Luigi Bordino, sauvé par la Consolata, donné aux malades
Surnommé le « géant bon », le bienheureux Luigi Bordino (1922 – 1977) est un religieux infirmier italien reconnu pour sa charité héroïque. Cet ancien athlète piémontais survit à l’enfer de la campagne de Russie et des camps de prisonniers soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale, puis décide de consacrer sa vie à Dieu. En 1946, il intègre la congrégation du Cottolengo, à Turin, sous le nom de frère Luigi della Consolata. Pendant trente ans, il se dévoue corps et âme aux malades mentaux, aux handicapés et aux plus démunis. Atteint d’une leucémie fulgurante, il meurt à cinquante-cinq ans après avoir fait don de ses cornées. Après la guérison d’une religieuse par son intercession, frère Luigi est béatifié en 2015 par le pape François.
Les raisons d'y croire
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Pendant la Seconde Guerre mondiale, Andrea rejoint un régiment de l’artillerie alpine italienne. Capturé et détenu dans des camps de prisonniers en Sibérie où, sous l’effet de la famine et du typhus, règne la loi de la jungle, Andrea choisit de s’oublier. Les compagnons d’armes du jeune homme témoignent qu’Andrea passe ses nuits à nettoyer les soldats moribonds, à les porter pour leur éviter de mourir dans la saleté, et à leur offrir ses propres rations de nourriture, pourtant vitales.
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Son frère et lui sont également gardés longtemps dans un camp de concentration en Ouzbékistan, où une épidémie de typhus décime les prisonniers. Ils tombent eux aussi malades et, autour d’eux, les prisonniers meurent par dizaines chaque jour. Convaincu que seule une intervention divine peut les sortir vivants de ce pétrin, Andrea se tourne vers la Vierge Marie (sous le vocable de la sainte patronne de Turin, la Consolata). Le jeune soldat fait alors la promesse solennelle que si son frère et lui survivent à la guerre et revoient leur mère en Italie, il renoncera à tout pour devenir religieux, au service exclusif des malades et des plus misérables. À l’automne 1945, Andrea et son frère retournent effectivement à la maison familiale, vivants.
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Convaincu d’avoir été sauvé par un miracle de la Vierge Consolatrice, frère Andrea choisit de tout quitter, y compris la femme à qui il était fiancé avant la guerre, afin d’entrer en religion et de prendre soin des plus exclus. Il sera fidèle à son vœu tout au long de sa vie, montrant qu’il choisit librement et n’agit pas sous le coup de l’émotion.
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Au retour de la guerre, ayant rejoint la congrégation des Frères de Saint-Joseph-Benoît-Cottolengo, « frère Luigi de la Consolation » dédie sa vie au service des malades qui souffrent de troubles physiques ou mentaux. Alors qu’à cette époque, les malades psychiatriques et handicapés lourds étaient souvent marginalisés et craints, frère Luigi demande à être affecté précisément dans ces services de la Petite Maison du Cottolengo.
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Nombre de témoignages révèlent que le frère Luigi gère les crises de démence ou de violence mieux que personne grâce à sa douceur désarmante, car il contemple en chaque patient la figure du Christ. Désireux de se faire proche de ceux qui lui sont envoyés, Luigi passe des nuits entières au chevet de ses patients les plus malades et angoissés, renonçant au confort de son propre lit.
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En plus de ses journées harassantes d’infirmier en chef à l’hôpital, frère Luigi utilise son temps libre pour arpenter les rues sombres de Turin, afin de porter secours aux sans-abri. Le religieux va ainsi les chercher sous les ponts et dans les gares pour désinfecter leurs plaies, leur distribuer de la nourriture et leur redonner la dignité que tous leur refusaient.
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En 1975, lorsqu’une leucémie agressive se déclare dans son organisme, le soignant devient le soigné. Le religieux médecin traverse cette épreuve de façon héroïque, sans jamais se plaindre. Les médecins et infirmiers qui l’assistent dans ses derniers instants sont frappés par le calme surnaturel de celui qui affirme « offrir ses souffrances » pour la guérison des malades, qu’il a servis toute sa vie.
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En 1991, Maddalena Berruto, une sœur de la communauté de la Petite Maison de la Divine Providence, à Turin, souffre d’un carcinome de la vessie, une pathologie considérée comme étant extrêmement grave et médicalement désespérée. Devant l’impuissance de la médecine, et alors qu’on lui annonce sa mort prochaine, elle prie : « J’avais demandé à frère Bordino de me préparer à bien mourir... et à la place, il m’a guérie. » La guérison est soudaine, totale et durable, à la grande surprise de l’équipe médicale. Entre 2010 et 2014, un procès diocésain approfondi est mené pour analyser minutieusement les rapports médicaux, entendre les témoins et évaluer la situation clinique des faits. Ensuite, le 3 avril 2014, le pape François signe le décret officiel reconnaissant l’authenticité du miracle. La commission médicale et les théologiens du Vatican statuent que la guérison est totalement inexplicable au regard de la gravité de la maladie, de sa rapidité et des modalités de rétablissement.
