Sainte Xenia de Saint-Pétersbourg : la divine folie en Christ
Xenia de Saint-Pétersbourg est une sainte du XVIIIe siècle fêtée les 6 février par l’Église orthodoxe russe. Devenue veuve à l’âge de vingt-six ans, Xenia renonce volontairement à ses biens, à son statut social et jusqu’à son identité, adoptant la « folie pour le Christ ». Loin de relever d’un dérèglement psychique – des témoignages contemporains soulignent sa pleine lucidité –, sa vie manifeste une appropriation littérale de l’Évangile, notamment de l’humilité, de l’amour des ennemis et du dépouillement. La constance de sa conduite sur plusieurs décennies et les fruits spirituels durables associés constituent un argument existentiel en faveur du christianisme.
Les raisons d'y croire
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La première biographie structurée de Xenia apparaît au XIXe siècle, à partir des témoignages recueillis auprès de personnes âgées l’ayant connue et de traditions orales locales très stables. Est pris en compte ce qui est répété par de nombreux témoins indépendants ; est éliminé ce qui n’apparaît qu’une seule fois.
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De plus, les registres civils et ecclésiastiques attestent l’existence historique de Xenia Grigorievna Petrova, de la mort prématurée de son mari sans confession préalable et des dons de biens confirmant son dépouillement volontaire.
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Après la mort de son mari, pour racheter les péchés de son époux et les siens, elle renonce volontairement à tout : biens, statut social, sécurité... Plus de cinquante années durant, la constance et la cohérence de son existence, totalement transfigurée par l’Évangile, suggèrent que la foi de Xenia est enracinée dans une réalité vécue, pas une illusion passagère.
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Lorsqu’elle veut faire don de toutes ses possessions, ses proches tentent de la faire interner pour folie. Mais, aussi bien les supérieurs hiérarchiques de son défunt mari qu’un médecin constatent qu’elle est parfaitement saine d’esprit et qu’elle agit ainsi volontairement. En effet, les fols en Christ ne sont pas des personnes avec un retard intellectuel ou une maladie psychologique.
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Xenia se met à porter les vêtements militaires de son époux décédé, exige qu’on l’appelle « André Fiodorovitch » et affirme que Xenia est morte. Ainsi, elle renonce non seulement à ses biens, mais aussi à son identité sociale. C’est une manière radicale de vivre la parole du Christ : « Celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. »
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La folie pour le Christ est inspirée directement de saint Paul : « Nous sommes fous à cause du Christ » ( 1 Co 4,10 ). Xenia consacre sa vie à Dieu en dénonçant de manière extravagante ce qui n’est pas chrétien dans la société. De fait, son ministère est scandaleux : elle mène une vie de vagabonde sans domicile fixe, passe les nuits à prier dans un champ et rappelle aux citadins de la capitale le message des Béatitudes.
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Même si Xenia n’a rien de « l’idiot du village », elle accepte pacifiquement et avec humilité d’être traitée comme tel. Elle supporte les moqueries. On lui jette de la boue, on la bouscule, les enfants la poursuivent en riant. Xenia bénit ceux qui la persécutent, montrant une façon de vivre l’idéal moral chrétien.
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Avant toute reconnaissance officielle, sa tombe devient un lieu de pèlerinage, et son intercession est invoquée spontanément sans qu’aucune autorité n’ait initié ce culte. C’est un critère fort d’authenticité : ce culte fervent s’explique par les nombreux témoignages de grâces reçues (des couples prient sur sa tombe et obtiennent l’enfant inespéré, des personnes en détresse trouvent soudainement un travail ou un logement, des incroyants témoignent d’un retour à la foi grâce à elle...).
En savoir plus
Xenia Grigorievna est née entre 1719 et 1731. On ignore tout de ses origines, de son enfance et de son adolescence. On sait seulement que son père s’appelait Grégoire.
Devenue adulte, Xenia Grigorievna épouse le colonel André Fedorovitch Petrov, et s’installe avec lui à Saint-Pétersbourg. Mais leur vie de couple est courte : André Fedorovitch meurt subitement, laissant son épouse veuve à l’âge de vingt-six ans. Ce tragique événement bouleverse la vie de la jeune femme. Profondément choquée que son mari soit mort sans recevoir les derniers sacrements, Xenia décide, pour le reste de sa vie, de prier Dieu pour le pardon des péchés de son époux.
Le jour des funérailles de son mari, Xenia Grigorievna revêt les vêtements du défunt et déclare à tous ceux qui lui présentent leurs condoléances que ce n’est pas Andreï Fedorovitch qui est mort, mais sa femme, Xenia Grigorievna. Dès cet instant, elle s’impose l’acte le plus difficile : vivre la folie au nom du Christ. Elle semble aussitôt oublier tout ce qui est terrestre et humain, toutes les joies et tous les conforts, et, de ce fait, beaucoup la croient folle.
