’un choix libre, mûri et assumé.
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Son baptême est vécu comme un passage de la mort à la vie, une nouvelle naissance, qu’il scelle en prenant un nouveau nom, celui d’Anastase, qui signifie « résurrection » en grec.
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Devenu chrétien, il désire se consacrer radicalement au Christ en devenant moine et rejoint un monastère. Découvrant les récits des saints martyrs, frère Anastase est embrasé du désir de les imiter et de répondre à l’amour infini du Christ en donnant à son tour sa vie pour lui. Lors d’un songe, Dieu lui révèle que son désir de souffrir le martyre sera exaucé. Il quitte alors le monastère, sans emporter autre chose que son habit, selon la Parole du Christ : « Ne prenez rien pour la route : ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’ayez pas deux tuniques » ( Luc 9,3 ).
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Rencontrant un jour un groupe de Perses se livrant à la magie, frère Anastase les invite avec douceur à renoncer à cette pratique, qu’il a lui-même expérimentée, et à s’ouvrir au Christ. Un officier de garnison présent arrête Anastase pour apostasie, crime très grave dans l’Empire sassanide. Comparaissant devant un gouverneur perse, il refuse d’apostasier la foi chrétienne.
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Anastase est emprisonné, enchaîné, battu, torturé, humilié et condamné à transporter des pierres. Comparaissant devant les plus hautes autorités de l’Empire perse, on le somme à de nombreuses reprises de renoncer à la foi chrétienne. Cependant, ni les plus magnifiques promesses, ni les plus horribles menaces, ni les plus douloureux supplices ne parviennent à faire renoncer Anastase à la foi chrétienne.
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Le religieux fait rayonner aux yeux de tous les vertus chrétiennes dont il est habité. Courageux et persévérant dans la persécution, Anastase ne cesse jamais de prier et de réciter les offices monastiques. Faisant preuve d’une charité surnaturelle, le religieux prend soin de ne pas troubler le sommeil du prisonnier avec lequel il est attaché et, loin de prendre en haine ses tortionnaires, il se montre miséricordieux à leur égard.
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L’attitude héroïque d’Anastase fortifie, console et inspire les chrétiens ébranlés par le succès des armées perses. Sa renommée attire à sa prison de nombreux chrétiens désireux de toucher les chaînes du futur martyr, et de se faire bénir. Beaucoup pressent de la cire contre les chaînes d’Anastase, emportant ensuite avec eux cette sainte empreinte.
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Constatant qu’Anastase n’abandonnera jamais le Christ, le juge le fait mourir en compagnie de soixante-douze prisonniers chrétiens. Avant d’être étranglé, le religieux lève les yeux au Ciel, rendant grâce à Dieu de ce que ses désirs de mourir martyr vont être enfin satisfaits. À la différence du martyre fanatique qui ôte la vie des autres, Anastase meurt en martyr chrétien, c’est-à-dire en offrant sa vie par amour, à l’imitation du Christ.
En savoir plus
Anastase le Perse, appelé Magundat à la naissance, naît au VIe siècle en Perse, au sein d’une famille païenne. Son père, nommé Hau, est mage et l’initie dès son plus jeune âge aux savoirs traditionnels de la Perse : astronomie, astrologie et pratiques magiques. Élevé dans cet univers religieux et culturel, Magundat ignore tout du christianisme durant sa jeunesse. Arrivé à l’âge adulte, il s’engage dans l’armée perse et sert dans les troupes du roi Chosroès II, à une époque marquée par de profonds bouleversements politiques et religieux au Proche-Orient.
En 614, les armées perses s’emparent de Jérusalem et mettent à sac la Ville sainte. Parmi les trophées rapportés à Ctésiphon figurent les reliques de la Passion du Christ, et notamment la Croix sur laquelle Jésus a été crucifié. C’est à cette occasion que Magundat entend parler pour la première fois de ces reliques et s’étonne de l’importance que les chrétiens accordent à l’instrument d’un supplice. Intrigué, il cherche à comprendre pourquoi les fidèles chrétiens vénèrent ce bois, et il apprend alors que Jésus Christ, Fils de Dieu, est mort sur la Croix pour le salut des hommes. Cette découverte ébranle profondément le jeune soldat et marque le début d’une quête intérieure qui le conduit à s’intéresser à la foi chrétienne.
