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Les grands témoins de la foi
Gueldre (Pays-Bas) et Lorraine (France)
Nº 868
1464–1547

Philippa de Gueldre, de la couronne au voile

Née en 1464, fille du duc de Gueldre en Brabant, Philippa est apparentée aux familles royales d’Europe et, à ce titre, destinée à une alliance princière, malgré son intime désir de choisir la vie consacrée. Consciente des devoirs liés à sa naissance, elle accepte l’époux que lui choisit sa cousine Anne de Beaujeu, régente de France, et devient ainsi duchesse de Lorraine. Heureusement mariée, mère de douze enfants, et impliquée par nécessité dans toutes les grandes affaires politiques de son temps, elle exerce une charité efficace qui lui permet de faire beaucoup de bien. La princesse, devenue veuve, choisit de tout quitter pour prendre le voile chez les Clarisses.


Les raisons d'y croire

  • Orpheline de mère à deux ans, Philippa demande à la Vierge Marie de prendre la place de sa mère. Cette prière d’enfant n’est ni vague ni passagère : elle engage sa vie. Elle en tire très tôt le désir d’imiter Notre-Dame jusque dans la virginité consacrée, qu’elle voit comme une réponse concrète à l’amour de Dieu.

  • Dès l’âge de raison, la méditation de la Passion du Christ la marque profondément. Elle comprend le prix de la Rédemption et aspire à s’enfermer au cloître pour réparer et s’offrir. Mais née dans une grande famille princière, apparentée aux maisons souveraines d’Europe, elle sait que sa vie ne lui appartient pas entièrement : sa naissance l’engage dans des alliances et des responsabilités qui dépassent ses préférences personnelles. Lorsqu’elle en prend pleinement conscience, elle renonce à son projet sans amertume. Elle choisit d’obéir, persuadée que la volonté de Dieu passe aussi par le devoir d’état.

  • Elle a la sagesse de comprendre que l’on peut se sauver dans tous les états de vie. Plutôt que d’opposer vocation religieuse et vie princière, elle s’en remet en tout à la Providence, certaine que Dieu saura tirer un plus grand bien de ce qu’elle n’aurait pas choisi d’elle-même.

  • Lorsqu’il est question de son mariage, son obéissance est éclairée. Elle n’hésite pas à exprimer ses hésitations à l’idée d’épouser un homme dont la première union est encore récente et dont l’épouse est toujours en vie. Elle ne consent qu’après s’être assurée que ce premier mariage a été reconnu nul conformément au droit de l’Église. Elle montre ainsi qu’elle entend rester fidèle à l’enseignement catholique sur le mariage, même au cœur d’enjeux politiques majeurs.

  • Elle met au monde douze enfants et en perd plusieurs en bas âge. Ces deuils répétés, si communs alors, n’en sont pas moins cruels. Jamais pourtant elle ne se révolte contre Dieu. Elle supporte ces épreuves dans l’espérance de la vie éternelle, recevant la croix comme une participation à celle du Christ qu’elle a tant méditée.

  • Lorsque ses fils survivants parviennent à l’âge adulte, elle les exhorte à assumer pleinement leurs devoirs de princes chrétiens. À l’heure où se profile une grave et dangereuse crise religieuse en Europe, elle les prépare à défendre la foi, fût-ce au prix de leur vie. Elle place ainsi le salut et la fidélité à Dieu au-dessus de ses instincts maternels.

  • Son influence s’exerce aussi dans le gouvernement du duché. Par son action et celle de son époux, la charité se traduit en fondations religieuses et en œuvres durables. La foi qu’elle professe ne demeure pas intime : elle structure l’action publique et donne au pouvoir une véritable orientation chrétienne.

  • Devenue veuve, elle pourrait enfin accomplir le désir de cloître qu’elle porte depuis l’enfance. Elle diffère cependant son entrée en religion afin d’être fidèle aux responsabilités qui lui incombent, notamment l’exercice de la régence. Elle demeure donc dans le monde aussi longtemps que la situation l’exige, veillant à la stabilité du duché et aux intérêts de ses enfants. Ce n’est qu’une fois que son fils aîné est en mesure d’assumer pleinement le gouvernement qu’elle rejoindra le cloître.

  • Lorsqu’elle demande à entrer chez les Clarisses, les religieuses hésitent. Elles craignent qu’une ancienne duchesse, habituée aux responsabilités et aux honneurs, ne trouble la simplicité et le silence de leur vie de prière. Philippa ne se laisse pas décourager. Elle insiste avec calme et détermination, prête à laisser derrière elle son rang et son autorité. Une fois admise, elle refuse tout privilège lié à sa condition passée et accepte les austérités communes. Celle qui a gouverné devient une sœur parmi les autres.

  • Durant son année de probation, les privations et la rigueur de la règle éprouvent durement sa santé déjà fragile. Elle tombe gravement malade, au point qu’on la croit perdue. Elle ne demande pourtant aucun adoucissement. Sa guérison inattendue, alors que tout semblait compromis, est perçue comme une confirmation de son choix et comme un signe que son offrande est agréée.

  • Dans un profond désir d’humilité, Philippa refuse systématiquement de prendre la tête de son couvent et meurt simple religieuse le 27 février 1547, vivant jusqu’au bout l’abaissement qu’elle a choisi.


En savoir plus

Fille du duc Adolphe de Gueldre et de Catherine de Bourbon, Philippa naît en 1464 au sein de la maison ducale de Gueldre. Apparentée aux rois de France comme aux Habsbourg, elle appartient aux plus grandes familles souveraines d’Europe, ce qui lui crée des obligations politiques l’emportant sur ses propres aspirations à la vie religieuse. Pourtant, dès son enfance marquée par le deuil, son attrait pour le cloître et la méditation de la Passion du Christ habitent déjà son cœur.

Convaincue de faire la volonté de Dieu en servant le bien commun, elle accepte d’épouser en 1485 le duc René II de Lorraine, après s'être assurée de la validité canonique de cette union. Elle donne douze enfants à son époux, assurant ainsi la succession du duché, et affronte la perte de plusieurs d'entre eux avec une profonde espérance chrétienne.

La ferveur de sa vie spirituelle rejaillit sur son époux et marque durablement leur règne par une charité active. Porté par une prédilection pour la spiritualité franciscaine, le couple multiplie les fondations religieuses, comme les Cordeliers de Nancy et les Clarisses de Pont-à-Mousson, tout en veillant à l’embellissement de la basilique Saint-Nicolas-de-Port.

À la mort du duc en 1508, Philippa est contrainte de repousser à nouveau son rêve de vie consacrée. Retenue par les affaires de Lorraine et la complexe succession de Gueldre, elle assume ses responsabilités de régente pendant onze années. Ce n'est qu’en 1519 qu'elle peut enfin prendre le voile au couvent de l'Ave Maria à Pont-à-Mousson. Elle y vit le reste de ses jours dans la plus stricte observance de la règle, refusant tout honneur ou charge de supériorité. Se décrivant elle-même comme « reine et pauvre ver de terre », elle s'éteint dans ce profond abaissement le 28 février 1547.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Ghislain Tranié, Philippa de Gueldre, reine de Sicile et pôvre ver de terre, Garnier Classiques, 2019.


En complément

  • Jean-François Henry, Philippa de Gueldre, reine, duchesse et pauvre dame, Briey, 1947.

  • Marie-Louise Jacotey, Philippa de Gueldre, princesse à la Cour, souveraine, épouse, mère puis religieuse, Dominique Guéniot éditeur, 2004.

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