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© CC BY-SA 4.0/Robert Valette
Les martyrs
Empire romain
Nº 997
IIIe siècle

Genès, le comédien, cesse de jouer

Genès est un comédien du début du IVe siècle qui s’était fait une spécialité de tourner les chrétiens en dérision dans des parodies bouffonnes et volontiers obscènes. Jusqu’au jour où, en pleine représentation devant la cour impériale, celui qui joue à être chrétien est soudainement saisi par la grâce et confesse pour de bon la foi qu’il était venu railler. Martyrisé pour avoir refusé de se rétracter, saint Genès devient le patron des comédiens. Son histoire a même donné son nom au rare « syndrome de saint Genès », un phénomène au cours duquel un acteur s’identifie tellement à son personnage que la frontière entre le rôle interprété et sa propre identité finit par se brouiller.


Les raisons d'y croire

  • La mémoire de Genès, le comédien, a été mise à mal par la proximité chronologique d’un autre martyr du même nom, Genès d’Arles, attesté en Gaule. La diffusion de leurs cultes respectifs a pu favorisé, au fil des siècles, des contaminations entre leurs traditions. Cependant, cela ne peut invalider l’existence du comédien, ni sa conversion et son martyre.

  • Il existe bien une ancienne vénération romaine d’un martyr nommé Genès. (Le Martyrologium Hieronymianum connaît en effet un Genès célébré à Rome le 24 août). La tradition du comédien martyr est elle-même ancienne, bien que sa documentation conservée soit tardive.

  • La persécution déclenchée en 303 par l’empereur Dioclétien se caractérise notamment par une tentative organisée des milieux intellectuels païens de l’entourage impérial de discréditer le catholicisme par diverses productions littéraires, tant sur le plan historique que philosophique et moral. On leur doit, entre autres, de faux Mémoires de Ponce Pilate, que l’on prétendait authentiques et qui étaient enseignés dans toutes les écoles afin de contrer l’Évangile en présentant Jésus comme un chef de brigands.

  • Genès appartient à ces cercles intellectuels païens où l’on combat le christianisme par la dérision et la caricature. Comme fréquemment à l’époque, l’acteur vedette est aussi auteur. Genès écrit une pièce de théâtre dont le héros est chrétien, grotesque, ridicule, mis dans des situations scabreuses. Genès fait un triomphe avec cette bouffonnerie méchante. Tout cela est conforme aux pratiques et au contexte de l’époque.

  • Ce que Genès n’a pas vu venir, c’est que, pour être crédible, comme il fait bien son métier, il s’est vraiment documenté sur le christianisme, et ce qu’il a appris, loin de ses idées reçues, le tracasse. En ridiculisant l’aventure spirituelle de ce personnage chrétien, il est plus touché qu’il ne le pense ; il ne le sait pas mais la grâce le travaille.

  • Dans la pièce, une grande tirade débute par la réplique : « Je suis chrétien. » S’ensuit une série d’attaques contre le sacrement du baptême et les fidèles. Sauf que, ce 25 août 303, après l’avoir prononcée, Genès, à genoux, ne se relève pas ; il la répète, ce que les spectateurs prennent d’abord pour un effet comique nouveau, jusqu’au moment où ils s’aperçoivent que l’acteur est en larmes, bouleversé, et qu’il dit simplement la vérité.

  • Cette profession de foi, qu’il prononce sincèrement, déclenche un scandale dans le théâtre. Ses partenaires, affolés, tentent en vain de le ramener à la raison. Rien n’y fait, il répète sincèrement qu’il est chrétien et veut le rester.

  • Cette conversion s’appuie sur des mécanismes psychologiques et spirituels profondément vrais et humains. Elle inspirera par la suite les auteurs dramatiques, tel Rotrou au XVIIe siècle. Elle rappelle aussi saint Paul sur le chemin de Damas, foudroyé par la grâce.

  • Galère, présent lors de la représentation, ordonne que Genès reste en scène et qu’il soit martyrisé comme le chrétien qu’il prétend être. C’est tout à fait historiquement vraisemblable : en effet, dans l’Empire romain, l’on est amateur de spectacles sadiques et de mises à mort en direct. Lorsque l’intrigue comprend un drame (accident mortel, suicide, assassinat ou exécution), une pratique est de remplacer le comédien à la dernière minute par un condamné à mort qui connaîtra vraiment le sort du personnage et mourra pour de bon en scène. On sait par exemple par des récits contemporains qu’en 64, pour amuser Néron et la plèbe, les chrétiens ont servi ainsi de figurants dans des reconstitutions de mythes ou d’épisodes historiques sanglants et lubriques.

  • Dernier détail qui accrédite encore ce récit : l’Église interdit les professions théâtrales aux fidèles, au point qu’elle prévoit des allocations chômage pour les professionnels du spectacle qui se convertissent. Cette interdiction est liée aux cérémonies en faveur des dieux, qui précèdent les spectacles, obligeant à adorer les idoles, ainsi qu’aux impudicités qui constituent l’essentiel des divertissements. Genès n’est donc absolument pas le personnage édifiant que l’on cherche pour un roman pieux. Pour que son histoire soit racontée malgré tout, il faut qu’il ait existé.


En savoir plus

Au XVIIe siècle, Jean de Rotrou reprend la tradition ancienne pour en écrire une pièce de théâtre. Il donne pour cadre à cette histoire la capitale impériale d’Orient, Nicomédie, dans la Turquie actuelle, lieu de résidence favori de Dioclétien. Les chrétiens y sont si nombreux et si bien tolérés qu’ils ont pu sans problème bâtir une cathédrale en face du palais impérial. Du moins jusqu’à ce que le chef du parti païen, le césar Galère, persuade son beau-père l’empereur que les chrétiens conspirent à sa mort, réussissant ainsi à lui arracher un édit de persécution générale, qui débute dans la capitale.

Les prisons de Nicomédie se remplissent alors à toute vitesse des chrétiens de la ville, si nombreux que, pour s’en débarrasser, il faut les noyer. Ces gens résignés prient pour leurs persécuteurs et leurs bourreaux.

L’un des officiers de la garde impériale, le tribun Adrien, sans doute parce qu’il connaît beaucoup de ces prisonniers – l’entourage de l’empereur ayant été particulièrement ciblé – vient les visiter et leur témoigne une charité étonnante de la part d’un païen. Ceux qu’ils visitent lui promettent qu’en récompense, ils lui obtiendront la grâce de la conversion et celle du martyre. De tels épisodes sont fréquents et véridiques. En effet, peu après, Adrien demande le baptême et, dénoncé, il est exécuté. On trouve des témoignages analogues aujourd’hui concernant des islamistes persécuteurs transformés à leur tour en martyrs.

Cette conversion d’un haut officier du service d’ordre impérial fait d’autant plus scandale qu’Adrien était très apprécié. Il faut absolument étouffer l’affaire ou, plus habilement, s’en servir contre les chrétiens. C’est là que Genès entre en scène pour écrire une pièce qui tourne en ridicule son histoire.

Que le texte ne nous soit pas parvenu n’a rien d’étonnant : d’abord parce que le genre latin théâtral de l’atellane laisse une large part à l’improvisation des interprètes, qui peuvent modifier leur texte au gré de leur humeur et de celle du public ; ensuite parce que la transmission des textes antiques ayant, après la crise des invasions barbares, reposé principalement sur les moines copistes, il est évident qu’ils n’auraient pas recopié ce type de texte.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

La tragédie écrite par Jean de Rotrou, Le Véritable Saint Genest.


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