Après avoir quitté l’armée perse, Magundat gagne la Syrie et s’installe quelque temps à Hériapolis (actuelle Manbij), où il est accueilli par un orfèvre perse chrétien. Il apprend son métier tout en cherchant à approfondir sa connaissance du christianisme. Désireux de recevoir l’enseignement nécessaire, il est conduit à l’église des Saints-Martyrs. Les peintures représentant les témoins de la foi chrétienne le marquent durablement. Il se rend ensuite à Jérusalem, où il est hébergé par un monnayeur chrétien qui le met en relation avec un prêtre nommé Élie. Celui-ci le baptise, ainsi que d’autres Perses, et l’introduit dans la vie de l’Église.
Après sa conversion, Anastase choisit de se retirer dans la vie monastique. Sur le conseil du prêtre Élie, il entre dans un monastère dédié à saint Anastase, probablement situé en Palestine, où il est accueilli par l’abbé Justin. Il y demeure environ sept années, menant une vie régulière de prière, d’étude et d’ascèse. Peu à peu mûrit en lui le désir de témoigner de sa foi au-delà du cloître. À la suite d’un songe reçu dans la prière, il quitte le monastère au matin de Pâques et est envoyé à Césarée de Palestine.
Peu après son départ, Anastase est arrêté par les autorités perses pour apostasie. Il est d’abord retenu plusieurs jours en prison, sans nourriture ni boisson, avant d’être conduit devant Barzabane, gouverneur perse récemment arrivé à Césarée. Celui-ci cherche à le convaincre de revenir à la religion de ses pères, puis ordonne qu’il soit battu lorsqu’il refuse d’obtempérer. Devant l’inutilité des menaces, le gouverneur envisage de le faire comparaître devant le roi de Perse lui-même.
Anastase est alors renvoyé en prison, chargé de lourdes chaînes, attaché à un autre détenu, et contraint à des travaux pénibles dans une carrière. Il subit de nombreuses humiliations : insultes, coups, vêtements déchirés. Malgré ces mauvais traitements, il demeure en détention pendant une longue période, soumis à des interrogatoires répétés. À plusieurs reprises, Barzabane lui transmet des messages du roi lui promettant la liberté, voire des honneurs, s’il consent à renier publiquement le christianisme, fût-ce seulement en apparence. Anastase refuse systématiquement ces propositions.
À la veille de la fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix, Anastase et ses compagnons de captivité passent la nuit à chanter des Psaumes et des hymnes. Le lendemain, un collecteur d’impôts chrétien obtient l’autorisation exceptionnelle de le conduire à l’église pour participer à la célébration, à condition qu’il soit ramené ensuite à sa prison. La présence d’Anastase au milieu des fidèles chrétiens, éprouvés par les victoires perses et la captivité de nombreux croyants, exerce sur eux une profonde impression. Après la liturgie, il est reconduit en prison.
Peu de temps après, Anastase est placé sous bonne garde et conduit vers la Perse, accompagné d’autres prisonniers chrétiens. Tout au long du trajet, il traverse plusieurs villes, où sa réputation le précède. Des chrétiens se rassemblent sur son passage pour lui témoigner leur respect et leur soutien. Ce déplacement contribue à diffuser largement son nom et son histoire parmi les communautés chrétiennes de la région.
Arrivé à Balsaloë, petite ville d’Assyrie où réside le roi des Perses, Anastase est de nouveau interrogé par un magistrat. Celui-ci tente une dernière fois de le faire céder en lui promettant la faveur royale et une place éminente à la cour. Devant son refus, le juge ordonne de nouveaux supplices : Anastase est enchaîné, battu à coups de bâton, étendu sur le dos et chargé de lourdes pièces de bois. À d’autres occasions, il est suspendu par une main, une pierre attachée au pied, et laissé ainsi pendant de longues heures.
