Marguerite de Cortone : conversion, pénitence et vie mystique
En 1277, à Montepulciano (en Toscane), Marguerite attend le retour du seigneur dont elle est la concubine, Arsenio. Elle s’inquiète, car les temps sont troublés et les routes peu sûres. Soudain, leur chienne, affolée, surgit et, la tirant par sa jupe, l’entraîne jusqu’à un tas de bois. Dessous, le cadavre en décomposition d’Arsenio ! À cette vue, la jeune femme comprend que la vie est brève et qu’elle a, par son inconduite et par le scandale public qu’elle a provoqué, mis en péril le salut de son âme, pour la possession de biens périssables.
Les raisons d'y croire
-
La biographie de Marguerite de Cortone a été rédigée par son confesseur franciscain, frère Giunta Bevegnati, juste après sa mort, en 1297 : Legenda de vita et miraculis beatae Margheritae de Cortona. Cet écrit a reçu l’approbation de l’Inquisition. Nous sommes donc renseignés par une source contemporaine de première main, et les faits étonnants qu’elle relate ont fait l’objet d’un contrôle très strict qui ne laisse aucune place aux illusions ou aux mensonges.
-
Elle n’a a priori aucune raison de changer de conduite. La mort de son amant n’est pas irréparable : encore jeune et belle, elle pourrait se trouver un autre protecteur, qui lui assurerait le même train de vie. Au lieu de cela, elle va, du jour au lendemain, tout abandonner et entamer une vie de pénitence et d’expiation si violente que beaucoup la croient devenue folle. C’est que la grâce la travaille depuis longtemps en secret en vue de cette conversion radicale.
-
Chassée à la fois par la famille d’Arsenio et par sa propre famille, elle est exposée, faute de moyens d’existence, à retomber dans sa vie coupable. Marguerite trouve pourtant la force de persévérer : il faut un vrai retournement – une profonde conversion du cœur – pour expliquer l’intransigeance d’un tel choix et sa durée. Seule une prise de conscience extrême de la gravité de ses fautes et du fait que sa vie éternelle dépend de ses choix justifie un changement de vie pareil.
-
Marguerite s’inscrit dans un grand mouvement spirituel qui secoue alors l’Italie et dont François d’Assise est l’archétype, en réaction à l’amour de l’argent et au matérialisme qui éloignent de la loi évangélique.
-
Elle reçoit une locution intérieure qui l’enjoint de se rendre au couvent franciscain de Cortone, de s’y confesser et d’attendre la pénitence qu’il plaira aux religieux de lui infliger. Cette intervention céleste, alors qu’elle a cruellement besoin d’être guidée, est la démonstration que Dieu n’abandonne jamais ceux qui se confient à lui. Elle ne peut savoir ce qui l’attend dans cette ville inconnue, où elle n’a pas de relations, mais elle s’y rend tout de même, car elle obéit à la voix intérieure.
-
Après trois ans de sévère probation, elle est admise dans le tiers ordre franciscain en tant que pénitente. Elle se blesse volontairement le visage afin que sa beauté, qui lui cause encore des occasions de pécher, disparaisse. Elle se prive ainsi de son dernier recours humain.
-
Favorisée d’apparitions du Christ, de son ange gardien et de nombreux saints, Marguerite mènera pendant vingt-trois ans une vie de pénitence dans la ville de Cortone, attirant des foules qui cherchent auprès d’elle le soulagement de leurs peines ou des grâces de conversion.
-
Visitée par les âmes du purgatoire, elle encourage à prier pour leur libération, et reçoit en retour la promesseque toutes celles qu’elle a délivrées l’assisteront à l’heure de sa mort ; elles lui annoncent aussi, ce qu’elle répète et qui s’avère exact, la date de son décès, le 22 février 1297.