Sa famille et ses amis sont étonnés de la voir agir ainsi, surtout lorsqu’elle veut donner tous ses biens aux pauvres et offrir sa maison à sa bonne amie, Paraskeva Antonova. Les proches de Xenia, croyant que la jeune veuve a perdu la raison sous le coup du chagrin, vont jusqu’à supplier les supérieurs du défunt Andreï Fedorovitch de ne pas autoriser Xenia à distribuer ses biens. Les militaires convoquent Xenia, mais, après s’être entretenus avec elle, ils sont pleinement convaincus de sa parfaite santé mentale et, par conséquent, de son droit de disposer de ses biens à sa guise.
Vêtue des habits de son époux – c’est-à-dire de ses sous-vêtements, de son caftan et de son gilet militaire –, Xenia n’a plus de domicile fixe. Elle passe son temps à errer à Saint-Pétersbourg, notamment aux alentours de l’église paroissiale Saint-Matthias-Apôtre, où, à cette époque, les pauvres vivent dans de petites maisons en bois.
L’étrange tenue de cette femme misérable, à peine chaussée, qui tient des propos allégoriques, donne souvent aux personnes malintentionnées, surtout aux gamins des rues, l’occasion de se moquer d’elle. La bienheureuse, cependant, est toujours d’une extrême douceur et sans malice. Elle supporte tous ces outrages sans se plaindre.
Peu à peu, les excentricités de la bienheureuse finissent par être acceptées. Lorsque le costume d’André Fedorovitch se décompose et tombe en lambeaux, la sainte revêt des haillons aux couleurs de l’uniforme de son mari – rouge et vert. Beaucoup tentent de lui offrir des vêtements chauds et de l’argent, mais Xenia refusa tout. Elle refuse également l’aumône, n’acceptant que les pièces de monnaie à l’effigie du tsar à cheval (des kopecks à l’effigie d’un cavalier), qu’elle distribue aussitôt aux pauvres gens aussi démunis qu’elle. Errant toute la journée dans les rues de Saint-Pétersbourg, Xenia rend parfois visite à ses connaissances pour manger et discuter, puis reprend son chemin.
Longtemps, on ignore où elle se rend pour dormir. Cela éveille la curiosité non seulement des habitants de Saint-Pétersbourg, mais aussi de la police locale. Ils décident de découvrir où cette étrange femme passe ses nuits et ce qu’elle fait. Il s’avère que Xenia, quelle que soit la saison ou la météo, se retire dans un champ et y reste agenouillée en prière jusqu’à l’aube.
Entre 1786 et 1790, sous la direction du prêtre Georgy Petrov et d’après les plans de l’architecte Alexeï Ivanov, l’église Smolensk fut construite en pierres au cimetière Smolenskoïe de Saint-Pétersbourg. Les ouvriers qui travaillent sur le chantier remarquent que, pendant leurs absences, quelqu’un transporte des briques la nuit en haut des échafaudages. Ils découvrent finalement l’identité de cette travailleuse infatigable et bénévole qui, chaque nuit, transporte les briques pour eux. Il s’agit de la servante de Dieu, la bienheureuse Xenia.
Elle opère aussi des miracles de son vivant : par son don de clairvoyance, elle a su prévenir beaucoup de personnes des dangers qu’elles encouraient.
La bienheureuse Xenia décède vers 1803. Son corps est inhumé au cimetière de Smolensk. De nombreux signes de la miséricorde divine commencent alors à se manifester sur sa tombe. Elle est canonisée seulement en 1988 par l’Église orthodoxe russe.
Yustina Panina, théologienne orthodoxe.
Au delà
Une pièce de deux dollars néo-zélandais est émise par l’Île de Niue en 2016 avec, sur le côté face, l’image de sainte Xenia près du cimetière de Smolensk.
Aller plus loin
Holy Trinity Monastery, The Life and Miracles of Blessed Xenia of St. Petersburg, Holy Trinity Publications, 1997.L’ouvrage rend compte de la vie de la sainte et de plusieurs témoignages de miracles et d’intercessions qui lui sont attribués, avec des précisions sur sa tombe au cimetière de Smolensk.
En complément
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Saint Xenia of Petersburg. Her Life, Service, and Akathist : ce livre rassemble la biographie de la sainte avec le service liturgique et l’akathiste (hymne de prière) qui lui sont associés, ce qui permet d’entrer dans la prière liturgique orthodoxe en lien avec elle.
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Le site Internet Orthodox Church in America propose une présentation concise de la vie de sainte Xenia, de ses choix spirituels et de leur sens.