En savoir plus
Né le 12 août 1922 à Castellinaldo, un petit village situé au cœur du Piémont, Andrea Bordino est le troisième d’une famille qui compte quatre sœurs et quatre frères. Adolescent doué d’un physique très athlétique et d’une force remarquable, sans doute acquise en travaillant dans les vignes familiales, il devient une célébrité locale en tant que champion de pallone elastico, un sport traditionnel piémontais apparenté au jeu de paume, extrêmement populaire. Toutefois, son engagement ne se limite pas au domaine sportif. En raison du charisme naturel et de la piété du jeune homme, le vicaire de la paroisse le nomme, dès l’âge de dix-neuf ans, président des jeunes de l’Action catholique locale. C’est ainsi qu’Andrea partage son temps entre le travail dans les vignes familiales et l’enseignement du catéchisme.
À l’âge de vingt ans, en janvier 1942, en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, Andrea Bordino est enrôlé dans le 4e régiment de l’artillerie alpine italienne (division Cuneese). Le 15 août, accompagné de son frère Risbaldo, Andrea est envoyé sur le front de l’Est pour la campagne de Russie. Lors de la tragique retraite du Don, le 26 janvier 1943, le jeune homme est fait prisonnier par l’Armée rouge. Déporté dans les camps de prisonniers de Sibérie, Andrea fait alors face au froid extrême, à la famine et au typhus. Alors que la loi de la jungle et le vol règnent en maître, Andrea se distingue par un comportement héroïque, se dévouant sans compter pour soigner ses camarades blessés. Ses compagnons d’armes témoigneront plus tard qu’il passait ses journées à porter à bout de bras les soldats trop faibles pour aller aux toilettes et à veiller les moribonds dans les lazarets. Malgré le peu de ressources disponibles, Andrea effectue un travail d’assistance aux malades et aux blessés, comme l’illustre l’anecdote suivante. Dans les camps de prisonniers en Russie, puis en Ouzbékistan, le tabac et le papier sont des monnaies d’échange indispensables pour obtenir un morceau de pain supplémentaire ou un vêtement chaud. Bien que non-fumeur, Andrea ramasse chaque brin de tabac ou de feuille sèche qu’il trouve et confectionne de petites cigarettes artisanales. Ensuite, il troque celles-ci auprès des gardiens ou d’autres prisonniers, avant de distribuer en cachette le pain ou les vêtements obtenus aux soldats italiens les plus affaiblis par le typhus, leur sauvant ainsi la vie. Cette anecdote, comme bien d’autres datant de cette période, nous provient de Risbaldo Bordino, le frère d’Andrea, dont le témoignage a été recueilli et consigné. Ce dernier confiera d’ailleurs, à propos de son frère : « C’est en Russie qu’il a appris à être infirmier. »
Après le camp de concentration de Sibérie vient celui d’Ouzbékistan, où les deux frères Bordino tombent gravement malades du typhus. Autour d’eux, les soldats italiens meurent par dizaines chaque jour. Convaincu que seule une intervention divine peut les sortir vivants de ce pétrin, Andrea se tourne vers la Vierge Marie (sous le vocable de la sainte patronne de Turin, la Consolata). Le jeune soldat fait alors la promesse solennelle que, si son frère et lui survivent à la guerre et revoient leur mère en Italie, il renoncera à tout pour devenir religieux, au service exclusif des malades et des plus misérables. À l’automne 1945, Andrea rentre à la maison familiale, affaibli et amaigri (il ne pèse que quarante kilos), mais vivant. Le jeune homme guérit progressivement et sa foi se déploie considérablement. Convaincu d’avoir été sauvé par un miracle de la Vierge Consolatrice, frère Andrea choisit de tout quitter, y compris la femme à qui il était fiancé avant la guerre, afin d’entrer en religion.
C’est ainsi que le 23 juillet 1946, Andrea fait son entrée à la Petite maison de la Divine Providence de Turin, siège de la congrégation des Frères de Saint-Joseph-Benoît-Cottolengo. En 1948, il revêt l’habit de la Petite Maison de la Divine Providence (le Cottolengo), à Turin, où il prend le nom de frère Luigi de la Consolata (« frère Louis de la Consolation »), en hommage direct à la Vierge, envers laquelle il s’était engagé. Après avoir prononcé ses vœux perpétuels, s’étant fait remarquer pour sa robustesse et sa bonté, frère Luigi, surnommé le « géant bon », se voit confier l’encadrement des équipes de jeunes postulants et d’employés laïcs. Au sein des différents services de la communauté de Turin, il fait figure de grand frère protecteur. Un jour, dans les années 1950, un jeune employé de maison quelque peu maladroit brise accidentellement un objet de grande valeur auquel le supérieur de la communauté tenait beaucoup. Terrifié à l’idée d’être renvoyé et de perdre son travail, le jeune homme est en larmes. Passant par là, frère Luigi ramasse les morceaux et se dénonce auprès du supérieur en prenant la responsabilité de l’accident, quitte à subir les reproches à la place du jeune travailleur. Ce dernier ne l’apprendra que bien des années plus tard.
