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Les martyrs
Auschwitz et Tarnow (Pologne)
Nº 898
1908 – 1942

Pierre-Édouard Dankowski, une lumière dans les ténèbres

Début avril 1942, l’abbé Pierre-Édouard Dankowski meurt à Auschwitz. Il a trente-trois ans. Lors de sa béatification, en 1999, Jean-Paul II le donne en exemple au clergé de l’archidiocèse de Cracovie. Ce jeune prêtre incarne la force de l’Église polonaise, où la fidélité sans compromis à la foi s’unit à l’amour d’une patrie meurtrie. Engagé dans la résistance polonaise, il préfère endurer la torture, puis les sévices des camps de concentration, plutôt que de trahir ses compagnons. Jusqu’au bout, il témoigne de cette volonté héroïque de préserver, envers et contre tout, l’âme catholique de la Pologne.


Les raisons d'y croire

  • De siècle en siècle, les malheurs ont accablé la Pologne, au point de la faire disparaître plusieurs fois de la carte. Si elle a survécu, s’est relevée et a retrouvé une existence politique, elle le doit en grande partie à son clergé. Souvent en position de faiblesse, celui-ci a défendu au péril de sa vie l’identité polonaise et catholique face aux envahisseurs, qu’ils fussent orthodoxes, protestants ou athées. L’abbé Dankowski s’inscrit dans cette longue lignée de martyrs chez qui l’attachement au Christ et l’amour de la patrie se tiennent indissociablement.

  • S’ils ne prennent pas les armes, ces prêtres exercent une autre forme de résistance, paisible mais efficace. En transmettant l’enseignement catholique, mais aussi la langue, la littérature et l’histoire de leur pays, ils sauvegardent l’essentiel : la mémoire d’un peuple. Tous ceux qui veulent sa disparition le savent et s’en prennent donc en priorité à eux. Lorsqu’il s’engage à son tour, Pierre-Édouard sait ce qu’il risque. Son héroïsme n’est pas seulement patriotique, comme celui de tant d’autres en ce temps-là ; il repose sur une espérance surnaturelle qui lui permet de dépasser sa peur et d’accepter l’éventualité du sacrifice.

  • L’Allemagne nazie, qui occupe la Pologne après la défaite de septembre 1939, tient le catholicisme pour un ennemi naturel. Si le régime feint encore parfois de ménager l’Église, par crainte de sa puissance spirituelle, il n’hésite pourtant pas, partout où il s’impose, à interdire les structures catholiques – scoutisme, mouvements de jeunesse et autres œuvres –, afin d’empêcher toute résistance morale, intellectuelle ou spirituelle à son idéologie délirante et à sa volonté de puissance.

  • En quelques semaines, entre la fin 1939 et le début 1940, 1 117 religieuses et 3 646 prêtres ou religieux sont arrêtés en Pologne, puis déportés dans les camps de concentration. Parmi eux, 120 sont envoyés à Dachau pour y servir de cobayes aux atroces expériences médicales qui s’y déroulent. Environ un quart seulement de ces clercs, 999 exactement, survivront à la guerre.

  • Entré dans la résistance polonaise, l’abbé Dankowski continue d’assumer ses obligations pastorales tout en acceptant une mission particulièrement dangereuse : celle de radio. La traque des émetteurs clandestins est alors l’une des priorités de l’occupant. Tous les membres des réseaux savent que les radios sont les plus exposés à l’arrestation, à la torture et à la mort. En acceptant d’héberger le poste dans son presbytère, le jeune prêtre prend délibérément sur lui une mission sacrificielle et cherche à protéger ses compagnons. Il met ainsi en pratique la parole de l’Évangile : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

  • Malgré ses précautions, il ne faut que quelques mois pour qu’il soit arrêté. Battu, puis torturé pour lui faire livrer son réseau, Pierre-Édouard se tait sous les coups pour protéger les siens. Il est ensuite emprisonné à Tarnow où, durant des mois, il endure à nouveau d’horribles tortures sans céder à la trahison, ni au suicide. On mesure mieux ce qu’a eu d’exceptionnel la conduite du jeune prêtre. Sa force est ainsi semblable à celle des martyrs : elle puise à la même source, en Dieu, dans l’union et dans l’imitation de Jésus-Christ.

