Catherine de Jésus, l’extase pure
Née à Bordeaux (Gironde, France) le 5 avril 1589, Catherine de Jésus a vécu une vie spirituelle d’une exceptionnelle densité au carmel de l’Incarnation, au faubourg Saint-Jacques de Paris, où elle a été admise en 1608. Elle marche dans les pas de ses deux modèles, sainte Marie-Madeleine et sainte Catherine de Gênes († 1510), et bénéficie de l’appui du cardinal de Bérulle, fondateur et supérieur des carmels réformés dans le royaume. Religieuse exemplaire, elle contribue à la fondation d’un second couvent à Paris, où elle meurt. Bérulle préside ses obsèques. Femme de plume, elle entretient avec lui une correspondance remarquable ; il la définit comme l’une de ces « âmes petites que le monde ne connaît point et que les anges révèrent et que le Fils de Dieu chérit ». Gratifiée de dons mystiques, elle s’efforce de vivre dans la plus grande humilité, à l’image de l’enfant que Jésus donne en exemple dans l’Évangile.
Les raisons d'y croire
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Correspondre avec le cardinal Pierre de Bérulle , confident de la reine de France, fondateur de l’Oratoire, et l’un des maîtres les plus féconds de l’École française de spiritualité, n’était pas chose ordinaire. Théologien exigeant et attentif aux questions mystiques de son temps, il entretint avec Catherine une relation suivie et préfaça dès 1628 la première biographie qui lui fut consacrée. Une telle reconnaissance situe son expérience spirituelle dans un cadre ecclésial solide, examiné et approuvé par l’une des grandes figures de la Réforme catholique française.
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La prieure du carmel parisien, mère Madeleine de Saint-Joseph, sollicita Catherine pour fonder un second carmel à Paris en 1612, rue Chapon. Une telle responsabilité ne se confiait pas à quelqu'un de suspect, mais à une sœur dont la fidélité, l’équilibre et les vertus avaient été éprouvés. Chez elle, vie intérieure intense, fidélité au devoir d’état et sens concret de l’organisation ne s’opposaient pas, mais se confirmaient mutuellement.
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Certains dirent qu’elle n’était qu’une femme « moyenne » en tout. C’est précisément cette absence d’éclat extérieur qui frappe : son humilité ne relevait pas d’un tempérament discret, mais d’un choix spirituel enraciné dans l’abaissement du Christ. À l’image de l’état d’enfance recommandé par Jésus dans l’Évangile, elle acceptait les tâches les plus simples sans plainte ni critique.
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Le prêtre qui approuva la publication du livre de mère Madeleine de Saint-Joseph sur Catherine de Jésus était docteur en théologie (de la Sorbonne) et professeur d’Écriture sainte à l’université de Paris. Il écrivit : « Je soussigné […] que l’on ne peut parler des mouvements sacrés de l’Esprit de Dieu, des voies […] qu’il découvre aux âmes d’élite, des mystérieux entretiens de l’Époux et de l’Épouse du Cantique […] plus catholiquement, plus éminemment et avec un style plus net, plus intelligible et plus convenable... » Quant à l’abbé Henri Brémond (de l’Académie française), il dit dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France (t. 2, 1930) : « Je ne crois pas […] que jamais les mystères de la haute mystique aient été présentés d’une façon plus heureuse. » De tels jugements, venus d’autorités théologiques et littéraires, attestent de la fiabilité de ses expériences mystiques.
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Catherine de Jésus est régulièrement plongée dans des extases mystiques remarquables qui, loin d’un « état de conscience altéré », sont pour elle des moments d’enseignement théologique et d’édification spirituelle. Elle écrit : « Je me jette en Dieu, comme en un abîme profond, pour faire de moi des choses qui semblent n’avoir point de limites ni de fin... » Ses paroles ne décrivent pas une confusion de l’esprit, mais une immersion consciente dans le mystère de Dieu, qu’elle s’efforce ensuite de comprendre et de transmettre avec justesse.
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À la Noël 1609, elle tombe en extase à la manière de sainte Thérèse d’Avila et, lorsqu’elle revient à elle, elle est étonnée de ne pas être au paradis, mais encore sur cette terre. Ses extases, à l’instar des phénomènes semblables consignés dans les annales de la mystique chrétienne, ne l’empêchaient pas d’accomplir son devoir d’état et ne troublent aucunement la vie des religieuses. Loin de l’éloigner de la règle ou de l’obéissance, ces grâces semblent au contraire affermir en elle le sens du réel et la fidélité aux tâches les plus simples.
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Les billets spirituels qu’elle rédige au fil des ans (ses « petits papiers ») sont d’une élévation mystique et d’une qualité psychologique digne des plus grands saints de la tradition du Carmel. Par exemple, à propos d’une extase : « Je sens que toutes les puissances de mon âme sont hors de leurs opérations et sont occupées, sans que je connaisse cette opération, et cela me prive de tout désir et mémoire d’aucune chose ; mais il me semble que, parmi toutes ces impuissances, je comprends une grande chose... » Et encore : « Je n’ai plus rien à moi, je ne suis plus à moi, une puissance au-dessus de moi me possède et me tient toute. »
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Comme bien d’autres bienheureuses, elle fut attaquée des années durant par le diable qui, parfois, lui ôtait mémoire et connaissance. Elle raconta comment il se montra à elle sous des aspects divers et repoussants, et comment il lui fit « visiter » l’enfer, voyage au cours duquel elle avait l’impression de ne plus pouvoir prier, d’être abandonnée de Dieu et de ressentir la souffrance physique et morale du Christ en Croix.
