Loin d’abjurer, Victor gagne trois âmes au Christ
À la fin du IIIe siècle, alors que, depuis des décennies, les chrétiens sont nombreux dans l’armée, où on les apprécie pour leur courage, leur loyauté et leur sérieux, l’empereur d’Occident Maximien décide de purger les légions de toute présence chrétienne. Païen enragé, il leur impute tous les malheurs de Rome, puisque leur existence provoquerait la colère des dieux. Les adeptes du Christ seront d’abord mis à la retraite sans solde, puis renvoyés et enfin exécutés. C’est dans ce contexte qu’en juillet 290, alors que Maximien séjourne à Marseille, on défère à son tribunal un jeune officier qui avait jusque-là échappé aux mesures répressives. Comme si son affaire n’était pas déjà assez grave, Victor va provoquer la colère impériale par ses « blasphèmes » contre les dieux officiels. Maximien lui inflige alors un sort atroce, dans l’idée qu’il servira d’exemple. Exemple il y aura en effet, mais pas celui qu’il attendait.
Les raisons d'y croire
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La sépulture donnée à Victor par les fidèles marseillais, qui ont réussi à récupérer son corps jeté à la mer par les bourreaux, est l’un des plus anciens lieux de culte de Provence. Lorsque Constance Chlore succède à Maximien en 304 et refuse d’appliquer les édits de persécution dans les provinces qu’il gouverne, le sanctuaire commence à se développer, quinze ans à peine après la mort de Victor et de ses compagnons. De nombreux témoins des événements sont donc encore en vie. L'histoire de Victor transmise par la Tradition apparaît ainsi largement fiable et témoigne de l’impact du martyr sur les habitants de Marseille, dont il deviendra le patron.
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La sobriété du récit de la découverte du corps constitue, pour les historiens, un signe d’authenticité.
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Par d’autres sources, nous sommes très bien renseignés sur la personnalité de l'Empereur Maximien, sur sa haine des chrétiens et sur son acharnement à les éradiquer, dix ans avant l’édit de persécution générale qu’il obtiendra de son supérieur et ami, l’empereur d’Orient Dioclétien. Ce martyre s’inscrit donc dans un contexte historique bien établi.
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Les détails de la procédure correspondent également à la législation en vigueur. Celle-ci avait depuis longtemps supprimé les anciennes protections accordées aux hommes libres et aux membres des classes aisées dès lors qu’ils étaient chrétiens. Déchus de leurs privilèges et ravalés au rang des esclaves, ces chrétiens de l’élite risquaient en outre une aggravation de leur peine pour avoir donné le mauvais exemple. C’est ce qui arrive à Victor. La jalousie de Maximien, officier sorti du rang, envers l’aristocratie est bien connue. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait pris un plaisir cruel à humilier et à torturer ce fils de famille. Là encore, le récit est conforme à ce que l’on sait de l’époque.
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La Passion de Victor nous renseigne à la fois sur les « crimes » reprochés à Victor et sur la vie de la communauté chrétienne de Marseille. Il est dénoncé parce qu’il assiste à la messe et aux différentes cérémonies du culte, participe aux œuvres de charité et prêche l’Évangile à ses camarades et à ses subalternes, dont il a converti plusieurs. Cela laisse entendre que ses supérieurs, pourtant bien informés, avaient jusque-là toléré ces activités.
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Maximien n’ayant pu obtenir l’abjuration de Victor, qui lui répond avec insolence, ce qui renforce l’affirmation selon laquelle il serait de haute naissance et d’un grade élevé, décide, après l’avoir fait flageller, de le faire promener dans les rues et sur les quais de Marseille avec la pancarte « chrétien » au cou. La foule est encouragée à l’insulter, le frapper, lui jeter des ordures. Victor est donc associé à la passion du Christ et il se réjouit de ce calvaire.
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Le délai de réflexion qui suit, destiné à laisser au prisonnier une dernière occasion d’abjurer, est conforme aux procédures de l’époque. Victor aurait alors bénéficié d’une apparition du Christ dans son cachot. Ce type d’épisode se retrouve dans de nombreux récits de martyrs. Des témoignages contemporains, notamment en terre d’Islam, donnent une crédibilité nouvelle à des faits que la critique moderne a parfois voulu réduire à de pieux embellissements.
