Sépulture profanée, miracle révélé
Le début des guerres de religion, en 1562, est marqué par une série de profanations et d’actes de vandalisme à l’encontre des sanctuaires catholiques. De nombreuses et précieuses reliques vont disparaître à cette époque. Les tombeaux des saints ne sont pas épargnés, puisque leur culte révolte les huguenots. Parmi ces sépultures violées et détruites figure celle, à Bourges, de Jeanne de Valois, première épouse infortunée du roi Louis XII, morte un demi-siècle plus tôt, le 4 février 1505. Ainsi, les malheurs qui avaient poursuivi cette princesse sa vie entière se poursuivirent et firent disparaître toute trace de son passage terrestre. Pourtant, avant de s’envoler en fumée, son pauvre corps contrefait qui lui avait valu tant de déboires allait manifester miraculeusement sa sainteté. Jeanne de Valois sera officiellement canonisée en 1950.
Les raisons d'y croire
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Bien que consciente de ses disgrâces et de ses infirmités, jamais elle ne se plaindra ni de son état ni de l’injuste rejet de sa famille. Jeanne puise cette acceptation dans sa foi profonde, qui lui permet de sublimer son malheur et de l’offrir à Dieu.
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Dès l’âge de six ans, elle se distingue par sa grande piété, par sa capacité précoce à faire oraison et par une charité très au-dessus de ses moyens, car son père, dont l’avarice est notoire, lui verse une pension misérable qui fait dire à ceux qui la rencontrent : « Cette pauvre petite enfant n’a guère l’air d’une princesse. » Elle s’en moque car elle a déjà renoncé aux biens et aux vanités de ce monde dans l’espérance de la vie éternelle.
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Seule une foi grande et profonde peut expliquer qu’elle considère avec sérénité sa situation comme un moyen d’échapper aux tentations et aux dangers de sa naissance, et d’œuvrer à son salut. Animée d’une vive dévotion mariale, elle regarde comme une grâce d’être libre – pense-t-elle, en raison de sa laideur – de pouvoir se consacrer à Dieu et de se retirer dans un couvent dès qu’elle en aura l’âge.
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Elle a sept ans quand elle bénéficie, tandis qu’elle prie devant le saint sacrement, d’une locution intérieure qu’elle pense être la voix de Notre Dame, qui lui dit : « Avant ta mort, tu fonderas une religion [un ordre religieux] en l’honneur de la Sainte Mère de Dieu et, ce faisant, tu me feras grand plaisir. » Jeanne pense désormais sa vie toute tracée selon les vues de Dieu sur elle, mais elle n’a pas prêté attention aux mots « avant ta mort », qui peuvent repousser à une date lointaine son entrée en religion. En effet, Jeanne fait partie de ces saints qui aspirent uniquement à servir Dieu dans la vie religieuse, qui leur paraît la plus appropriée à leurs désirs et dont tous les projets vont être systématiquement contrariés ou ajournés.
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Victime des sordides calculs politiques paternels, Jeanne est mariée à son cousin Louis d’Orléans, sans que ni elle ni lui aient leur mot à dire. Cette situation est très difficile à vivre, douloureuse et incompréhensible, mais Jeanne, se sentant engagée devant Dieu par les promesses du mariage chrétien, s’emploie à se comporter en épouse modèle. Durant les vingt-deux années que dure leur union, elle tient bon, en dépit des avanies sans fin qu’il lui inflige : adultères, mépris, brimades, offenses en tous genres… Elle le soigne sans crainte de la contagion quand il attrape la variole, ne lui en veut pas lorsqu’il la chasse de chez lui, et s’obstine à lui éviter les graves conséquences des complots dans lesquels il se jette. Jeanne possède donc un exceptionnel respect de la sainteté du mariage et pratique héroïquement le pardon des offenses, quoique Louis ne lui en sache aucun gré.
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En 1498, le duc d’Orléans, devenu le roi Louis XII, entame à Rome une procédure en nullité de mariage. Jeanne déclare : « C’est à l’Église de prononcer. Si le pape décide que notre union est nulle, j’obéirai sans réplique à sa décision et Jésus-Christ sera désormais mon unique époux et seigneur. » Ensuite, en apprenant l’annulation de son mariage, elle se borne à dire : « Dieu soit béni qui a permis ces événements pour me détacher davantage du monde et me donner les moyens de le servir mieux que je ne l’ai fait jusqu’à ce jour. » En faisant ses adieux à son mari, elle lui déclare : « Je ne cesserai de prier Dieu pour votre bonheur et celui de la France. »
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En 1500, conformément à sa locution d’autrefois, elle fonde une congrégation religieuse, les Ancelles – ou Annonciades –, qui existe toujours. Elle y prononce secrètement ses vœux et s’éteint dans son palais berruyer le 4 février 1505.
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Jeanne est vénérée comme une sainte dès sa mort. C’est la raison pour laquelle les protestants vont profaner sa tombe du monastère des Annonciades de Bourges en 1562. En l’exhumant, ils sont stupéfaits et furieux de découvrir son corps intact cinquante-sept ans après son décès. Un soldat va alors lui traverser le bras d’un coup de couteau, comme s’il pensait à une supercherie, mais, à la stupeur générale, il s’en met à couler du sang frais, comme du corps d’une personne vivante.
