Je m'abonne
© iStock / Getty Images Plus/wenping Zheng
Les martyrs
Édesse (Turquie actuelle)
Nº 888
IVe siècle

Habib et les martyrs d’Édesse

L’on vénère à Édesse, dans la Turquie actuelle, sous le nom de confesseurs, plusieurs martyrs suppliciés lors des dernières convulsions de la grande persécution du IVe siècle, parmi lesquels Samonas, Gurias et Habib. La constance de ce dernier, confronté aux pires tortures, ébranla même ses bourreaux, a-t-on rapporté. Il est fêté le 26 mars.


Les raisons d'y croire

  • L’ampleur de la persécution déclenchée en 303 par l’empereur Dioclétien, son universalité – elle s’est étendue aux limites de l’Empire romain –, sa durée, presque dix ans, en font alors un événement totalement inédit et terrible. Les archives ecclésiastiques sont systématiquement saisies et détruites par les autorités – perte irréparable –, et il devient quasiment impossible, car beaucoup trop dangereux, d’acheter auprès des greffiers les actes des martyrs. Cela explique pourquoi tant de passions rédigées par des témoins, réécrites ensuite, sont pleines d’erreurs ou très lacunaires. Celles des martyrs d’Édesse sont concernées : l’absence des documents originaux n’a donc rien d’étonnant et correspond au contraire au contexte historique.

  • Cela explique les zones d’ombre qui entourent l’histoire de saint Habib, prénom assez fréquent en Asie Mineure, de sorte que l’on ne sait s’il a existé un ou deux martyrs homonymes. Au demeurant, peu importe s’il y en a eu un ou deux, l’un mort sous Dioclétien, l’autre sous Licinius, et tous les deux confondus par la suite : l’essentiel est qu’il s’est trouvé à l’époque à Édesse un groupe de chrétiens qui préféra le martyre à l’abjuration.

  • Le récit détaillé de son supplice et la cruauté des traitements infligés inclineraient plutôt à situer la mort d’Habib dans les années 303-304, époque à laquelle, espérant épouvanter les chrétiens pour les pousser à l’apostasie, les persécuteurs ont fait preuve d’une imagination très perverse en fait de tortures.

  • Un fait établi est qu’Habib est un jeune diacre de la communauté d’Édesse. Tout au long des persécutions, appartenir au clergé a constitué un facteur aggravant et justifié des peines plus lourdes et plus cruelles. Le crime retenu contre Habib est d’avoir fait du prosélytisme, un crime que l’on impute aux chrétiens depuis les édits de Septime Sévère, un siècle plus tôt, qui « interdisaient de faire des chrétiens », autrement dit de catéchiser et baptiser alors que, pour les fidèles de l’époque, il est impossible de ne pas répandre la bonne nouvelle du salut.

  • De fait, Habib a continué à prêcher l’Évangile, comme le disent ses actes, parce que son ardent désir de répandre la foi et de laver les chrétiens des absurdités dont les accusent les païens l’emporte sur le souci de sa propre sécurité. L’amour du Christ et de sa parole prime sur les tourments et la mort. Une telle attitude n’est pas compréhensible d’un point de vue humain, qui inciterait plutôt à se protéger à tout prix.

  • Habib comparaît avec un autre chrétien nommé Samonas. Celui-ci est grand et fort, ce qui va exciter l’imagination des bourreaux ; ils vont alors suspendre les deux chrétiens par une main et leur attacher des poids aux pieds, ce qui devrait leur disloquer le corps, et on les laisse suspendus de la sorte plusieurs heures. Sans résultat, car l’on assiste alors à un phénomène : en extase, les martyrs semblent ne rien sentir des tortures qu’on leur inflige, comme s’ils n’en étaient que les spectateurs. Ce genre de détail revient souvent dans des récits bien attestés et très documentés, comme les passions des martyrs de Lyon en 177 et de Carthage en 204 , ce qui permet de n’en pas douter.

  • Furieux, car Samonas a dit que les tortures étaient pour eux « comme l’eau du jardinier sur les plantes » et parce que ce phénomène d’impassibilité donne du crédit à l’enseignement chrétien, le juge les envoie au cachot, les soumettant au régime le plus dur, pratiquement sans nourriture ni eau, dans une prison souterraine à l’odeur pestilentielle. Là encore, ces détails sonnent juste et correspondent aux faits historiques que nous connaissons.

  • Comme, après un trimestre de ce régime, les prisonniers sont encore en vie et n’ont pas renié leur foi, on les torture à nouveau en leur brisant les os des jambes pour les replier sous eux et les maintenir avec des chaînes. Ce traitement est si horrible que les bourreaux eux-mêmes s’en indignent, mais il est tout aussi vain que les précédents. Rien ne laisse penser que le récit donne dans l’exagération pieuse.

  • Finalement, Habib est envoyé au bûcher, sur lequel il succombe presque tout de suite, au désappointement des juges. Sa tombe et celles des trois autres chrétiens suppliciés avec lui deviennent très vite un lieu de pèlerinage, et des miracles s’y produisent.


En savoir plus

Lorsque débute la persécution de l’empereur Dioclétien, en 303, l’on estime que près de la moitié des habitants de l’Empire, en Orient, sont déjà devenus chrétiens, alors qu’en Occident, ils représentent une minorité d’environ 10 %. Ils sont si nombreux et si parfaitement intégrés dans la société qu’ils accèdent sans problème à des postes à responsabilité, civils ou militaires, et ce jusque dans l’entourage immédiat de Dioclétien, dont le conseiller et meilleur ami, Pierre, est notoirement chrétien, tandis que son épouse et sa fille se préparent au baptême.

C’est ce risque de voir les chrétiens s’imposer qui incite le parti païen à les accuser de tentatives de déstabilisation de l’État et d’attentats contre l’empereur. Celui-ci, s’étant laissé convaincre par son gendre Galère du danger que représente le christianisme pour Rome, prend alors contre cette religion des mesures inédites, faisant pour l’exemple exécuter son ami Pierre et noyer en masse la population chrétienne de Nicomédie, la capitale impériale.

C’est le début d’une décennie d’atrocités qui, si elle s’achève assez vite en Occident – dont le nouvel empereur Constance Chlore, puis son fils Constantin, refusent les persécutions –, prend des proportions terribles en Orient, avec des rebonds qui durent jusqu’à la victoire définitive de Constantin, faisant encore de nombreux martyrs.

Habib, prénom qui signifie « Aimé », commence par quitter sa ville et à se cacher à la campagne. Le Christ avait incité ses disciples à fuir les zones de persécution, et l’Église le conseille aussi, par charité envers les persécuteurs, afin de ne pas charger leurs âmes du péché de la mise à mort des martyrs. Mais Habib ne peut se résoudre longtemps à y rester, sans doute parce que ses fonctions et ses responsabilités l’obligent à revenir.

Ses actes disent ensuite qu’il s’est livré lui-même aux autorités, ce que l’Église interdit d’ordinaire, considérant le geste comme un suicide. La seule explication, plausible, d’une telle attitude serait qu’il ait voulu soutenir le courage d’autres prisonniers, peut-être moins enracinés dans la foi ou dont la faiblesse physique laisse redouter qu’ils abjurent sous la torture. Il souhaite assurer le salut des autres par son acte, ce qui est héroïque et dépasse les comportements humains habituels.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Anne Bernet, Les Chrétiens dans l’Empire romain, Perrin, 2003.


En complément

Précédent
Voir tout
Suivant