Pendant plus de vingt ans, frère Luigi officie comme infirmier en chef dans les salles de chirurgie et les unités neuropsychiatriques de l’hôpital du Cottolengo, au service des malades qui souffrent de troubles physiques ou mentaux. Les médecins de l’époque louent sa compétence technique exceptionnelle, associée à une douceur rare. Frère Luigi refuse tout privilège, dort très peu et passe ses nuits en prière. Les rares moments de repos dont il bénéficie, le religieux les passe à arpenter les rues de Turin pour laver, habiller et nourrir les sans-abri de la ville. C’est ainsi que, dans les années 1960, alors qu’il marche dans les rues de Turin par une froide et pluvieuse soirée d’hiver, frère Luigi croise un sans-abri qui marche pieds nus dans la boue, les pieds gelés et ensanglantés. Sans hésiter une seule seconde, Luigi s’assoit sur le trottoir, retire ses propres chaussures et ses chaussettes afin de les donner à cet homme. Terminant son trajet pieds nus sur le bitume glacé jusqu’à la Petite Maison de la Divine Providence, frère Luigi s’abstient de s’en vanter auprès de sa communauté.
Un jour, dans l’unité neuropsychiatrique du Cottolengo, un patient atteint d’une grave crise de démence se montre extrêmement agressif : il brise le mobilier et menace de s’en prendre physiquement aux autres malades et au personnel. Alors que l’équipe médicale s’apprête à utiliser la force pour le maîtriser, frère Luigi s’avance calmement, les bras grands ouverts. Ignorant les insultes, il s’approche de l’homme en crise, le serre tendrement dans ses bras et l’embrasse sur la joue. Frappé par cet acte de pur amour, le patient se calme instantanément et se met à pleurer dans ses bras. Cela illustre la proximité extrême du frère infirmier avec ceux qui lui sont confiés. En tant qu’infirmier en chef, Luigi dispose d’une petite chambre de garde dotée d’un lit simple pour se reposer lors de ses gardes de nuit. Cependant, les infirmiers qui prennent sa relève au petit matin retrouvent presque toujours son lit parfaitement intact. En effet, Luigi passe souvent ses nuits assis sur un tabouret au chevet des patients les plus angoissés ou à l’agonie afin de leur tenir la main. Lorsqu’il tombe d’épuisement, il s’allonge directement sur le sol, à même le carrelage de la salle commune, pour rester au plus près des malades en cas d’urgence. Il s’agit d’une habitude de vie constante qui s’étend sur près de trente ans, depuis la prise d’habit de frère Luigi, en 1948, jusqu’au moment où il a lui-même dû occuper un lit d’hôpital à plein temps.
En effet, en 1975, les médecins diagnostiquent chez frère Luigi une forme grave de leucémie, la leucémie aiguë myéloblastique.Pendant deux ans, l’infirmier devient patient. Refusant que l’on s’apitoie sur son sort, frère Luigi supporte les lourds traitements avec une sérénité totale, affirmant offrir ses souffrances pour le bien des malades qu’il a soignés toute sa vie. Malgré la maladie, il continue son activité jusqu’à sa mort, qui advient le 25 juillet 1977, après un dernier acte de charité consistant à faire don de ses cornées. Il s’agit de l’un des tout premiers cas de transplantation post mortem enregistrés en Italie, qui permettra à deux personnes aveugles de retrouver la vue. Après la mort du religieux, en 1977, des dizaines de récits provenant d’habitants de Turin et de sans-abri secourus témoignent des multiples actes de charité de frère Luigi.
La réputation de sainteté de frère Luigi conduit à l’ouverture de sa cause de béatification en 1988. L’enquête de l’Église, particulièrement approfondie, recueille les témoignages de 48 personnes l’ayant directement connu – médecins, infirmières, prêtres, civils et compagnons d’armes – et rassemble les différentes pièces dans une positio de 1 650 pages. Après son examen par la Congrégation pour la cause des saints, Jean-Paul II reconnaît l’héroïcité de ses vertus en 2003 et le déclare vénérable. En 2014, le pape François reconnaît un miracle attribué à son intercession, ouvrant la voie à sa béatification, célébrée à Turin le 2 mai 2015.
Thomas Belleil, auteur de livres de spiritualité, diplômé en sciences religieuses à l’École Pratique des Hautes Études et en théologie au Collège des Bernardins.
Aller plus loin
Le site Internet officiel pour la canonisation du bienheureux frère Luigi Bordino.
En complément
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Domenico Jr. Agasso, Fratel Luigi Bordino, Cantalupa, Effatà Editrice, 2010 (ISBN 88-7402-564-5).
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Domenico Carena, Fratel Luigi la Roccia, Cinisello Balsamo, Edizioni San Paolo, 2003 (ISBN 88-215-5033-8).
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Benoît XVI, « Rencontre avec les malades dans l’église de la Petite Maison de la Divine Providence-Cottolengo de Turin », discours prononcé à Turin le 2 mai 2010, Libreria Editrice Vaticana.