L’œuvre éducatrice de Jean-Baptiste de La Salle
Les méthodes pédagogiques ont beaucoup évolué au fil des siècles. Saint Jean-Baptiste de La Salle compte parmi ceux qui les ont profondément renouvelées. Malgré de nombreuses oppositions, souvent nourries par l’envie, il met en place en France des écoles destinées aux enfants du peuple, conformément à l’une des orientations du concile de Trente. Il comprend aussi que cette œuvre ne peut durer sans maîtres bien formés, capables d’enseigner avec sérieux et de se dévouer vraiment à leur mission. C’est pourquoi il a l’idée de fonder une congrégation entièrement consacrée à l’éducation chrétienne des enfants, en particulier les plus modestes.
Les raisons d'y croire
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Aux yeux du monde, Jean-Baptiste a tout pour réussir : en tant que fils aîné, il doit hériter du patrimoine et du nom familial. Son père, conseiller au présidial de Reims, le destine à une carrière juridique pour lui succéder. Pourtant, dès l’âge de douze ans, le jeune garçon demande à suivre l’appel religieux qu’il entend en son cœur. Il reçoit alors la tonsure et entre officiellement dans la cléricature, en vue de devenir prêtre.
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En 1667, à seize ans, il prend rang dans le chapitre cathédral de Reims. Les chanoines sont voués au culte dans la cathédrale et assistent l’évêque dans le gouvernement du diocèse. Le choix de Jean-Baptiste est donc précoce et constant : il renonce à une existence aisée, aux honneurs du monde et aux joies de la vie familiale, pour suivre le Christ dans l’obéissance et la chasteté.
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Ce n’est pas par fuite des responsabilités qu’il embrasse cette vie. À la mort de ses parents, alors qu’il est encore séminariste, il prend en charge ses jeunes frères et sœurs et assume la gestion des affaires familiales. Il tient donc courageusement son rang d’aîné.
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Ce n’est pas davantage pour éviter les longues études de droit qu’il renonce à la carrière à laquelle son père le destinait. À cette époque, l’étude du droit est exigeante, car chaque province du royaume a ses propres coutumes. Mais les études philosophiques et théologiques qu’il choisit sont tout aussi longues, et plus ardues encore. D’ailleurs, le cursus d’un clerc comprend aussi l’étude du droit canonique : on n’échappe pas au droit. Plus tard, Jean-Baptiste devra en outre veiller à l’administration des maisons de sa congrégation, et il s’en acquittera avec compétence.
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Brillant élève à la Sorbonne, puis au séminaire Saint-Sulpice, à Paris, Jean-Baptiste est reçu docteur en théologie en 1680. Il aurait donc sans peine pu obtenir les mêmes succès dans une autre voie. Seul l’attrait de Jésus-Christ rend pleinement compte de son choix. Aussi renonce-t-il à ce qu’il possède et le suit, selon le mot de l’Évangile : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple… Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »
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Jean-Baptiste prend cette parole au sérieux. Devenu prêtre, il reçoit de l’archevêque de Reims la mission de fonder une école paroissiale pour les enfants pauvres. Il s’y emploie. Mais son canonicat l’empêche de se donner tout entier à cette œuvre. Il y renonce donc en 1683, abandonnant le bénéfice qui y était attaché, et consacre en outre l’héritage reçu de son père au soulagement des pauvres.
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Les oppositions qu’il rencontre à Reims l’empêchent de fonder une seconde école, malgré l’évidence du besoin. Comprenant qu’il faut étendre cette œuvre bien au-delà d’un seul établissement, il fonde le 25 mai 1684 une congrégation religieuse entièrement vouée à l’éducation : les Frères des Écoles chrétiennes. Beaucoup de maîtres, à l’époque, n’envisagent leur métier que comme un simple moyen de subsistance. Jean-Baptiste comprend ainsi qu’il faut former, sous une règle religieuse, des hommes capables de se consacrer à l’instruction des enfants avec compétence, désintéressement et esprit chrétien.
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Les premières écoles parisiennes ouvrent leurs portes au 12 rue Princesse en février 1688. D’autres fondations suivent : écoles professionnelles, écoles du dimanche, maisons d’éducation pour les enfants des milieux populaires urbains. Pour former les frères appelés à enseigner, Jean-Baptiste ouvre en 1692 le premier noviciat à Vaugirard. Il prend lui-même part à la formation des futurs instituteurs.
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Dès 1685, il avait fondé à Reims la première école normale d’instituteurs. À l’époque, seuls les Jésuites possèdent une institution comparable, mais réservée à l’instruction des enfants de milieux aisés. Jean-Baptiste apparaît ainsi comme un véritable pionnier. Élu supérieur de sa congrégation en 1694, il rédige aussi plusieurs ouvrages destinés à former les maîtres.
