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© FERNANDES Gilbert, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Des miracles étonnants
Vinay (actuel département de l’Isère, en France)
Nº 887
25 mars 1649

Le miracle de l’osier sanglant

Le 25 mars 1649, à la ferme des Platées, située à Vinay, dans une paroisse dauphinoise, Jeanne Pélion, la fermière, est furieuse : bien qu’on soit le jour de l’Annonciation – fête fériée et chômée –, son mari, Pierre Port-Combet, a décidé d’aller travailler aux champs. Voilà ce que c’est que d’épouser un huguenot ! Ils ne respectent rien, pas même la Sainte Vierge ! Et son mari s’en va, n’en faisant qu’à sa tête, après avoir annoncé son intention de tailler les osiers. Mais, un moment après, le voilà qui revient, bouleversé, couvert de sang de la tête aux pieds. À sa femme affolée, qui le croit blessé, il répond que ce sang n’est pas le sien, mais celui de l’arbre dont il coupait les branches…


Les raisons d'y croire

  • Pierre Port-Combet est protestant. Pas sectaire, certes, puisqu’il a épousé une catholique alors que les mariages mixtes ne sont pas fréquents à l’époque, mais son éducation huguenote le rend réfractaire à ce qu’il considère comme des superstitions papistes absurdes, telles que les histoires de miracles. Il n’a donc absolument pas le profil pour inventer un événement surnaturel.

  • Jeanne Pélion ne présente pas davantage ce type de profil, puisqu’elle a accepté d’épouser un garçon de la religion prétendue réformée, comme on dit alors, et d’avoir cinq enfants avec lui. Elle est catholique pratiquante, respecte les fêtes mariales d’obligation, mais c’est peut-être davantage par peur des amendes qui frappent les contrevenants et par crainte superstitieuse de la colère divine que par piété éclairée. Elle ne songe d’ailleurs nullement, sur l’instant, à autre chose qu’à un accident.

  • Sa première réaction, normale, en voyant son mari rentrer couvert de sang, est de penser qu’il s’est blessé avec l’outil qu’il utilisait. Puis, lorsqu’il lui explique qu’elle ne doit pas s’inquiéter, que le sang n’est pas le sien mais celui de l’amarinier, comme on appelle les osiers dans la région, elle le pense, réaction normale là encore, devenu fou. Elle lui réplique calmement que les arbres, comme chacun sait, ne saignent pas. Pierre lui dit qu’en effet, d’ordinaire, les arbres ne saignent pas, sauf le leur, et qu’elle n’a qu’à venir voir si elle ne le croit pas. Persuadée maintenant que son homme a perdu la tête et qu’il a tué quelqu’un, Jeanne le suit, tremblant de trouver un cadavre et non un arbre sanglant. Ces réactions, qu’ils raconteront à de nombreuses reprises, sont celles de n’importe quelle personne raisonnable face à un fait qui dépasse l’entendement.

  • Arrivée dans le champ, Jeanne se rassure en constatant que personne n’est mort. Son mari lui montre alors un osier semblable à tous les autres et prétend qu’au premier coup de serpette qu’il lui a donné, un jet de sang l’a inondé. Elle lui prend alors la serpette, tranche une branche, puis une autre : rien ne se passe. Pierre soutient qu’il n’a pas rêvé ; d’ailleurs, le sang sur ses vêtements le prouve ; il reprend la serpette, coupe une branche, et le sang gicle à nouveau sur lui ! Cette fois, le couple panique et appelle à l’aide, pour se prouver qu’il ne délire pas. Des voisins accourent et sont témoins du phénomène incompréhensible.

  • Sachant que travailler un jour de fête d’obligation, même pour un protestant, entraîne une amende de trois livres (grosse somme) et un blâme, il faut que Pierre soit sérieusement remué pour se résoudre à avouer sa faute et à en assumer les conséquences financières. Sa sincérité est d’autant moins contestable qu’il ne comprend d’abord absolument pas le sens de ce qui lui arrive.

  • Les autorités, tant royales qu’ecclésiastiques, sont aussitôt prévenues et ne peuvent que constater la reproduction du phénomène chaque fois que Pierre Port-Combet veut tailler l’arbre. Un acte notarié est établi pour attester de la véracité de l’événement. L’histoire de l’osier sanglant se répand bien au-delà du Dauphiné, puisque Théophraste Renaudot, le père du journalisme français, lui consacrera un article détaillé dans sa Gazette de France du 19 août 1650. Pour incroyable qu’elle soit, l’histoire est donc authentifiée et connue.

  • Pierre Port-Combet est condamné à une amende de trois livres pour non-respect des fêtes catholiques, afin de le l’obliger désormais à les respecter ; et l’osier, même s’il ne saignera plus jamais, est entouré d’une clôture afin de le protéger et de perpétuer le souvenir. Tout cela est public, vérifié.

