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La civilisation chrétienne
Moscou, et monastères de la Sainte-Trinité de Radonège et de Saint-Andronikov (Russie)
Nº 960
Vers 1360 – 1430

André Roublev, le maître de l’icône

André Roublev naît vers 1360. D’abord moine à la laure de la Sainte-Trinité, fondée par Serge de Radonège, puis au monastère Saint-Andronikov, il consacre sa vie à l’iconographie et demeure, de l’avis de tous, le maître inégalé de cet art en Russie. La perfection de son œuvre ne tient pas seulement à son talent, ni au labeur quotidien qui rend la main de plus en plus experte. La contemplation des mystères de Dieu, but et fruit de la vie ascétique des moines, ne reste pas cachée en lui : son œuvre l’exprime, et c’est ce qui la rend unique. André Roublev est ainsi un authentique témoin de la sainteté divine.


Les raisons d'y croire

  • « On juge un arbre à ses fruits » ( Mt 7,16 ) : cette maxime évangélique se vérifie particulièrement chez André Roublev. Regarder ses icônes fait sentir que l’âme oublie le monde matériel pour être comme happée dans un univers spirituel. Elle se trouve placée devant la sainteté divine, et se détache des affections mauvaises ou futiles pour se concentrer sur l’essentiel, c’est-à-dire sur le but de la vie humaine : Dieu.

  • Roublev est un moine du monastère dirigé par Serge de Radonège. Or, ce dernier est disciple de Grégoire Palamas, son contemporain, porte-parole de la tradition mystique des « silencieux », ou hésychastes, terme qui vient du grec ἡσυχία, « quiétude ». La spiritualité hésychaste est ascétique : elle invite à libérer la conscience du flot des images diverses et variées (cf. Ga 5,24 et Jn 3,3 ), ainsi que des concepts trop abstraits qui, pour elle, empêchent le recueillement. C’est précisément cette spiritualité que Roublev veut transmettre dans ses icônes.

  • La spiritualité hésychaste est aussi mystique : elle veut amener la conscience à descendre dans le cœur, racine de l’être de l’homme, que le baptême a déifié. L’hésychaste expérimente alors, selon Palamas, les « lumières divines » qui, sensibles et intellectuelles à la fois, embrassent mystérieusement l’homme tout entier et accomplissent en lui l’œuvre de la divinisation. C’est la grâce, c’est-à-dire l’action de Dieu opérant à l’intime de l’homme, qui sanctifie ses pensées, ses volontés et ses actes pour les rendre semblables à ceux de Dieu. Il est difficile de ne pas reconnaître cette aspiration en contemplant une icône d’André Roublev.

  • C’est en partie ce que les Récits sur les saints iconographes veulent signifier lorsqu’ils rapportent : « Le saint père André de Radonège, iconographe surnommé Roublev, peignit un grand nombre d’icônes, toutes miraculeuses. »

  • La perspective qui régit les lignes de composition d’une icône est propre à cet art. Ce n’est ni la perspective « signifiante », ou d’importance, de la peinture médiévale et byzantine – où les personnages adoptent la taille correspondant à leur dignité – ni la perspective « à point de vue » (monofocale), que nous connaissons depuis qu’elle a remplacé la précédente dans l’art occidental. La perspective de l’icône est inversée : les lignes de fuite ne se rencontrent pas derrière le tableau, mais en un point placé devant lui. La peinture n’est donc pas une fenêtre par laquelle l’esprit humain pénètre dans le monde représenté ; c’est au contraire la scène figurée qui rayonne vers le spectateur. Elle entre dans sa vie : voilà pourquoi l’icône captive tant le regard. On ne peut rester indifférent devant elle ; soit on la rejette, soit elle nous conduit à Dieu.

  • C’est au monastère de la Sainte-Trinité de Radonège qu’André Roublev a peint, à la demande de l’abbé Nikon, la fameuse icône de la Trinité, considérée comme l’apogée de l’art orthodoxe de la vieille Russie. Elle témoigne d’une grande paix intérieure chez l’artiste, et produit étonnamment cette même paix chez le spectateur. Roublev est en effet décrit comme un moine très humble, « plein de joie et de clarté » : on comprend que ces vertus et ces qualités se retrouvent dans son art.

