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Les moines
Syrie
Nº 855
Environ 345 – 410

Le prêtre ermite à l’origine de l’Église maronite

Saint Maron (IVe et Ve siècles), fêté le 9 février, est un ermite syrien dont la vie silencieuse et retirée a pourtant marqué durablement l’histoire du christianisme. Établi près de Cyr, au sommet du mont Nabo, il choisit une existence de prière, d’ascèse et de totale disponibilité à Dieu. Loin d’un isolement stérile, cette vie fut reconnue pour sa fécondité spirituelle : sa sagesse attirait disciples et visiteurs, et les guérisons qu’il accomplissait étaient les signes discrets d’une foi enracinée dans le Dieu véritable, vivant et agissant. De son témoignage naquit un mouvement monastique qui, à travers l’Église maronite, a traversé les siècles.


Les raisons d'y croire

  • Saint Maron n’a jamais rien écrit. Nous connaissons pourtant bien sa vie grâce à l’historien Théodoret de Cyr, qui fut envoyé en 423 à Alep, où Maron venait de mourir. Théodoret eut envie d’écrire un livre d’histoire religieuse pour immortaliser notamment la vie et les œuvres des ascètes de son époque, leur rayonnement, le sens de leur mortification et la manière dont Dieu opérait des miracles à travers eux. « Maron le Divin » fut l’objet de toute son attention.

  • Théodoret affirme que saint Maron guérissait des malades et apaisait des souffrances physiques et spirituelles. Sa seule présence attirait donc croyants comme païens. Les miracles qu’il opérait au nom de Jésus ne sont pas un spectacle, mais le signe que le Christ ressuscité est vivant et qu’il agit dans l’histoire des hommes.

  • En plus de Théodoret, il existe d’autres témoignages de l’existence de l’ermite, notamment une lettre de saint Jean Chrysostome, datée de 404, alors que celui-ci était en exil à Cucuse (ville d’Arménie). Cet écrit témoigne que le patriarche connaissait bien le prêtre ermite, qu’il entretenait des relations épistolaires directes avec lui et lui demandait de se souvenir de lui dans ses prières.

  • Saint Maron n’a pas laissé de traité apologétique, mais, par son choix d’une vie d’ermite très rude, il offre des raisons de croire. Ce n’est pas une fuite du monde, mais un signe que la relation au Christ peut réordonner toute une vie autour de la prière et de la charité. Dieu n’est donc pas une idée abstraite.

  • Saint Maron vérifie la vérité du christianisme par l’expérience personnelle de Dieu : la paix intérieure, la liberté face à la peur, la charité envers les autres... « Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur. » Cette certitude n’est pas isolée : elle est partagée par d’autres, comme en attestent les hommes qui ont choisi de suivre saint Maron.

  • En effet, rapidement, de nombreux disciples l’entourent pour former en Syrie le premier noyau de l’Église maronite en Orient. La foi de saint Maron a donc donné naissance à une communauté et à une liturgie durable et vivante. L’Église maronite qui en est issue a traversé les siècles, les persécutions, les exils… Cette continuité historique à travers tant d’épreuves n’aurait pas été possible à partir d’une illusion passagère.

  • À sa mort, tous les habitants des régions voisines voulurent s’approprier sa dépouille. Cela confirme la grande réputation de sainteté de l’ermite. En apprenant la mort de l’ermite, les habitants de Brad déferlèrent sur Nabo, s’emparèrent de la dépouille du saint et lui édifièrent un vaste tombeau !


En savoir plus

Grâce à Mgr Anicé, évêque maronite d’Alep, et à sœur Claudia, carmélite, nous avons eu le privilège de rencontrer à Brad le frère Toufik, un musulman converti, ermite, qui veille sur le tombeau de saint Maron.

En leur compagnie, nous avons quitté Alep par la route qui mène à Lattaquié. C’était pendant les Printemps arabes, à la veille d’une guerre qui allait embraser le nord de la Syrie, en raison de la proximité de celle-ci avec la frontière turque et de la présence dominante des Kurdes dans la région. Quarante-cinq kilomètres plus loin, en s’engageant dans un chemin creux, nous entrions sur les terres de saint Syméon le Stylite (389 – 459) , dont l’influence dépassa les frontières de son pays, et sur celles de saint Maron (environ 345 – 410), père fondateur de la communauté maronite, l’un des ascètes syriens les plus connus dans le monde grâce à la diaspora libanaise.

Nous avons beaucoup appris sur saint Maron grâce à nos échanges avec Mgr Anicé. Les Libanais vénèrent leur fondateur et viennent régulièrement se ressourcer sur son tombeau, près d’Apamée. Le président libanais, le général Aoun, était présent le 8 décembre pour prier sur le tombeau de notre saint ! Comme tous ses prédécesseurs, d’ailleurs. L’église est une grande tente blanche devant un tombeau très simple, à proximité des ruines de la cathédrale Julianos, achevée en 402.