  • Comprenant qu’ils ne viendront pas à bout de lui par ces méthodes, les Allemands le transfèrent à Auschwitz. Le prêtre est affecté à un commando de travaux forcés dans l’usine IG Farben. Il s’agit moins de soutenir l’effort de guerre que d’épuiser cette main-d’œuvre misérable, en lui infligeant mille morts plutôt qu’une seule. Mais auparavant, il faut détruire ces hommes intérieurement : cadences inhumaines, faim, absence de soins, coups, humiliations, froid, l’abbé Dankowski subit tout ce qu’un système démoniaque a inventé pour effacer dans l’homme la ressemblance divine.

  • Ceux qui l’ont connu au camp témoigneront que l’abbé Dankowski s’y montra toujours d’une trempe exceptionnelle. Il demeura pour les autres un phare dans la nuit, un point d’appui, presque un pilier auquel se raccrocher. Dans un univers pensé pour défaire les hommes de l’intérieur, cette fermeté d’âme a quelque chose d’exceptionnel. Elle laisse deviner, chez ce prêtre, une force et une foi hors du commun.

  • Cela explique sans doute l’acharnement des autorités et des gardiens contre lui. Plusieurs versions de ses derniers jours ont circulé, sans qu’on puisse établir avec certitude laquelle est la bonne. Il semble que, fin mars 1942, épuisé, Pierre-Édouard ne parvienne plus à suivre le rythme infernal du commando. Le voyant tomber, un gardien lui aurait alors asséné de violents coups à l’aide d’une grosse bûche, avant de le laisser à terre, à demi mort. On ignore s’il a succombé peu après à ses blessures ou si ses bourreaux l’ont aussitôt envoyé à la chambre à gaz. Mais tous les témoins survivants se souviendront de ses dernières paroles : « Au revoir, dans le Royaume de Dieu ! »


En savoir plus

Pierre-Édouard Dankowski naît à Jordanow, dans les Carpates, le 21 juin 1908. En plus de ses études au grand séminaire de Cracovie, il suit les cours de théologie de l’université Jagellon. Il n’a pas encore tout à fait atteint l’âge canonique de vingt-quatre ans lorsqu’il est ordonné prêtre, avec dispense, le 1er février 1931. D’abord chapelain à Cracovie, puis vicaire dans plusieurs paroisses de l’archidiocèse, il est finalement renvoyé dans sa province d’origine et nommé curé à Zakopane.

Il y devient une personnalité locale, allant jusqu’à se présenter aux élections régionales, mais il rayonne surtout par ses dons intellectuels. Les quelques ouvrages de spiritualité qu’il trouve le temps d’écrire et de publier lui valent une certaine réputation littéraire. Excellent catéchiste, très aimé des jeunes, il révèle aussi de réelles qualités de directeur spirituel, notamment auprès des Sœurs Albertines.

L’invasion de la Pologne bouleverse la vie de ce jeune prêtre, jusque-là paisible, en l’entraînant, avec son frère Stanislas, dans la résistance polonaise. Un poste clandestin installé dans son presbytère permet à leur réseau de communiquer, de l’autre côté de la frontière, avec des groupes hongrois, roumains et slovaques. Malgré les précautions prises, l’abbé Dankowski est rapidement arrêté, puis déporté.

Il meurt en camp de concentration le Vendredi saint 3 avril 1942. Ainsi l’abbé Dankowski a-t-il suivi son Seigneur jusqu’à la Croix. Son corps est jeté au four crématoire, conformément à la sinistre politique Nacht und Nebel (« nuit et brouillard »), qui vise à anéantir les prisonniers et à les faire disparaître sans laisser de traces, sans que l’on puisse connaître les circonstances de leur mort ni retrouver leur sépulture. Mais la foi chrétienne, dans la lumière de la Croix, a rendu vain ce programme de ténèbres.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

Jean-Paul II, puis Benoît XVI, en béatifiant certains de ces martyrs, ont rappelé qu’il est légitime d’aimer sa patrie et de la défendre, sans tomber pour autant dans un nationalisme païen contraire à l’esprit chrétien.


Aller plus loin

Jean-Paul II, « Homélie pour la béatification de Regina Protmann, Edmund Bojanowski et 108 martyrs de la foi », Vatican, 13 juin 1999. Cette homélie accompagne la béatification des 108 martyrs polonais de la Seconde Guerre mondiale, dont fait partie Pierre-Édouard Dankowski.


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