  • Les chroniques anciennes rapportent que, les jours de fête, lorsqu’André et Daniel ne peignaient pas, ils « s’asseyaient devant les vénérables et divines icônes ; et les regardant sans distraction..., ils élevaient constamment leur esprit et leur pensée dans la lumière immatérielle et divine ». L’icône de la Trinité manifeste peut-être plus que toute autre cet appel à la contemplation paisible des choses de Dieu. André a su, par l’enseignement reçu au monastère et par sa prière personnelle, le faire paraître dans toutes ses œuvres.

  • Les anciennes chroniques des monastères où il vécut qualifient Roublev et son ami plus âgé, le moine Daniel – surnommé Tcherny, c’est-à-dire « le Noir » –, de « compagnons de jeûne » et « d’hommes parfaits en vertu ». La vie du moine André Roublev fut donc profondément conforme à ses productions artistiques.


En savoir plus

Roublev est né approximativement dans les années 1360. Il est donc encore enfant quand, en 1364 et en 1366, Moscou est frappée par l’épidémie de peste. L’année suivante, la ville brûle. Deux ans plus tard, les habitants s’enferment derrière les murailles, assiégées par le grand-duc de Lituanie, Olgierd. En 1371, conséquence du siège, la famine s’installe. Les princes russes refusent dès lors de payer à la Horde d’Or le tribut qu’elle réclame, et ils remportent d’abord des victoires contre les Tatars, jusqu’à la bataille de Koulikovo, en 1380. Mais les Tatars reprennent ensuite le dessus : ils incendient Souzdal et Vladimir, puis pillent et brûlent Moscou en 1382. Les églises et les monastères disparaissent dans le feu, et des populations entières sont emmenées en captivité.

Cependant, la victoire de Koulikovo a exalté les forces des peuples russes, et l’unité autour de Moscou commence à prendre forme dans les esprits. Or, cet âge de troubles politiques et militaires se trouve aussi être l’âge d’or de la sainteté russe : le monachisme, sous toutes ses formes, non seulement renaît, mais connaît encore un grand essor. La culture et l’art se développent à l’ombre des monastères. C’est l’époque de l’higoumène Serge de Radonège, figure la plus marquante du vaste mouvement de renouveau spirituel que connaît alors l’Église orthodoxe russe, et dont les fruits se remarquent jusqu’à nos jours.

L’abbé Serge, fondateur en 1337 de la laure de la Sainte-Trinité, près de Radonège, est considéré comme le protecteur céleste de la patrie. Il demeure le saint de la terre russe le plus vénéré. Durant l’occupation tatare de la Russie, il se rend auprès des princes féodaux pour tâcher de les réconcilier et les encourager à une résistance commune. En 1380, le grand prince de Moscou, Dimitri Ier Donskoï, l’interroge : convient-il de livrer bataille pour le salut du peuple et pour sa foi ? L’higoumène l’y engage, le bénit et demeure en prière pendant la bataille de Koulikovo.

André Roublev est contemporain de l’higoumène Serge, et c’est au milieu de ce chaos qu’il grandit et vit. Il a environ trente ans quand Serge meurt, en 1392, et il est probablement déjà moine à la laure de la Sainte-Trinité. Il l’a donc connu personnellement ou, du moins, il est certain qu’il vit auprès de ses disciples directs. Ceux-ci continuent son œuvre et mettent en pratique jusqu’au bout ses enseignements : l’humilité, l’amour désintéressé, la solitude contemplative et la prière perpétuelle, qui permettent la purification de l’esprit et l’union avec Dieu. C’est dans l’atelier d’icônes de ce monastère qu’il accomplit son apprentissage, puisqu’il est souvent dénommé « l’iconographe de Radonège ».

Les chroniques mentionnent pour la première fois le nom de Roublev en 1405 : il est alors chargé d’assister deux grands maîtres peintres, Théophane le Grec et Prokhor de Gorodets, dans la réalisation des fresques de la cathédrale de l’Annonciation, au Kremlin de Moscou. Une chronique datant de 1408 présente André travaillant dans la cathédrale de la Dormition de Vladimir, église mère de la Russie, qu’il décore avec le moine Daniel Tcherny. Les deux compagnons ne se quitteront plus jusqu’à la mort du premier.