Saint Maron est né à Cyr, au nord-est d’Antioche ; il est donc araméen, de rite et de langue syriaque. Il devient prêtre, mais il est rapidement tenté par l’anachorétisme et s’installe au sommet d’une montagne de 800 mètres, qui portait le nom de « Nabo ». Il y trône un temple païen dont il consacre immédiatement l’autel à l’adoration du vrai Dieu unique. Ce n’est pas très loin d’ici, près d’Apamée. Maron est un homme de silence, dont l’austérité et le don de miracles font vite de lui un homme très connu à son époque, même de saint Jean Chrysostome ! Tout de suite, de nombreux disciples l’entourent, pour former en Syrie le premier noyau de l’Église maronite en Orient.

La présence de la dépouille du saint à Brad explique que ce lieu soit devenu un centre de pèlerinage, à l’époque et même jusqu’à ce jour. La plus importante cathédrale de la région, après celle de Saint-Siméon, est celle de Julianos. Dans cette dernière, les colonnes byzantines surmontées de trois arcs de triomphe datent de l’occupation romaine, et symbolisaient les victoires militaires. Mais, d’après les historiens, la cathédrale aux trois arcs, achevée en 402, est quant à elle un hommage rendu à la victoire de la foi des martyrs chrétiens. C’est vraiment une première dans l’histoire de l’Église.

Saint Maron n’a rien écrit, pourtant nous connaissons sa vie grâce à l’historien Théodoret de Cyr. À cette époque, la Syrie se divisait administrativement en trois régions : la Syrie première, ou « Syrie creuse » (Cœlé-Syrie) dont le chef-lieu était Antioche, la Syrie seconde, ou « Syrie Salutaris », dont le chef-lieu était Apamée, et la Syrie troisième, ou Syrie de l’Euphrate, dont le chef-lieu était Hiérapolis ou Manbij. Cette dernière région était immense : sa superficie atteignait 40 000 kilomètres carrés, et on l’appelait la Cyrrée, du nom de Cyr, qui était à deux jours de marche d’Antioche et à soixante-dix kilomètres d’Alep. C’est dans cette ville, située à quinze kilomètres au nord-ouest de Killis (actuelle Turquie), et dont les ruines sont encore visibles, qu’est envoyé en 423 le prédicateur historien Théodoret de Cyr, tout juste sacré évêque de la région. Saint Maron vient alors de mourir.

Théodoret eut envie d’écrire un livre d’histoire religieuse pour immortaliser notamment la vie et les œuvres des ascètes de son époque, leur rayonnement, leur sens de la mortification, et la manière dont Dieu opérait des miracles à travers eux. Maron « le Divin », comme il l’a appelé, dont la sainteté était reconnue, fut l’objet de toute son attention : il avait recherché la solitude et l’isolement et il s’y était installé, consacrant donc ce temple païen, alors réservé aux démons, à l’adoration du Dieu unique. Il passait ses jours et ses nuits en jeûne, en prière, en contemplation et en adoration, et, quand la neige faisait son apparition, il se réfugiait non pas dans les ruines du temple, où il n’allait que pour célébrer la messe, mais dans une petite tente faite de peaux de chèvre, car les chèvres étaient nombreuses dans ces régions montagneuses ! Il pratiquait aussi la claustration dans un espace étroit – une chambre exiguë –, ne sortant que pour travailler la terre et pour épuiser son corps afin d’étouffer ses désirs. Avec des vêtements rudes, faits de bures et de poils, il poussait les mortifications jusqu’à se priver de dormir des nuits entières pour prêcher, conseiller et consoler, sa réputation attirant à lui tous ceux qui souffraient. Saint Maron avait fui la célébrité, mais le parfum de sa sainteté s’était propagé jusqu’à la grande capitale du pays, Antioche, et, de là, jusqu’aux confins de l’Empire.

Saint Maron, comme saint Charbel, avait un père spirituel. Grâce aux archives historiques de l’Église maronite, nous savons que saint Zabéna, qui était plus âgé que saint Maron, était devenu, en raison de sa spiritualité, de ses vertus et de ses pratiques ascétiques, son directeur de conscience. D’ailleurs, saint Maron l’appelait « père » et « maître », et lui envoyait souvent ses visiteurs en vue d’obtenir sa bénédiction. Zabéna mourut avant Maron, et ce dernier, se considérant comme son disciple, demanda à être enterré auprès de lui, pour témoigner des vertus du vieillard disparu, et donner à ses disciples une leçon d’humilité et d’abnégation. Sa dernière volonté ne fut pas exaucée car, à peine avait-il rendu l’âme, les foules affluèrent, chacun voulant avoir l’honneur de le faire enterrer dans son propre village. Finalement, ce sont les habitants du sud de Cyr qui ont volé le corps et l’ont donc enterré ici.

