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Les martyrs
Île de Chios (Grèce)
Nº 851
1730 – 1754

La pénombre accompagne la mise à mort de Nicolas de Chios

L’histoire, humainement tragique et douloureuse, de ce néo-martyr grec du XVIIIe siècle est en réalité la démonstration de ce que peut la foi des humbles sur le cœur de Dieu. Né vers 1730 sur l’île de Chios occupée par les Turcs, prétendument converti à l’islam, Nicolas, miraculeusement guéri de la maladie qui affectait ses facultés intellectuelles, n’aura de cesse de proclamer sa foi chrétienne. Il le fait en pleine conscience du risque qu’il encourt – la mise à mort – et malgré l’attitude de sa propre communauté à son encontre. Renié par les siens mais demeuré fidèle au Christ, le jeune homme verra sa mort devenir l’occasion de merveilleux phénomènes.


Les raisons d'y croire

  • Nicolas est pieusement élevé par ses parents dans la foi orthodoxe, alors même que sa patrie vit sous le joug ottoman. Les chrétiens qui refusent la conversion à l’islam y sont traités comme des sujets de seconde zone, exposés aux mauvais traitements et au mépris de l’occupant turc. Malgré les humiliations et les difficultés quotidiennes imposées aux fidèles par le pouvoir musulman, Nicolas ne manifeste jamais le moindre désir de renier le Christ.

  • À l’âge de vingt ans, en Turquie, il est victime d’un grave accident qui le laisse profondément diminué. Il semble alors ne plus comprendre ce qu’on lui dit et se révèle incapable de s’exprimer, ni même de manifester une volonté propre. Le voyant dans cet état, ses collègues, peut-être dans l’espoir de lui obtenir des secours, prétendent qu’il a exprimé à plusieurs reprises le désir de se faire musulman. Ils le conduisent donc devant le cadi (juge musulman) chargé d’enregistrer sa conversion à l’islam, mais celui-ci, constatant sa faiblesse d’esprit et son incapacité à prendre une décision, refuse d’entériner cette prétendue abjuration et le fait reconduire à Chios afin qu’il soit remis à sa famille. Ainsi, même avec des facultés mentales gravement altérées, Nicolas ne se montre jamais autre chose que chrétien. Il ne devient donc jamais officiellement musulman, ce qu’il regardera ensuite comme une grande grâce.

  • Contrairement aux légendes dorées, où le futur saint est soutenu par les siens, Nicolas est ici rejeté par sa sœur et banni par son village. Cette réaction cruelle de sa communauté, dictée par la peur et la honte sociale, confère au récit un réalisme psychologique indéniable : on ne cherche pas à embellir le comportement des chrétiens de l’époque, ce qui renforce l’authenticité du témoignage.

  • En attendant, rejeté par les chrétiens comme par les musulmans, il demeure dans une situation de profonde solitude, sans autre appui que celui de Dieu, qui pourtant ne l’abandonne pas. Alors qu’il vit dans l’isolement et le mépris général, un ermite des environs, le père Kyril, pris de pitié, se rapproche de lui, dans l’idée d’abord de l’aider à se repentir de son apostasie supposée. Mais, constatant combien les facultés mentales de Nicolas sont altérées, il renonce à tout jugement et choisit de prier pour la guérison du malheureux. Ainsi donc, sans s’arrêter à sa faute présumée, le père Kyril choisit de faire primer la charité chrétienne et la foi.

  • Peu après, alors que Nicolas fait paître son troupeau près d’un sanctuaire marial abandonné, Nicolas rêve qu’une jeune fille d’une ineffable beauté vient à lui et lui promet sa guérison. À son réveil, il a recouvré toutes ses facultés mentales, se souvient de tout et peut affirmer au père Kyril qu’il n’a jamais abjuré.

  • Toutefois, par prudence, ou afin de lui permettre d’expier d’abord le scandale qu’il a involontairement causé, l’ermite lui conseille de garder secrète sa guérison et de faire pénitence. Nicolas se soumet à ce conseil et passe alors de longs mois dans les veilles, les jeûnes, les macérations et la prière. Jamais il ne se révolte contre l’injustice de son sort, et il se prépare par ses efforts continus à rendre un témoignage plus fort que sa faute. L’attitude du père Kyril, l’ermite qui recueille Nicolas, marque le récit du sceau de la sagesse et de la prudence. Après la guérison soudaine des facultés mentales de Nicolas, l’ermite ne crie pas au miracle immédiat, mais impose silence et pénitence au jeune homme. Cette période d’épreuve permet de vérifier la solidité psychologique et spirituelle du futur martyr avant toute action publique.

  • Un jour qu’il prie devant une icône représentant la décapitation de saint Jean-Baptiste, Nicolas ressent un appel très fort à l’imiter, en proclamant le Christ et en le suivant, s’il le faut, jusqu’au martyre. Cet appel éclaire pour lui tout ce qu’il a enduré jusque-là et lui donne la certitude d’avoir été relevé et pardonné. Il l’accueille dès lors avec une fidélité paisible, qui s’inscrit dans la continuité de sa vie de pénitence et d’obéissance.

  • Il ose alors se rendre à son village et entrer dans l’église pour assister à la messe. Mais ses coreligionnaires, redoutant les représailles qu’ils encourraient en accueillant un musulman tenu pour apostat, choisissent de le livrer aux autorités comme renégat. Une telle expérience de l’injustice, de la bassesse et de la lâcheté humaines de la part de ses propres frères aurait pu l’inciter à tirer parti de la conversion qu’on lui attribuait ; pourtant, il ne s’y résout pas.