Bien qu’André Roublev ait été l’élève de l’iconographe Théophane le Grec, dont l’influence sur l’art russe de l’époque est incontestable, il se distingue nettement de la manière de peindre de son maître. Les coloris comme assourdis de Théophane, marqués par le labeur de la vie ascétique, cèdent la place, chez le disciple, à des teintes claires et lumineuses. La peinture de Roublev, joyeuse et chaleureuse, non seulement montre Dieu à celui qui veut le voir, mais encore soutient ses forces pour les tendre vers lui. « Prenez mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le soulagement pour vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau est léger » ( Mt 11,28-30 ) : l’art d’André Roublev illustre remarquablement cette parole du Christ. Roublev illustre aussi cet autre mot de l’Évangile : « Celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des Cieux » ( Mt 18,4 ). La petitesse dont parle le Christ est l’opposé de l’orgueil ; elle est également contraire à la malice (cf. 1 Co 14,20 ). La peinture de Roublev exprime en images cette ferveur désintéressée, toute tendue vers le Bien suprême qu’est Dieu.

André est d’abord moine de la laure de la Sainte-Trinité, près de Radonège. Puis il se rend au monastère Saint-Andronikov, qui porte le nom de son fondateur, lui-même disciple de l’higoumène Serge de Radonège. Il y demeure à partir de 1370. Les fresques qu’il y peint ont été détruites. Peu après 1422, l’higoumène Nikon de Radonège lui propose, avec Daniel Tcherny, de décorer la nouvelle église de la Sainte-Trinité, construite pour remplacer l’église primitive brûlée par les Tatars. Seule l’iconostase en a été conservée jusqu’à nos jours.

André illustre également les livres sacrés de miniatures. Les Évangiles de Khitrovo en témoignent. Les iconographes sont souvent aussi des illumineurs, comme les peintres sacrés en Occident : Fra Angelico en est le meilleur exemple. La copie et la décoration des livres saints sont en effet l’une des activités habituelles des moines. Les sciences profanes comme sacrées sont très présentes dans les monastères, où l’on étudie chaque jour. L’higoumène Serge avait d’ailleurs constitué, à la Sainte-Trinité, une bibliothèque d’une certaine importance.

André Roublev meurt de la peste avant 1430, ou au cours de cette même année. Il est enterré au monastère Saint-Andronikov.

À l’occasion du millénaire du baptême de la Rus’ (988-1988), le saint synode de l’Église orthodoxe russe a proclamé en 1988 la sainteté d’André Roublev, et l’a glorifié comme « vénérable André l’iconographe ».

Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.


Au delà

Après sa mort, les deux monastères dans lesquels André Roublev a vécu, la Trinité-Saint-Serge et Saint-Andronikov, deviennent des lieux de pèlerinage. Les fidèles viennent l’y vénérer. La pierre tombale d’André Roublev existe encore au XVIIIe siècle, puis disparaît après l’incendie de 1812. Depuis lors, le lieu de sa sépulture demeure inconnu jusqu’en 2003. Cette année-là, sous l’autel de la cathédrale du Sauveur du monastère Andronikov, deux tombes non identifiées sont mises au jour. Selon Sergueï Nikitine, elles appartiennent très probablement à André Roublev et à Daniel Tcherny. Les dépouilles sont en effet celles de simples moines qui n’auraient pu être enterrés au pied de l’autel d’une église sans jouir d’une réputation de saints iconographes.


Aller plus loin

Léonide Ouspensky, « André Roublev, son art, son époque », revue Contacts, no 32, 1960. Reproduit en ligne .


En complément

  • « La signification spirituelle de l’icône de la Sainte Trinité d’André Roublev », par un moine de l’Église d’Orient, revue Irénikon, no 26, 1953. Reproduit en ligne.

  • Sur la théologie développée dans l’art de l’icône : Léonide Ouspensky, La Théologie de l’icône dans l’Église orthodoxe, Paris, Cerf, coll. « Patrimoines. Épiphanie. Orthodoxie », 2003, 488 pages. L’ouvrage existe en anglais : Thelogy of the Icon, New York, Saint Vladimir’s Seminary Press, 1978, 232 pages.

  • Léonide Ouspensky et Valdimir Lossky, Le Sens des icônes, Paris, Cerf, 2033, 202 pages. L’ouvrage existe en anglais : The meaning of Icons, New York, Saint Vladimir’s Seminary Press, 1982, 244 pages.

  • Egon Sendler, L’Icône, Image de l’invisible : éléments de théologie, esthétique et technique, coll. « Christus », Paris, Desclée De Brouwer, no 54, 1981, 251 pages.

  • Sur la perspective des icônes : Pavel Florensky, La Perspective inversée, Paris, éd. Allia, 2021, 112 pages. L’auteur, moine, est mort au goulag en 1937.

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