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En 1705, à la demande de l’archevêque de Rouen, Jacques Nicolas Colbert, il fonde au manoir Saint-Yon, dans le quartier Saint-Clément, un pensionnat dans lequel sera ensuite transféré, en 1714, le noviciat de Paris. L’établissement prend rapidement une grande ampleur. Les travaux nécessaires à son aménagement sont réalisés dans ses propres ateliers. Une partie importante des jardins est consacrée à l’horticulture, une autre à la botanique. On y donne aussi des cours de tricotage et de tissage.
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On y enseigne les matières traditionnelles, mais aussi le commerce, la finance, l’art militaire et l’architecture. Les débuts de l’industrie et l’essor du commerce exigent alors que les mathématiques et les sciences occupent une place plus importante dans les études. L’institution mise en place par saint Jean-Baptiste répond donc avec intelligence à un besoin social réel, tout en formant l’homme tout entier, dans son esprit comme dans son âme, appelée à voir Dieu.
En savoir plus
Le 9 avril 1678, l’archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, ordonne Jean-Baptiste prêtre et lui demande de venir en aide aux enfants des milieux populaires, souvent livrés à eux-mêmes durant la journée, en fondant des écoles pour eux. Jean-Baptiste comprend vite que beaucoup d’enseignants sont mal formés et que plusieurs exercent ce métier sans véritable attachement à leur mission. Or, pour que les élèves soient bien instruits et demeurent assidus, il faut des maîtres à la fois compétents et dévoués. Il se met donc à recenser et à étudier les méthodes des meilleures écoles.
C’est alors qu’il rencontre Adrien Nyel. Depuis 1656, celui-ci est chargé, à Rouen, du Bureau des pauvres valides, c’est-à-dire de l’Hospice de la ville, sur la recommandation du prêtre Pierre Lambert de La Motte. Adrien Nyel veille à l’éducation et à l’instruction des enfants pauvres grâce à des maîtres rémunérés par l’archidiocèse.
L’Église assume alors une large part de ce qu’on appelle aujourd’hui l’assistance publique. Mais son action ne procède pas d’une simple philanthropie humaine. Elle naît de la charité chrétienne : c’est le Christ lui-même qu’on sert dans le pauvre, dans l’enfant démuni, dans l’ignorant. Un tel service doit donc être rendu du mieux possible, pour l’amour de Dieu.
En 1679, Adrien Nyel vient à Reims pour y fonder une école, à la demande d’une veuve fortunée prête à en assurer les frais. C’est à cette occasion que Jean-Baptiste le rencontre. Les deux hommes reconnaissent une même intuition. Le modèle alors recommandé par le concile de Trente est celui de l’école paroissiale. Mais la question de la formation des maîtres demeure entière. Peu à peu s’impose donc cette idée : pour donner à l’enseignement sa solidité et sa continuité, il faut fonder une congrégation dont ce soit la mission propre. C’est cette œuvre que Jean-Baptiste mettra en place.
D’autres innovations lui sont également attribuées. Les leçons ne peuvent plus être données individuellement : les enfants sont trop nombreux. L’enseignement se fera donc désormais en classe. Jean-Baptiste donne aussi la priorité à la langue maternelle, le français, plutôt qu’au latin, pour l’apprentissage de la lecture. Enfin, soucieux de former un corps enseignant de qualité, il veille à ce que les maîtres reçoivent eux-mêmes, au séminaire, une formation à la fois intellectuelle, morale et religieuse.
Jean-Baptiste de La Salle meurt au manoir Saint-Yon en 1719. Il est béatifié le 19 février 1888, canonisé le 24 mai 1900 par le pape Léon XIII, puis proclamé le 15 mai 1950 patron céleste de tous les éducateurs et enseignants par le pape Pie XII, en raison de sa vie et de ses écrits. Ses restes sont aujourd’hui vénérés à la maison mère de la congrégation, via Aurelia, à Rome.
Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.
Aller plus loin
Gaëtan Bernoville, Saint Jean-Baptiste de La Salle, fondateur des Frères des écoles Chrétiennes, Paris, Éditions Alsatia, 1945, 236 pages.
En complément
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Gaston Courtois et Robert Rigot, Saint Jean-Baptiste de La Salle, collection « Belles Histoires et Belles Vies », Éditions Fleurus, 1954, 46 pages. C’est une bande dessinée. Disponible en ligne .
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Gilles Beaudet, F.S.C., L’Expérience de Dieu avec Jean-Baptiste de La Salle, Saint-Laurent (Québec), Éditions Fides, 2001, 138 pages. L’ouvrage est un florilège de textes extraits des règles, des écrits personnels et de la correspondance de saint Jean-Baptiste de La Salle, réunis par thème.
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Jean-Baptiste de La Salle, Œuvres complètes, Rome, Éditions des Frères des écoles chrétiennes, 1993.
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Luke Salm, F.S.C., The Work is Yours. The Life of Saint John Baptist de La Salle, Christian Brothers Conference (Lasallian Region of North America), 1996, 216 pages.