Jour après jour, les interrogatoires et les châtiments se succèdent sans parvenir à infléchir sa résolution. Sa détention attire un nombre croissant de chrétiens, qui cherchent à le voir ou à recevoir sa bénédiction. Refusant toute marque d’honneur personnelle, Anastase les détourne de lui-même. Ses visiteurs se contentent alors de presser de la cire contre ses chaînes, qu’ils emportent ensuite comme souvenir.
Constatant l’inutilité de toutes les tentatives pour le faire renoncer à sa foi, le juge reçoit finalement l’ordre de procéder à son exécution, ainsi qu’à celle de soixante-douze autres prisonniers chrétiens. Le 22 janvier 628, ils sont conduits sur les bords d’un fleuve et étranglés les uns après les autres. Anastase est exécuté à son tour, puis décapité.
Après l’exécution, les corps des martyrs sont abandonnés aux bêtes. Selon le récit, le corps d’Anastase demeure intact, tandis que ceux de ses compagnons sont dévorés. Des chrétiens parviennent à racheter sa dépouille aux bourreaux et lui donnent une sépulture digne. Très tôt, sa mémoire est honorée par les fidèles.
Reconnu comme martyr par les Églises catholique et orthodoxe, saint Anastase le Perse est fêté le 22 janvier, jour de son martyre. Ses reliques, ainsi qu’une image miraculeuse à son effigie, sont aujourd’hui vénérées à l’abbaye de Tre Fontane, à Rome.
Thomas Belleil, auteur de livres de spiritualité, diplômé en sciences religieuses à l’École Pratique des Hautes Études et en théologie au Collège des Bernardins.
Au delà
D’après la Tradition, les reliques d’Anastase le Perse furent portées à Césarée, en Palestine, et l’on raconte que, lors du second concile de Nicée, toute la ville alla vénérer ces reliques, en procession. Une femme, nommée Areta, refusa de prendre part à ces festivités, méprisant les reliques du saint religieux. La nuit même, Anastase le Perse lui apparut, revêtu de son habit de religieux, et la reprit sévèrement pour son impiété. C’est alors qu’Areta fut saisie de violentes douleurs et perdit l’usage de la parole, tant et si bien qu’on lui conseilla de supplier le saint martyr de lui accorder de recouvrer la santé. Areta accepta d’aller au sépulcre d’Anastase. Là, elle reconnut dans l’image qui était auprès de ses reliques l’homme de sa vision ; après quoi elle fut entièrement guérie. Quant aux actes du septième concile œcuménique, ils nous apprennent qu’à l’époque où il se tint, Rome possédait déjà des reliques de saint Anastase, et qu’elles opéraient des miracles. Lors de ce concile, les actes originaux du martyre de saint Anastase furent reconnus comme authentiques.
Aller plus loin
Christelle Jullien : « Les Actes des martyrs perses. Transmettre l’histoire », dans L’Hagiographie syriaque, Éditions A. Binggeli, (Études syriaques 9), Geuthner, p. 127-140, 2012.
En complément
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Bernard Flusin, Saint Anastase le Perse et l’histoire de la Palestine au début du VIIe siècle, CNRS, coll. « Le Monde byzantin », 2 vol., 1992 : édition critique et commentaire des sources primaires concernant Anastase (les Actes grecs de sa vie et de son martyre, les récits du retour de ses reliques et les éloges anciens).
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Carmela Vircillo Franklin, The Latin Dossier of Anastasius the Persian : Hagiographic Translations and Transformations, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 2004 (anglais et latin). L’ouvrage met en lumière la réception de sa conversion et de son martyre au Moyen Âge, montrant l’impact de son histoire au-delà de sa vie.