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Histoires providentielles
Philippines
Nº 867
1986

La chute pacifique de la dictature de Marcos aux Philippines en 1986

Se maintenant au pouvoir par la force depuis 1965, Ferdinand Marcos gouverne les Philippines en réprimant l’opposition. Mais la contestation s’intensifie, jusqu’en février 1986, où des manifestations massives ont lieu dans les rues de Manille. Face aux chars, les résistants offrent des fleurs et des repas à leurs opposants soldats et prient. Soutenue par l’Église, cette mobilisation pacifique renverse la puissante dictature le 25 février, forçant Marcos à fuir. Corazon Aquino devient présidente, rétablissant les institutions démocratiques.


Les raisons d'y croire

  • Pendant quatorze années d’un régime autoritaire, la dictature de Marcos a eu le temps de s’installer solidement. En 1972, celui-ci impose la loi martiale, puis, durant plus d’une décennie, il contrôle les médias, fait arrêter, torturer ou disparaître ses opposants tout en favorisant ceux qui le soutiennent. Il a ainsi restructuré les institutions pour consolider son pouvoir. Une telle dictature ne tombe certainement pas spontanément ou facilement.

  • Les régimes autoritaires tombent généralement par un coup d’État militaire violent, une guerre civile ou une invasion extérieure. Une transition quasi pacifique par pression populaire massive est exceptionnelle, c’est ce qui rend cet événement historiquement singulier. Or, dans la combinaison des différents éléments qui ont permis ce dénouement improbable, la prière et l’Église tiennent un rôle central.

  • L’archevêque de Manille appelle la population à soutenir pacifiquement les quelques militaires dissidents. Deux millions de personnes descendent alors dans la rue, souvent en priant le rosaire et avec des images de la Vierge Marie. Des prêtres et des religieuses se positionnent en première ligne devant les chars de l’armée, demeurée loyale à Marcos.

  • Il est très étonnant que cette manifestation populaire n’ait pas fini en bain de sang. Une provocation aurait suffi à déclencher des tirs, la moindre panique aurait pu enclencher l’escalade et aurait engendré un massacre. Mais rien de tout cela ne s’est produit. Pourtant, historiquement, quand une foule défie un régime autoritaire appuyé par l’armée, cela se termine par une répression sanglante : comme à Tiananmen en 1989, à Budapest en 1956 ou lors des Printemps arabes…

  • On peut aisément lire ce dénouement heureux comme une manifestation concrète de la puissance de la prière. En effet, la coïncidence entre l’appel du cardinal, la mobilisation massive de la population, la retenue de l’armée et la fuite rapide de Marcos est si improbable qu’elle évoque une intervention providentielle. Dieu agit à travers l’histoire : il « renverse les puissants de leur trône » ( Lc 1,52 ).

  • Il faut aussi souligner l’efficacité de l’appel chrétien à la résistance et celle de la non-violence face à la tyrannie. En effet, aux Philippines, l’Église a joué un rôle de conscience morale nationale, apportant une confirmation historique du rôle moral du christianisme. La foi chrétienne permet de façonner une société vers plus de justice.


En savoir plus

En février 1986, la dictature de Ferdinand Marcos s’effondre sous la pression d’une mobilisation populaire sans précédent, connue comme la « Révolution du pouvoir populaire ». Au pouvoir depuis 1965, Marcos a proclamé la loi martiale en 1972, invoquant la menace communiste. Le régime centralise alors l’autorité, ferme des médias, emprisonne des opposants et consolide un système de clientélisme et de corruption. L’Église dénonce officiellement le régime à partir de juillet 1982. L’opposition se structure et se forme aux techniques d’actions non violentes sous l’impulsion de l’Église et de l’évêque Francisco Claver.

En 1983, le leader de l’opposition, Benigno Aquino est assassiné. Pour asseoir son autorité, Marcos convoque une élection présidentielle le 7 février 1986. La veuve d’Aquino, Corazon, devient la nouvelle figure de proue de la résistance au régime. Durant sa campagne électorale, beaucoup de Philippins élèvent leur chapelet en signe de soutien.

Le scrutin donne lieu à des fraudes massives : intimidations, manipulation des procès-verbaux, violences locales… Tandis que la commission électorale officielle proclame Marcos vainqueur, l’organisme indépendant NAMFREL (National Citizens' Movement for Free Elections) crédite son opposante, Corazon Aquino, d’une avance significative et confirme la fraude. L’Église répand la nouvelle et dénonce à nouveau les violences du régime autoritaire de Marcos.

Le 22 février, deux figures clés du régime, Juan Ponce Enrile et Fidel Ramos, font défection et se retranchent dans des camps militaires le long de l’avenue Epifanio de los Santos (EDSA), à Manille. Craignant une attaque de l’armée, qui demeure loyale à Marcos, ils appellent à un soutien civil.

L’Église catholique joue alors un rôle déterminant. Le cardinal Jaime Sin, archevêque de Manille, lance sur Radio Veritas un appel célèbre : il invite les fidèles à se rendre pacifiquement sur EDSA pour protéger les officiers dissidents. Des foules immenses – familles, religieuses, prêtres, étudiants – convergent. On récite le chapelet, on dresse des barricades symboliques, on offre des fleurs et de la nourriture aux soldats. Cette dimension spirituelle et non violente désarme la répression.

Des analystes ont souligné cette singularité. Le politiste américain Alfred McCoy voit en 1986 « une révolution civique, où l’autorité morale de l’Église a neutralisé l’usage de la force ». L’historien philippin Teodoro Agoncillo parle d’« une insurrection sans armes, mais non sans courage ».

Isolé, lâché par une partie de l’armée et progressivement par ses alliés étrangers, Marcos prête serment le 25 février lors d’une cérémonie contestée, tandis qu’Aquino est investie séparément. Le soir même, la pression devient intenable. Avec l’appui logistique américain, Marcos quitte le palais présidentiel et s’exile à Hawaï.

Solveig Parent


Au delà

« Le pouvoir du peuple fut le pouvoir de Marie, et la victoire fut la victoire de Marie », Thierry Fourchaud.


Aller plus loin

Melba Padilla Maggay, Dark Days of Authoritarianism : To Be in History, Langham Global Library, 2019 (en anglais).


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