  • Huit ans plus tard, en mars 1657 – un jour ouvré, cette fois –, Pierre est aux champs ; il laboure. Soudain, il voit apparaître « une jeune demoiselle », vêtue d’une robe blanche, d’un manteau bleu, avec un voile noir sur la tête, belle à couper le souffle. Elle lui dit : « Sache que ta fin est proche et, si tu ne changes pas de vie, je t’avertis que tu seras l’un des plus grands tisons de l’enfer ! Mais, si tu changes, je te protégerai devant Dieu. » Puis elle se plaint du non-respect trop fréquent des jours fériés, contre lequel il doit mettre les autres en garde, et elle termine en disant : « Dis aux populations que leurs prières ne sont pas assez ferventes. »

  • Curieusement, ce sont presque les mêmes avertissements que Notre Dame donnera, le 19 septembre 1846, aux petits bergers de La Salette, également en Dauphiné.

  • Sur le moment, Pierre Port-Combet n’identifie pas sa visiteuse. Son éducation protestante ne laisse pas de place aux mariophanies ; il est donc difficile de le soupçonner d’avoir tout inventé.

  • Quand il commence à comprendre qui elle pourrait être et qu’il veut se rapprocher d’elle, la demoiselle se transporte à la vitesse de l’éclair à une distance impossible. Pierre, qui veut voir « la plus belle créature qui soit au monde », essaie en vain de la rejoindre, mais elle est déjà arrivée à la courbe du chemin, où elle disparaît.

  • Un phénomène comparable se renouvellera dans l’Hérault en 1879, lors des apparitions de Marie à un jeune vigneron de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, qu’elle préviendra de la malignité du travail du dimanche.

  • Pierre Port-Combet comprend enfin qu’il a vu la Sainte Vierge venue lui redire combien son travail du jour de l’Annonciation l’avait offensée, et éclairer son incompréhension d’alors. Rentré chez lui, il raconte tout à Jeanne. Si l’on considère la détestation calviniste envers le culte marial, et l’ignorance totale de Pierre à ce sujet, on ne peut que le croire sincère.

  • Prenant au sérieux l’annonce de sa mort prochaine et ne voulant pas devenir « grand tison en enfer », Pierre se convertit et abjure le protestantisme. Pierre Port-Combet meurt en effet quelques mois plus tard, le 15 août 1657, jour de l’Assomption, et demande à être enterré au pied de l’osier miraculeux.


En savoir plus

Le miracle de l’osier sanglant, malgré ses nombreux témoins, ne convainc pas d’abord pleinement les autorités du caractère surnaturel des événements. C’est davantage que la conversion de Pierre à la suite de l’apparition de Notre Dame – première apparition à un non-catholique reconnue par l’Église –, puis l’accomplissement de la prophétie concernant son décès, qui emportent leur conviction.

Peu après sa mort, la châtelaine de Vinay, Marguerite de Montagny, élève sur la tombe de Pierre et autour de l’arbre miraculeux une chapelle en bois, reconstruite en pierre en 1659 et nommée Notre-Dame-de-l’Osier.

L’évêque de Grenoble confie le sanctuaire aux Augustins et fait bâtir sur les lieux de l’apparition une chapelle, Notre-Dame-de-Bon-Encontre, puis l’oratoire de l’Épinouze. L’endroit devient un pèlerinage apprécié jusqu’à la Révolution, qui profane Notre-Dame-de-l’Osier, mutile sa statue et coupe l’arbre du miracle. Des fidèles réussissent à éviter le bûcher à l’image sainte et aux restes de l’osier sanglant, qui seront remis dans le sanctuaire à la fin de la persécution. Reconstruite et agrandie entre 1854 et 1858, devenue basilique en 1924, Notre-Dame-de-l’Osier, victime de la concurrence de La Salette, ne retrouvera cependant jamais sa gloire passée.

La foudre, qui l’incendie en 1939, puis un tremblement de terre en 1962, incitent à quasiment fermer la basilique, jugée dangereuse. Seule l’initiative de quelques fidèles a récemment permis d’entreprendre sa restauration et de la rendre au culte. Elle est ouverte aux pèlerins pour les fêtes mariales. Le reste du temps, un site Internet du sanctuaire permet d’organiser des visites ou des célébrations.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

En dépit de son étrangeté, le miracle dauphinois de l’osier sanglant possède au moins un précédent documenté dont les circonstances ressemblent étrangement à celles de 1649. Au début du XIIIe siècle, saint Dominique, traversant le pays cathare, réprimande des paysans qui moissonnent un 24 juin, jour férié de la saint Jean-Baptiste. Comme ils restent sourds à ses avertissements, soudain, du sang se met à couler à flots des gerbes déjà prêtes, ce qu’attestent plusieurs témoins.


Aller plus loin

Théophraste Renaudot, Gazette de France, 19 août 1650. Premier récit publié de l’événement, qui atteste sa diffusion et son écho dès le XVIIe siècle.


En complément

  • Yves Chiron, Enquête sur les apparitions de la Vierge, Paris, Perrin, 1994.

  • Pierre de Boissac, Relation du miracle de Notre Dame de l’osier, 1659. Récit détaillé proche des faits, offrant une présentation suivie du miracle et de ses suites.

  • Collectif, Dictionnaire des apparitions de la Vierge Marie, sous la direction de René Laurentin et Patrick Sbalchiero, Fayard, 2007. Outil de référence grand public qui situe l’épisode de l’osier dans une histoire plus large des manifestations mariales.

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