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Les visionnaires
Saint Empire Romain Germanique
Nº 895
1193 – 1258

La mission de Julienne de Cornillon pour le Saint-Sacrement

Dès qu’elle en a l’âge, au début du XIIIe siècle, Julienne prononce ses vœux au sein des moniales du Mont Cornillon, à côté de Liège. Contemplative, elle passe de longues heures chaque jour devant le Saint Sacrement. Mais, tandis que sa vie mystique s’intensifie, elle commence à faire des rêves récurrents qui la perturbent. Le Christ lui apparaît alors pour lui donner la clef de ses songes et la charger d’une mission : obtenir l’instauration d’une nouvelle fête en l’honneur du très saint sacrement de l’autel.


Les raisons d'y croire

  • Julienne, en dépit de sa fortune, a librement fait le choix de rester toute sa vie dans la communauté féminine du Mont Cornillon, qui suit la règle augustinienne et dont les religieuses se partagent entre l’étude, la prière et l’assistance aux lépreux. Ce choix, mûri et raisonné, prouve assez que la jeune fille, riche et bien née, a sincèrement renoncé à se mettre en avant, ce qu’elle aurait pu faire facilement dans le monde. La mission dont elle se dit chargée par Dieu n’est donc pas une façon d’attirer l’attention.

  • Pendant près de vingt ans, Julienne essaie de se dérober de cette mission. Sa longue résistance prouve qu’elle n’a pas inventé cette mission mais qu’elle lui est bel et bien imposée d’en Haut, à son vif déplaisir. Ce n’est qu’une fois assurée que tout vient de Dieu et qu’elle pécherait en s’y dérobant davantage, que Julienne obéit. Elle fait donc preuve de trois vertus : l’humilité, la prudence et l’obéissance qui sont autant de marques de sa vie de prière et de l’équilibre de sa vie de consacrée. Elle est non seulement saine d’esprit, mais également sage.

  • Tout commence pour elle par un songe répétitif et obsédant qui la perturbe : elle rêve d’une pleine lune resplendissante mais « échancrée en son milieu », image bizarre dont elle ne comprend pas la signification et qui la poursuit pendant dix ans. Un rêve ordinaire ne se répéterait pas à l’identique pendant une si longue période et si Julienne avait inventé son histoire, elle en donnerait la solution plus tôt, de peur de lasser.

  • Le Christ lui apparaît pour lui en expliquer le sens : la pleine lune est l’image de l’Église ; l’échancrure à sa surface signifie qu’il manque quelque chose en sa perfection, en l’occurrence une fête propre du Corpus Christi ; la mission de Julienne sera de convaincre les autorités ecclésiastiques de s’en charger. Julienne s’affirme incapable de mener à bien, elle, pauvre religieuse cloîtrée, une pareille mission et supplie Jésus de trouver quelqu’un d’autre. Une mythomane ne ferait pas cela. Comme le dira son biographe : « plus on la faisait grande, plus elle cherchait à se faire petite. » Il faudra toute l‘insistance céleste pour lui faire accepter ce rôle dont elle se croit incapable.

  • Autre démonstration de son sérieux et qu’elle n’invente rien, Julienne, redoutant d’être victime d’une illusion démoniaque, prend conseil de gens plus avisés, cultivés et pieux qu’elle : tous croient en la réalité de ses visions et affirment leur parfaite conformité théologique avec l’enseignement de l’Église. L’évêque de Liège prend également son partie et fait célébré la fête demandée dans son diocèse.

  • Un seul veut l’empêcher d’obéir mais il s’agit malheureusement de son supérieur direct, Dom Jean de Cornillon. Il faut que Julienne soit désormais certaine de sa mission pour s’élever contre lui, d’autant que Dom Jean se mue désormais pour elle en persécuteur en orchestrant contre elle une campagne de diffamation.

  • Elle pourrait aisément mettre un terme à tout cela en obéissant à Dom Jean, jaloux d’elle, et en renonçant à sa mission. Qu’elle ne le fasse pas argumente en faveur de la véracité de ses visions et montre sa détermination pour obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.

