Dieu fait d’un lâche un héros : Quodvultdeus
En 430, l’Afrique du Nord romaine tombe au pouvoir des Vandales, peuple barbare qui restera dans l’histoire pour sa brutalité et sa capacité à tout dévaster, piller et brûler sur son passage. Les habitants de l’Afrique proconsulaire et de la Numidie (la Tunisie et l’Algérie actuelles) n’ont pas d’illusions sur le sort qui les attend : spoliations, massacres, déportations, tortures, viols, réduction en esclavage… Convertis à l’hérésie arienne, les Vandales s’acharnent spécialement sur les catholiques, surtout sur le clergé. L’on comprend que beaucoup, épouvantés, essaient de fuir tant qu’ils le peuvent encore. Parmi ceux-ci, le jeune évêque Quodvultdeus (beau prénom qui signifie « ce que Dieu veut ») demande à son métropolitain, saint Augustin, la permission de s’en aller. Le refus circonstancié que lui oppose l’évêque d’Hippone, en lui faisant mesurer son rôle et ses responsabilités épiscopales, va le métamorphoser au point que, bientôt, ce déserteur manqué deviendra l’incarnation de la résistance catholique à l’envahisseur.
Les raisons d'y croire
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L’avancée des Vandales à travers l’Afrique romaine au printemps 430 est accompagnée de telles violences qu’il est humain et normal d’essayer d’y échapper en prenant la fuite. L’attitude de Quodvultdeus n’a a priori rien de scandaleux ; nous avons affaire à un homme tout à fait ordinaire qui ne prétend pas être de l’étoffe des héros et qui a peu de chances de le devenir par vertu naturelle.
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En effet, Quodvultdeus écrit : « Quel intérêt ont les pasteurs ou les fidèles à rester dans leur communauté pour y assister au massacre des hommes, au viol des femmes et à l’incendie des églises ? » Saint Augustin lui répond : « Il ne faut pas que ceux qui ont besoin des autres soient abandonnés par ceux dont ils ont besoin. » Et il explique que rester quand on pourrait partir pour se soustraire à un sort terrible, « c’est la forme suprême de la charité ». Ces paroles sont justes et belles, mais très dures à suivre.
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Quodvultdeus, malgré son effroi et sa disposition initiale, trouve le courage de ne pas quitter son poste. Seule une grâce surnaturelle explique comment ce pleutre s’est repris face au danger et a accepté de risquer le martyre, en s’abandonnant sereinement à la volonté de Dieu et à sa Providence.
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Ce pourrait n’être qu’un sursaut passager, mais, après l’invasion et alors que les Vandales sont maîtres du pays et qu’il n’y a plus aucun secours à espérer des autorités impériales, Quodvultdeus trouve la force de s’opposer frontalement et durablement à l’envahisseur et à son roi, Genséric, connu pour sa cruauté. Ce n’est pas une fois, mais tous les dimanches que, désormais, l’évêque bravera le persécuteur lors de ses enseignements publics en dénonçant ses actes, ses lois, son intolérance. Ce faisant, il risque sans cesse la mort et dans des conditions pis que celles qui le menaçaient en 430. Seuls un profond amour du Christ, déshonoré par les ariens qui nient sa divinité, et un immense souci des âmes qu’il ne veut pas livrer aux hérétiques expliquent comment un homme qui ne pensait qu’à sauver sa peau finit par se mettre volontairement en danger pendant des années, démontrant que sa foi en la vie éternelle l’a libéré de la peur de la mort.
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Son attitude montre également qu’il a une haute conception de ses devoirs et que l’épiscopat n’est pas qu’une carrière.
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Il ose même rencontrer Genséric pour plaider la cause des catholiques. Il ne tremble pas quand le tyran hurle : « Comment oses-tu me demander quelque chose alors que je peux vous anéantir, ton peuple et toi ? » Il met ainsi en vigueur le conseil évangélique : « N’ayez pas peur de ceux qui peuvent tuer le corps, mais ne peuvent rien faire d’autre » ( Mt 10,28 ). Sa foi est inébranlable.