Maron a fondé le grand ordre des maronites qui, du IVe siècle à nos jours, a réussi à perdurer. Nous retrouvons leurs membres à Édesse, où, en savants, en poètes et en historiens, ils exercèrent leur influence au début de l’époque des Abbassides, et même jusqu’à Bagdad. À Homs, Hama, Maarat al-Numan, Alep, Antioche, Manbij, Damas, partout leur empreinte fut profonde. Au VIe siècle, nous les retrouvons au Mont-Liban, où ils s’abritent dans les grottes et les cavernes pour fuir la persécution des jacobites et des autorités publiques. Ils cultivent les hauteurs de ces montagnes, y installent fermes et villages, édifient couvents et églises, en élevant le niveau de piété et de spiritualité des indigènes grâce aux sermons de leurs moines et à l’exemple de leurs ermites. De nombreux Araméens et Grecs se joignent à eux, ainsi que des esclaves réfugiés au Liban pour retrouver leur liberté… Plus tard, au cours de la seconde moitié du VIIe siècle, grâce à la puissance de Byzance, ils deviennent assez puissants pour mettre en échec l’État des Omeyyades, en leur imposant à deux reprises un armistice, avec l’empereur Constantin IV puis avec Justinien II… Ainsi, de génération en génération, leur nombre augmente ; leur itinéraire suit le cours de l’Oronte depuis Apamée, en direction de Hama, Homs, et jusqu’à Tripoli, avant de remonter vers la vallée sainte de la Qadisha, répandant leurs anachorètes et leurs ermites dans les grottes, les cavernes et autres ermitages naturels, jusqu’aux alentours de Kfarhay et ses environs…

Très rapidement, là aussi, ils édifient églises, couvents, monastères, hôpitaux, et se structurent en une hiérarchie ecclésiastique ordonnée, depuis le patriarche jusqu’aux autres supérieurs, archevêques et évêques, à tel point qu’ils forment une nation autonome, assimilant tous les fidèles chalcédoniens, des « disciples », des « moines », des « enfants de Beit Maroun » à une réalité sociale unique, à un seul rite et une même langue, celle des « maronites ». Tant et si bien que, lorsque les croisés apparaissent, les maronites les soutiennent avec 30 000 archers, et les Francs, à l’unanimité, admirent leur courage, leur foi et leur adresse… De là est née l’amitié indéfectible entre Français et Libanais.

Jean-Claude et Geneviève Antakli, écrivains et biologistes.


Au delà

Lettre de saint Jean Chrysostome : « À Maron, le prêtre ermite : les liens d’affection et d’amitié qui nous unissent vous rendent présent à nous, car les yeux de l’amour percent naturellement les distances et l’usure du temps ne les affaiblit pas. Nous aurions aimé vous écrire plus souvent, mais certaines difficultés et la rareté des voyageurs qui vont vers vous nous en empêchent…Ne soyez donc pas avare de vos bonnes nouvelles, car les nouvelles de votre bonne santé nous procurent, dans notre solitude et exil, la plus grande joie et la plus grande consolation, et nous nous réjouissons de savoir que vous vous portez bien. Tout ce que nous vous demandons, c’est de prier Dieu pour nous, vous, le bienheureux, temple de l’Esprit Saint, qui vous êtes épuisé au service du Seigneur, depuis le matin jusqu’au soir… »


Aller plus loin

Theodoret de Cyr, A History of the Monks of Syria (traduit par R.M. Price), Cistercian Publications (Cistercian Studies Series), 1985. C’est la première source majeure sur la vie des ascètes syriens des IVe et Ve siècles, y compris saint Maron, qui montre que la vie chrétienne ascétique est un modèle de sainteté attesté par la vie et les miracles des ermites. Peut être consulté en ligne .


En complément

  • Paul Naaman, The Maronites : The Origins of an Antiochene Church, Liturgical Press (Cistercian Studies Series), 2011.

  • Étude historique des débuts de la communauté maronite en Syrie, qui replace saint Maron et ses disciples dans le contexte géographique, politique, monastique et ecclésial. Peut être consulté en ligne .

  • Le site Internet The Maronite Foundation propose des articles sur la vie de saint Maron, sur son héritage spirituel et sur l’histoire de la communauté maronite.

  • Le Journal of Maronite Studies du Maronite Institute : article universitaire sur les reliques, la spiritualité et les sources primaires anciennes.

  • L'article de L'Orient Le Jour : « Le Liban célèbre le souvenir du père fondateur de la communauté maronite Saint Maron ».

  • Geneviève et Jean-Claude Antakli, Dieu existe. Ses merveilles étincellent sous nos yeux, Éditions du Parvis, 2020.

  • Jean-Claude Antakli, Itinéraire d’un chrétien d’Orient, Éditions Guibert, 2003.

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