  • Chutes répétées sur la route, difficultés inhabituelles à progresser, détérioration anormale de l’équipements, dangers évités de justesse etc. ralentissent fortement et arrêtent régulièrement leur trajet vers Cologne. Cette étrange série d’accident est lue comme des attaques diaboliques le démon ne voulant pas que l’on honore le Saint Sacrement.

  • Quand elle est obligé à fuir Liège où elle a failli être lapidée, la ville est victime d’une série de désastres telle que tous y voient un châtiment pour avoir persécuté Julienne.

  • Dom Jean vient lui présenter des excuses et la supplier de rentrer - elle lui pardonne volontiers mais lui annonce les circonstances exactes dans lesquelles il mourra bientôt. Tout se déroule précisément comme elle l’a annoncé. Elle possède donc le don de prophétie.


En savoir plus

De noble et riche famille, Julienne naît à Rettine, au diocèse de Liège, en 1193. Devenue orpheline en bas âge, elle est, comme le voulaient ses parents, recueillie et élevée par la communauté qu’ils ont aidé à fonder au Mont Cornillon. C’est dans ce monastère qu’elle grandit, étudie, s’adonne à la prière et la lectio divina. Elle prononce ses vœux très jeune. Contemplative, mystique, elle passe de longues heures chaque jour devant le Saint Sacrement. C’est dans ce contexte qu’elle se met à faire des songes, dont celui la lune échancrée qui la poursuit et l’interroge. Jusqu’à l’apparition du Christ qui lui demande de faire instituer une fête qui manque à l’Église en l’honneur de l’Eucharistie.

Prieure du Mont Cornillon, Julienne se sent néanmoins incapable d’assumer cette tâche. Pendant vingt ans, elle demande au Christ de chercher une messagère plus douée. Mais Jésus veut la charger de cette entreprise. Julienne consulte un chanoine de Liège, Jean de Lausanne, qui consulte à son tour les meilleurs théologiens. Excepté son supérieur direct, Dom Jean, qui dirige les deux maisons du Mont Cornillon, tous sont favorables.

Julienne consulte alors la recluse Isabelle, réputée en colloque avec le Ciel et qui, elle aussi reçoit la révélation dans une vision que Dieu veut en effet cette fête. Julienne ne se dérobe plus et ses ennuis commencent : elle est d’abord la cible de diffamations graves. On l’accuse d’avoir dérobé les chartes fondatrices de l’abbaye et dilapidé biens et revenus du Mont Cornillon. Puis alors qu’elle part en pèlerinage à Cologne avec quelques compagnes, le voyage est épouvantable à cause des accidents qui s’accumulent… Quand elle rentre, les calomnies ne sont pas retombées comme elle l’espérait. La prieure « voleuse » est haïe ; les Liégeois attaquent le couvent, pillent ses appartements. Julienne se cache chez l’évêque, Robert de Torote, qui la soutient et, en 1246, institue la fête du Saint Sacrement dans son diocèse le jeudi dans l’octave de la fête de la Sainte Trinité. Il entreprend aussi les démarches à Rome. Hélas, il meurt et, sans lui, Julienne est de nouveau victime d’une campagne diffamatoire. Au Mont Cornillon elle est arrêtée, presque lapidée par les émeutiers, c’est pourquoi elle décide de mettre ses filles en sécurité à Namur.

Liège est aussitôt accablé de malheurs dont on explique la cause par leur départ. Dom Jean, instigateur de la persécution, va à Namur, implorer le pardon de Julienne et lui demande de revenir. Elle lui pardonne mais ne reviendra jamais au Mont Cornillon. Elle meurt le 5 avril 1258 à Namur. Elle est enterrée à l’abbaye de Villers. Le 8 septembre 1264, Urbain IV instaure la fête du Corpus Christi, ou Fête-Dieu ; Thomas d’Aquin en rédige l’office, dont l’hymne Pange lingua, ou Tantum ergo, par référence aux premiers mots de ses strophes finales.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Chanoine Jean Cottiaux, Vie de sainte Julienne de Cornillon, Carmel de Cornillon, 1991.


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