-
Après sa mort, sa vénération prend de l’essor grâce aux miracles attribués à son intercession. Les habitants de Cortone lui attribuent par exemple la protection de la ville contre l’attaque de Charles Quint en 1529 : malgré son infériorité numérique face aux 25 000 soldats ennemis, l’armée arrive à repousser l’assaut.
En savoir plus
Née vers 1249 à Chiusi, en Toscane, dans une famille pauvre, livrée à elle-même après la mort de sa mère, Marguerite, pour échapper à la misère et aux vexations de la seconde épouse de son père, décide de se servir de ses charmes et de sa beauté pour s’arracher à la misère. Vers seize ans, le seigneur de Montepulciano, Arsenio, fait d’elle sa concubine et lui offre l’existence dorée et confortable dont elle rêvait, mais il ne l’épouse pas, comme il l’avait promis. Magnifiquement installée dans ses meubles, elle mène ce mode de vie neuf années durant. Elle scandalise mais en semble fière, étalant la fortune de son amant et les parures somptueuses qu’il lui offre, avec une telle provocation qu’elle est surnommée « Rita la vaniteuse ». Elle se vante de savoir profiter des plaisirs de l’existence et de ne se priver de rien.
Dans le même temps, celle que l’on croit vaniteuse regrette profondément sa conduite. Alors qu’elle en profite, ne se privant jamais de rien, elle sait aussi faire preuve d’une grande charité, distribuant de larges aumônes aux pauvres. Elle éduque par ailleurs son fils dans des principes de religion qui le conduiront à entrer chez les Frères mineurs. La mort de son amant, qui la libère de ses liens honteux, lui fait comprendre qu’elle a aventuré son salut éternel pour des plaisirs passagers et qu’en donnant son cœur à cet homme mortel et corruptible, elle s’est trompée d’amour.
La première décision de la jeune femme est de retourner chez son père à Chiusi et de lui demander pardon de la honte qu’elle lui a infligée ; cela implique aussi de se remettre sous l’autorité de la marâtre qui l’avait poussée à fuir. Cette démarche est humiliante et difficile ; elle l’accepte pourtant, animée d’un profond désir d’expiation et de réparation. Cela est très méritoire. Le scandale ayant été public, Marguerite se sent tenue de réparer publiquement. Aussi se rend-elle à l’église pieds nus, en chemise, la corde au cou, s’accusant à haute voix de ses péchés et implorant les prières des vivants et des morts pour elle. Ces humiliations consenties déplaisent à sa belle-mère, qui la prétend devenue folle et parvient à convaincre son époux de chasser cette fille qui continue de les déshonorer. Elle se retrouve donc à la rue, sans moyen de subsistance. Elle trouve pourtant la force de persévérer dans la pénitence. Elle donne aux pauvres presque tout ce qu’elle gagne, et certains commencent à admirer sa conduite.
Sa pureté, reconquise de haute lutte au prix des plus grandes souffrances, la rend insupportable aux esprits mauvais, sa présence suffisant à les faire fuir, de sorte qu’elle montrera de grands pouvoirs d’exorciste.
Alors qu’elle médite la Passion du Christ, celui-ci, qui l’a favorisée de plusieurs apparitions, lui dit : « Bénies soient toutes les peines que j’ai souffertes pour ton âme ! […]. Quand je n’aurais dans tout l’univers qu’un seul véritable enfant, je bénirais encore à cause de lui les peines que j’ai supportées ! »
Elle meurt en odeur de sainteté le 22 février 1297, comme elle l’avait annoncé. Son corps dégage des parfums délicieux et sa tombe devient aussitôt un but de pèlerinage où les miracles se multiplient. Elle est canonisée en 1728.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Au delà
Les deux villes, Cortone comme Laviano, fêtent la mémoire de la sainte le 22 février.
Aller plus loin
François Mauriac, Sainte Marguerite de Cortone, Flammarion, 1950.
En complément
Le film biographique de Mario Bonnard : La Maudite, Scalera Film, 1950. En italien.