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Victor, au lieu d’abjurer, profite de son emprisonnement pour convertir ses geôliers, Alexandre, Félicien et Longin, et les baptiser. Eu égard aux risques encourus, ces conversions laisse penser que ces hommes ont vu quelque chose qui les a convaincus de la réalité de la foi chrétienne. Ce ne sont donc plus un, mais quatre prévenus que Maximien, furieux, voit comparaître
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Victor et ses compagnons sont traînés jusqu’aux moulins publics de Marseille et broyés sous les meules. Une telle atrocité ne relève pas des procédures ordinaires, mais elle n’est pas étrangère à la cruauté romaine, souvent inventive dans les supplices. Le choix des meules peut aussi laisser penser que Maximien et ses conseillers connaissaient assez bien la foi chrétienne pour percevoir la symbolique évangélique du grain de blé. Mais en voulant réduire Victor au silence, ils font au contraire de sa mort un témoignage durable rendu au Christ.
En savoir plus
Déjà très hostile aux chrétiens, qu’il estime être un facteur de déstabilisation de l’ordre social et une menace pour l’unité et la sécurité de l’Empire, l’empereur Maximien a tôt commencé à les éliminer de l’armée. À défaut de prendre contre eux des mesures de persécution générale, cela viendra, il adopte des circulaires de plus en plus féroces, que beaucoup d’officiers répugnent d’ailleurs à appliquer. Dans toutes les régions où il passe, dès la fin des années 280, on relève la trace de nombreux martyrs militaires, exécutés pour n’avoir pas quitté l’armée à temps et n’avoir pas abjuré. On peut citer Serge et Bacchus en Asie Mineure, Jules dans les Balkans, Marcel en Tingitane, dans l’actuel Maroc, Protais et Gervais à Milan, etc.
Éclate vers 286 la « mutinerie » de la Secunda Trajana, unité de la légion recrutée dans la région de Thèbes, en Égypte, et entièrement composée de chrétiens. Alors que l’armée se dirige vers la Gaule et campe à Agaune, en Suisse, les officiers de cette unité, les tribuns Maurice, Candide et Exupère, sont informés que l’on passe les Alpes afin de massacrer les chrétiens gaulois. Ils refusent tout net. En fait, il s’agit d’un amalgame entre les petites chrétientés gauloises et les insurgés bagaudes, qui les protègent en effet, mais ne sont pas chrétiens et représentent la véritable cible de Maximien.
Devant le refus de « la légion thébaine » d’obéir, il la fait d’abord décimer, c’est à dire exécuter un homme sur dix. Puis, devant l’obstination des autres, c’est toute la légion qui est finalement massacrée. L’épisode a persuadé l’empereur qu’il fallait se méfier des chrétiens. C’est dans ce contexte que Maximien séjourne à Marseille. C’est certainement la présence de Maximien à Marseille qui a incité les autorités locales à faire du zèle, alors qu’elles semblent avoir jusque-là toléré la présence de chrétiens dans l’armée. Pour faire oublier cette bévue, elles défèrent directement au tribunal impérial un homme, Victor, qu’elles avaient laissé agir auparavant. Ce recours, qui aurait pu paraître avantageux, devient au contraire la garantie d’un châtiment plus cruel.
Le supplice qu’il réserve aux quatre soldats du Christ, lentement écrasés sous des meules conçues pour un autre usage, est révélateur de la présence, près de lui, d’intellectuels du parti de la réaction païenne, qui ont étudié les textes chrétiens pour mieux les combattre. Sans doute se souviennent-ils de l’épître d’un autre martyr, l’évêque Ignace d’Antioche, qui, à la fin du Ier siècle, désirait qu’en le déchiquetant, les crocs des fauves fassent de lui « le bon froment de Dieu ». Il faudra des décennies et des flots de sang pour que ces opposants au Christ comprennent la contre-productivité de leur politique répressive, qui multiplie les chrétiens.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Émile Mâle, La fin du paganisme en Gaule et les plus anciennes basiliques chrétiennes, Flammarion, 1950.
En complément
Anne Bernet, Les chrétiens dans l’empire romain, Tallandier, 2013.