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Vers 450, le roi, exaspéré, le fait arrêter avec ceux de ses prêtres les plus engagés dans la résistance et les livre à la mer dans une embarcation sans voile ni gouvernail. Quodvultdeus promet à ses prêtres que la protection divine ne les quittera pas. Les courants les poussent en effet sans accident de la côte tunisienne jusqu’au sud de l’Italie. Quodvultdeus a manifesté une confiance évangélique et celle-ci fut récompensée. Il trouve refuge à Naples, où il meurt exilé le 19 février 454.
En savoir plus
Diacre de saint Augustin à Hippone, Quodvultdeus se voit confier la charge de l’un des très nombreux diocèses qui couvrent l’Afrique romaine au Ve siècle. En effet, il faut savoir qu’à l’époque, l’évêque doit pouvoir, chaque dimanche, aller prêcher dans l’une ou l’autre des églises de sa juridiction. Comme il s’y rend en général à pied, les distances doivent être modestes et la taille des diocèses équivaut à celle d’une paroisse moderne.
L’invasion vandale de 430 jette l’épouvante dans tout le clergé, qui n’a qu’une envie : fuir avant l’arrivée de Barbares, qui s’acharnent sur les catholiques. Pratiquement tous les suffragants des diocèses d’Afrique ont la même réaction : ils manifestent leur désir de s’enfuir. Deux cents ans plus tôt, saint Cyprien de Carthage prônait la légitimité de la fuite pour échapper au martyre, à condition que cela ne provoquât pas de scandale. L’évêque de Thiava, Honoratus, affirme même que soustraire le clergé aux persécuteurs, c’est assurer la survie du culte catholique, ce qui, d’ailleurs, n’est pas complètement faux.
Mais saint Augustin ne partage pas leur avis. Seuls les riches ont les moyens de partir et les autres sont condamnés à un sort cruel. Bien qu’il souhaite s’enfuir, Quodvultdeus a l’honnêteté de demander à Augustin, son métropolitain, de le relever de son épiscopat, car il ne voit pas en quoi il peut encore être utile. Augustin lui explique : « Lorsque le danger est le même pour les évêques, les clercs et les fidèles, il ne faut pas que ceux qui ont besoin des autres soient abandonnés par ces autres dont ils ont besoin. Retirez-vous tous en des lieux fortifiés ou que ceux qui sont obligés de rester ne soient pas délaissés par ceux qui leur doivent les secours de l’Église. Qu’ils vivent ensemble et qu’ensemble ils attendent ce qu’il plaira au Père de leur laisser endurer […]. On verra alors qui souffre pour les autres. Évidemment, ceux qui, pouvant échapper à de tels maux en prenant la fuite, aiment mieux rester qu’abandonner leurs frères en détresse donnent la preuve suprême de la charité. »
Quodvultdeus reste donc, touché par cette exhortation, et devient l’archétype du prélat résistant à la tyrannie, osant dénoncer Genséric en chaire et le comparer publiquement à Pharaon, à Holopherne, à Nabuchodonosor… Son attitude courageuse lui vaut d’être élu archevêque de Carthage, donc primat d’Afrique, en 437, place jadis prestigieuse, mais dont personne ne veut plus tant elle expose à la vindicte et à la cruauté de Genséric. Il ne se dérobe pas et ne change pas d’attitude. Il affirme à son clergé : « Il veut combattre l’Agneau, mais l’Agneau le vaincra. » Bien que cette promesse soit longue à s’accomplir, sa confiance en Dieu ne vacillera pas.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Au delà
Quodvultdeus rappelle un autre prélat résistant à la tyrannie : Mgr Von Galen, sous le régime hitlérien.
Aller plus loin
Sermo de tempore barbarico : longtemps attribué à saint Augustin, il serait en réalité l’œuvre de Quodvultdeus.Peut être consulté en ligne .
En complément
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Anne Bernet, Les Chrétientés d’Afrique, des origines à la conquête arabe, Éditions de Paris, 2006.
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David Kangnidi Djagba
, Exégèse et prédication chez Quodvultdeus de Carthage
, collection « Cerf Patrimoines », Éditions du Cerf, 2020.
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Christian Courtois, Les Vandales et l’Afrique, Arts et métiers graphiques, 1955.