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De constitution faible, Catherine était chétive, de petite taille et souffrait d’hydropisie. Jamais elle ne montra un signe de frustration ou de rancœur à l’égard de sa faiblesse physique : au contraire, elle était joyeuse de ressembler ainsi à un enfant. Un instant avant de mourir, elle avait dit à celles qui priaient pour son salut : « Je vois les petites vierges [des anges]. Elles me demandent d’aller avec elles. »
En savoir plus
Née au sein de la famille bordelaise des Nicolas (on ignore en réalité son nom de baptême) le 5 avril 1589, Catherine est vite identifiée par ses parents et son voisinage comme une fillette rêveuse et douce. Surtout, on admire en elle, dès son plus jeune âge, une disposition intérieure remarquable : un goût pour la prière et la liturgie sans commune mesure avec les préoccupations des enfants du même âge. Lorsqu’elle parvient à l’adolescence, son choix de vie est arrêté et rien ni personne ne le lui fera remettre en question : elle sera religieuse, donc « épouse de Jésus ».
Elle commence par frapper à la porte des Feuillantines de Bordeaux, ordre qui pratique une ascèse rigoureuse. Les religieuses l’accueillent avec joie et la jeune novice se montre rapidement une moniale exemplaire.
Peu après, elle apprend que le cardinal Pierre de Bérulle, l’un des hommes les plus influents du royaume, confident de la reine Anne d’Autriche et théologien exceptionnel, désire fonder à Paris un Carmel « réformé », organisé selon la réforme espagnole de sainte Thérèse d’Avila au siècle précédent.
Une rencontre providentielle va lui ouvrir la voie du Carmel, sans même qu’elle ait à se présenter : Marc-Antoine de Gourgue, président du parlement de Bordeaux, est alors marié à une cousine de Bérulle. C’est bientôt chose faite : la voici admise en 1608 au couvent de l’Incarnation du faubourg Saint-Jacques.
Elle y noue immédiatement une amitié spirituelle de premier plan avec la prieure du couvent, qui deviendra sa biographe, mère Madeleine de Saint-Joseph. Les deux femmes ne se quitteront plus jusqu’à la mort de Catherine.
Après son noviciat et ses vœux, Madeleine de Saint-Joseph lui demande de fonder à ses côtés un second Carmel dans la capitale, rue Chapon. C’est chose faite quatre ans plus tard. L’énergie déployée par Catherine est extraordinaire : organisatrice, elle mène de front une vie conventuelle d’une rare perfection et une aventure mystique qui ne l’est pas moins.
En effet, elle est gratifiée périodiquement d’extases, de ravissements et de locutions intérieures qu’elle prend soin de noter et de décrire sur ses « petits papiers », immédiatement après être revenue à elle. L’ensemble de ses notes forme une œuvre d’une élévation spirituelle hors du commun, comme le soulignent celles et ceux qui en ont pris connaissance depuis le XVIIe siècle. À la manière de sainte Thérèse d’Avila, elle analyse avec une grande finesse ses états intérieurs lorsque Dieu vient à elle, en distinguant parfaitement les états mystiques des dispositions naturelles.
Le grand principe de sa vie intérieure, c’est l’humilité, à l’image de l’état d’enfance qu’elle n’a eu de cesse de vouloir établir en elle. Sainte Marie-Madeleine et sainte Catherine de Sienne sont ses modèles : des femmes abaissées aux yeux du monde, mais sanctifiées par le Christ.
Durant toutes ces années, Bérulle lui accorde une amitié sans faille, et c’est encore lui qui préfacera la première biographie de Catherine, rédigée dès 1628 par mère Madeleine de Saint-Joseph.
Catherine tombe gravement malade au cours de l’automne 1623. Elle s’éteint le 19 février suivant, entourée de ses sœurs en religion et de sa chère Madeleine de Saint-Joseph. Le cardinal de Bérulle célèbre ses obsèques. On porte son corps au couvent du faubourg Saint-Jacques, dans la chapelle duquel il est inhumé.
Patrick Sbalchiero, membre de l’Observatoire international des apparitions et des phénomènes mystiques.
Au delà
Le cardinal de Bérulle a raison : à échelle humaine, l’existence de Catherine de Jésus passe complètement inaperçue ; pas de coups d’éclat, pas d’activité politique, un désir d’enfouissement de tous les instants et des expériences mystiques exceptionnelles… Toutefois, cette religieuse modèle, qui suit à la perfection les règlements de son couvent et participe pleinement à la vie de la communauté des carmélites, fut une mystique de premier plan, à une époque où, par ailleurs, il n’était pas si évident pour une femme sans formation particulière d’entrer dans les cercles restreints des théologiens parisiens. Mais Catherine, femme humble, presque sans éducation intellectuelle, a su rendre compte de l’action transfigurante de Dieu en elle comme peu l’avaient fait depuis sainte Thérèse d’Avila, dont elle est l’une des filles spirituelles les plus remarquables. Une vie sans relief ? Non, certainement pas. Une vie cachée en Dieu, dont les fruits furent nombreux et variés au sein de son ordre et autour d’elle, jusqu’à nos jours.
Aller plus loin
Madeleine de Saint-Joseph, Une mystique du XVIIe siècle, sœur Catherine de Jésus, Paris, Desclée de Brouwer, 1929.
En complément
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Sœur Catherine de Jésus, Je ne suis plus à moi. Écrits et lettres, 1628, texte établi et présenté par Joseph Beaude, Grenoble, collection « Atopia », Éditions Jérôme Millon, 2001.
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Louis Cognet, Histoire de la spiritualité chrétienne. La spiritualité moderne (t. 3), Paris, Aubier, 1966.
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La Vie de sœur Catherine de Jésus, de l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, établi en France selon la Réformation de sainte Thérèse…, Paris, Fiacre Dehors, 1626.