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Au lieu d’y voir la démonstration de la vérité de la foi catholique, ils renchérissent dans la profanation en lui transperçant le cœur, dont il coule encore du sang à flots, puis jettent sa dépouille sur un bûcher où elle est entièrement consumée, dans l’idée d’effacer toute trace du miracle. Cependant, des dizaines de personnes ont assisté à la scène et témoigneront ensuite de ce qu’elles ont vu.
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Lors de l’ouverture officielle du procès informatif sur Jeanne de Valois, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’Église rassemble les témoignages, les archives et ce que la tradition rapporte. La profanation de 1562 y apparaît comme un fait historique établi et on y fait mention de l’incorruption du corps de Jeanne. Les chroniques de l’ordre des Annonciades, rédigées par des religieuses du monastère de Bourges, racontent la prise de Bourges par les protestants, le pillage du monastère, l’ouverture du tombeau et la profanation du corps incorrompu de Jeanne de France.
En savoir plus
Née à Nogent-le-Roi le 23 avril 1464, la princesse Jeanne, quatrième enfant de Louis XI et de Charlotte de Savoie, déçoit son père dès sa naissance : elle n’est pas le dauphin tant espéré après la mort de deux garçons. Ce n’est que le commencement de ses mécomptes. Vite, on s’aperçoit que la fillette n’est pas normale. Outre une laideur phénoménale, qui répugne tant au roi qu’il refuse de la voir et la fait élever loin de la cour, Jeanne est lourdement handicapée physiquement : colonne vertébrale déviée, bossue « par devant et par derrière », une hanche plus basse que l’autre, le bassin malformé, boiteuse, elle ne grandit pas ni ne se développe. Les médecins préviennent ses parents qu’elle a fort peu de chances, quand bien même ils arriveraient à la marier, de devenir mère.
Jeanne est fiancée à son cousin Louis d’Orléans, âgé de deux ans, alors qu’elle a tout juste un mois. Bien loin de l’amener à renoncer à ce projet, la découverte des lourds handicaps de sa fille incite le roi à poursuivre ce projet d’union : supposant sa fille stérile, le roi pense qu’en privant d’héritier la branche cadette de la couronne, il récupérera les énormes apanages des ducs d’Orléans. Moins naïf qu’elle, comprenant le but poursuivi, le jeune homme va tenir son épouse forcée pour responsable de cette situation et la lui faire durement payer. Si, en apparence, elle tient son rang de fille, de sœur et d’épouse, même répudiée, de rois, elle porte des cilices sous ses robes de cour, se consacre à la prière et médite, à l’école des Franciscains, la Passion du Christ.
En 1498, à la mort sans postérité de son beau-frère Charles VIII, le duc d’Orléans, devenu le roi Louis XII, afin d’assurer des héritiers au trône, entame à Rome une procédure en nullité de mariage pour non-consommation de l’union. Persuadée, à tort sans doute, d’être charnellement la femme de son mari, Jeanne défendra ses droits d’épouse et de reine, mais, consciente de ses devoirs envers la France, malgré la réputation du pape Alexandre VI, qu’elle sait simoniaque, elle accepte d’avance la sentence romaine qu’elle devine lui être défavorable. Son attachement à l’Église est donc immense, même en une époque où celle-ci paraît défigurée par ses péchés.
Une fois la nullité prononcée, titrée duchesse de Berry, nantie de rentes convenables, mais qui ne suffiront jamais à ses aumônes, Jeanne se retire à Bourges. C’est là qu’elle fonde la congrégation des Annonciades. Elle ne prononce pas officiellement ses vœux, puisqu’elle fait de la virginité une obligation pour être reçue dans l’ordre, mais le fait qu’elle les prononce finalement en secret démontre la vraisemblable nullité du mariage.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Au delà
Les souffrances et les humiliations de sa vie, ainsi que l’amour qu’elle ne cessa de porter à un homme qui ne voulait pas d’elle, la rendent spécialement touchante et restent un modèle.
Aller plus loin
Dominique Dinet, Marie-Emmanuel Portebos, Pierre Moracchini (dir.), Jeanne de France et l’Annonciade, Le Cerf, 2006.
En complément
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Jean-François Dréze, Raison d’État, raison de Dieu, politique et mystique chez Jeanne de Valois, Beauchesne, 1991.
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Antoine de Lévis-Mirepoix, Jeanne, fille de Louis XI, la Cendrillon des Valois, 1943.
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Germaine Maillet, Une fille de Louis XI, la bienheureuse Jeanne de Valois, 1939.
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René Maulde La Clavière, Jeanne, duchesse d’Orléans et de Berry, Champion, 1883. Peut être consulté en ligne .
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Henri Pigaillem, Jeanne de France, première épouse de Louis XII, Pygmalion, 2009.
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Le site Internet de la congrégation des Annonciades et les pages en lien avec sainte Jeanne de France.