Notre Dame vient corriger Gautier de Pontoise
Gautier, abbé de Pontoise, est l’une des grandes lumières de l’Église de France au XIe siècle. Brillant universitaire, célèbre pour sa science, il quitte tout cela à quarante ans pour entrer au monastère avec le désir d’y œuvrer à son salut dans l’anonymat et l’obscurité. Mais la sainteté de sa vie au cloître le fait bientôt connaître, au point qu’il est contraint d’accepter l’abbatiat d’une abbaye nouvellement fondée à Pontoise, puis de le garder, malgré tous ses efforts pour s’en défaire. En voulant fuir une charge qu’il croit incompatible avec l’humilité, Gautier manque sans le voir à la véritable obéissance. C’est alors que Notre Dame elle-même, dans une intervention aussi maternelle que saisissante, vient le corriger au cours d’une nuit de l’an de grâce 1092.
Les raisons d'y croire
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Gautier n’est certes pas un esprit crédule. Brillant universitaire, formé auprès des meilleurs maîtres de son temps, il est devenu professeur de rhétorique et de philosophie, estimé pour son sérieux, sa probité et sa science. Rien, dans son tempérament ni dans sa réputation, ne le désigne comme un homme enclin aux rêveries mystiques ou aux inventions pieuses. On voit donc mal pourquoi il aurait fabriqué de toutes pièces une telle histoire.
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Au sommet de sa carrière, alors qu’il jouit de la considération, de l’aisance matérielle et du succès, il renonce à tout pour entrer au monastère. À quarante ans, il quitte librement une vie brillante pour se tourner vers la pénitence et le salut de son âme. Un tel choix, exigeant et sans bénéfice personnel, donne du poids à son témoignage.
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Ce renoncement, qu’il accomplit sans retour, montre aussi qu’il s’est détaché de la gloire mondaine. Loin de rechercher l’admiration, Gautier s’efforce au contraire de demeurer caché. Dès qu’il attire l’attention, il cherche à fuir. Dans ces conditions, il est peu vraisemblable qu’il ait inventé un récit aussi étrange, et surtout aussi peu flatteur pour lui-même.
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Devenu abbé de Pontoise, Gautier tente à plusieurs reprises d’échapper à cette charge dont il se juge indigne. Par deux fois, il s’enfuit ; par deux fois, ses moines finissent par le retrouver. Sa recherche d’humilité n’est pas feinte et sa crainte des honneurs et des responsabilités est véritable.
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Lors de sa troisième fuite, en 1075, il va jusqu’à Rome pour demander au pape Grégoire VII d’être relevé de sa charge. Le pape refuse et lui ordonne, sous peine d’excommunication, de reprendre sa place. Gautier obéit. Ce trait éclaire sa disposition intérieure : il peut lutter, hésiter, se tromper, même, mais il finit par se soumettre à l’autorité de l’Église.
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La probité de Gautier est d’autant plus manifeste qu’il dénonce sans crainte les fautes de son temps, y compris celles du roi Philippe Ier et celles des membres du clergé compromis. Une telle liberté de parole lui vaut persécutions et violences. Un homme qui accepte de souffrir pour la vérité paraît peu susceptible de devenir soudain menteur ou fourbe sur le tard.
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En 1092, alors qu’aucun épisode mystique n’a marqué jusque-là sa longue vie, Gautier reçoit une apparition de la Vierge Marie, qui lui demande de fonder en son honneur à Bertaucourt un monastère de femmes. Mais il ne cède pas immédiatement. Craignant une illusion diabolique et, se jugeant indigne d’une apparition, il résiste. Cette réserve initiale est un signe de prudence, non de crédulité.
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Cependant, Marie revient plusieurs fois, et Gautier persiste à ne pas répondre. La troisième fois, fait tout à fait singulier, Notre Dame le corrige d’une gifle dont il garde pendant plusieurs heures la marque visible, comme ses frères le constatent. Le caractère déconcertant d’un tel épisode plaide plutôt en faveur de son authenticité : on invente plus volontiers un récit édifiant qu’une histoire si étrange et humiliante.
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L’histoire de la sainteté connaît d’ailleurs quelques cas de corrections corporelles venues du Ciel : saint Michel avec l’évêque Aubert, l’ange gardien de sainte Françoise Romaine, ou encore certains épisodes de la vie de sainte Gemma Galgani. L’intervention physique d’un messager céleste n’est pas sans précédent dans la tradition chrétienne.
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Bien qu’il ignore où se trouve Bertaucourt, Gautier part finalement et, guidé par la Providence, il découvre ce lieu près d’Amiens, où il reçoit l’aide nécessaire pour accomplir ce qui lui a été demandé. Cette issue donne au récit une cohérence supplémentaire : l’ordre reçu dans l’apparition débouche sur une œuvre réelle et concrète. Son œuvre accomplie, Gautier s’empresse de regagner son abbaye de Pontoise.
En savoir plus
Gautier naît au début du XIe siècle à Andainville, en Picardie. Au terme de très brillantes études, il devient maître en philosophie et en rhétorique, attire l’élite estudiantine et acquiert une grande renommée. Las de ces succès, qui nuisent à son âme et l’éloignent de la vie évangélique à laquelle il aspire, il entre à quarante ans comme moine dans une abbaye bénédictine de Brie. Ses pénitences lui valent bientôt une telle réputation de sainteté qu’en 1069, le roi Philippe lui offre l’abbatiat de l’abbaye qu’il vient de fonder à Pontoise. Sous la pression royale, Gautier finit par accepter, mais il a l’audace de dire au souverain adultère et excommunié qu’il reçoit sa charge non de lui, mais de Dieu.
À plusieurs reprises, l’abbé ose encore reprendre le roi pour sa conduite, ainsi que les évêques et les grands abbés bénédictins pour leurs scandales. Il s’attire ainsi leur haine et leurs persécutions, ce qui explique en partie ses tentatives répétées d’abandonner sa charge. Il fuit une première fois à Cluny, puis une seconde sur les bords de Loire, où ses moines finissent par le retrouver. Son pèlerinage à Rome ne lui permet pas davantage d’être relevé de sa fonction, puisque le pape lui ordonne de rester à Pontoise.
Il faut finalement l’intervention de Notre Dame, en 1092, pour le contraindre à quitter derechef son abbaye afin de fonder une maison de femmes près d’Amiens. Gautier accomplit cette mission, puis regagne aussitôt son abbaye de Pontoise, fidèle à son désir de vivre caché plutôt que d’entreprendre de grandes œuvres.
Il y meurt le 8 avril 1099. Ses reliques, cachées dans le cimetière paroissial pendant la Révolution, n’ont jamais été retrouvées.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
L’article d’Aleteia, « Gautier de Pontoise, l’abbé condamné aux premiers rôles », 8 avril 2023.
En complément
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Sur le site Internet de la ville de Pontoise, l’article « Saint Gautier et Pontoise ». Cette page replace Gautier dans l’histoire locale de Pontoise et permet de mieux comprendre l’enracinement concret de sa mémoire dans la ville et dans son abbaye.
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Sur le site Internet de la commune de Berteaucourt-les-Dames, « Saint Gautier ».