  • Livré aux autorités turques et encourant la peine de mort, Nicolas est emprisonné en 1754 pendant un mois afin de le faire revenir sur sa décision de confesser le Christ. Chaque jour, il est soumis à la torture, et la cruauté des supplices ne cesse de s’aggraver. Pourtant, malgré cette épreuve prolongée et alors qu’il lui serait aisé d’y mettre fin, il n’abjure pas.

  • La seule visite que Nicolas reçoit dans sa prison est celle du pope de son village, mais ce n’est pas pour lui apporter un soutien spirituel. Bien au contraire, celui-ci l’adjure d’apostasier afin d’éviter des représailles contre la population. Dans une telle situation, et voyant l’autorité religieuse elle-même l’y exhorter, il serait humain de céder ; pourtant, rien ne parvient à ébranler la fidélité de Nicolas à la confession qu’il a faite. Le récit conserve la mémoire de la lâcheté du clergé local, ce qui exclut l’hypothèse d’une hagiographie de propagande fabriquée par l’institution ecclésiale pour se mettre en valeur.

  • Après un mois de prison, Nicolas est condamné à être décapité en public. Il en rend grâce à Dieu, mais son supplice est volontairement prolongé plus d’une heure : on lui enfonce un poignard dans le dos en exigeant qu’il renie le Christ, ce qu’il refuse. Il est finalement lentement égorgé puis décapité. À cet instant, des ténèbres s’abattent en plein jour sur l’île, semant la panique parmi les témoins. Même si l’on peut chercher une explication météorologique à ce phénomène, que cet aléa coïncide précisément avec la mort du martyr, comme tous en témoignent, demeure troublant. Constatant que, dans cette pénombre étrange, le corps massacré irradie seul une clarté inhabituelle, les Turcs ordonnent de brûler le cadavre. Mais celui-ci se met alors à répandre un parfum suave, phénomène qui marque davantage encore ceux qui en sont témoins.


En savoir plus

L’Église orthodoxe vénère sous le nom de « néo-martyrs » les chrétiens qui, durant l’occupation turque de la Grèce et des Balkans, ont péri pour demeurer fidèles au Christ et refusé de se convertir à l’islam. Leur témoignage s’inscrit dans un contexte historique marqué par de fortes pressions religieuses et sociales, ainsi que par des violences répétées à l’encontre des populations chrétiennes.

Cette vénération prend en compte une réalité particulièrement sombre de cette période : les enlèvements d’enfants ou de jeunes filles par l’occupant musulman, suivis de conversions forcées. Le cas de Nicolas se distingue toutefois de ces situations, en ce que l’on cherche moins à le contraindre par la force qu’à exploiter son extrême vulnérabilité, son isolement et l’altération de sa raison pour l’amener à renier sa foi. Or, comme il est manifestement devenu simple d’esprit après son accident, les autorités refusent finalement d’entériner sa prétendue abjuration.

Mais, à Chios, la rumeur de sa prétendue abjuration l’a précédé et il est mis au ban de sa communauté. Le plus douloureux demeure l’attitude de sa sœur et de sa communauté, qui vont accréditer sans preuve l’idée de son apostasie et le chasser. Dès lors, les autorités musulmanes locales déclarent qu’il s’est bel et bien converti, puisque les siens eux-mêmes le renient. On le renomme Mehmet, on l’oblige à porter une tenue islamique et on le place comme berger – la seule tâche qu’il soit capable d’exercer – chez un agriculteur turc. Cependant, constatant qu’il demeure un doute sur la réalité de sa conversion, on ne le fait pas circoncire.

Après sa guérison miraculeuse, certains membres de la communauté chrétienne le livrent aux autorités turques afin de s’épargner des représailles. Le récit ne dissimule rien de cette lâcheté ni de la faiblesse du clergé local, ce qui lui confère une tonalité particulièrement réaliste et dépourvue d’idéalisation.

Dans ce contexte, la réaction de Nicolas face au pope qui cherche à le contraindre à abjurer, et qu’il gifle en lui reprochant de trahir sa mission sacerdotale, peut paraître choquante ou peu évangélique. Elle manifeste cependant un sens aigu de la justice et une lucidité morale rare chez un homme que l’on avait tenu pour simple d’esprit. Nicolas ose alors rappeler à son accusateur que renier le Christ par peur des hommes constitue un véritable scandale.

Le jeune homme est mis à mort le 31 octobre 1754, date retenue pour sa fête dans le calendrier orthodoxe. Il ne doit pas être confondu avec un autre martyr homonyme, plus jeune d’un siècle, devenu le patron d’une embarcation de cabotage durant la guerre d’indépendance grecque, et massacré avec son équipage pour avoir, lui aussi, refusé d’apostasier.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

R. Bousquet, « Néo-martyres orthodoxes », Échos d’Orient, tome 10, no 64, 1907. Cet article historique analyse la figure des néo-martyrs dans l’Église orthodoxe grecque, en présentant des cas concrets et leur place dans la piété populaire des siècles modernes.


En complément

  • L’article « Néo-martyr » de l’encyclopédie Wikipédia, à consulter en ligne .

  • Une édition du Synaxaire (orthodoxe) où figure l’entrée du 31 octobre (jour de commémoration).

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