Notre Dame d’Avesnières arrête les troupes germaniques devant Laval
En ce mois de janvier 1871, nul ne doute plus, en dépit des sacrifices consentis et du colossal effort réalisé depuis l’automne pour tenter de redresser la situation militaire, catastrophique après la défaite de Sedan et la chute du Second Empire, que la France est en train de perdre la guerre imprudemment déclarée à la Prusse l’été précédent. Les deux tiers du pays sont aux mains de l’ennemi, Paris, assiégé, à bout de forces et de vivres, va capituler, et les Allemands continuent de progresser vers l’Ouest. Le 12 janvier, victorieuses au Mans la veille, les troupes germaniques n’ont plus de résistance à redouter : la route de la Bretagne est ouverte. Encore quelques heures et ils s’empareront de Laval, nœud ferroviaire et ville riche, donc bonne à piller. Rien ne les arrêtera. Sauf un miracle …
Les raisons d'y croire
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Même si les Français se sont héroïquement accrochés à leurs positions le 11 janvier au Mans, infligeant de lourdes pertes à l’ennemi, les troupes allemandes victorieuses n’ont objectivement aucune raison de renoncer à aller de l’avant. Certes, elles ralentissent leur marche dans l’attente de renforts, mais, sachant qu’elles ne rencontreront plus qu’une résistance très faible, elles peuvent se permettre de poursuivre l'avancée. Tout indique alors qu’elles sont en mesure de contrôler la Bretagne en quelques jours. Aucun ordre connu, aucun intérêt stratégique identifiable ne justifie donc un arrêt volontaire à ce stade de l’offensive.
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Il existe d’autant moins de raisons de s’arrêter qu’il faut aussi tirer profit de la guerre. Pour échapper aux représailles et au pillage qui la menacent si elle tentait de résister, Laval, qualifiée de « ville riche », doit, même en cas de capitulation, verser à l’ennemi une rançon de trois millions de francs-or, somme considérable que la population n’a pas les moyens de réunir. Les avantages financiers à retirer de la prise de la ville constituent ainsi un motif supplémentaire, très concret, de poursuivre l’avance.
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Le 16 janvier, les uhlans du général von Schmidt atteignent Vaiges, à une vingtaine de kilomètres de Laval, et poussent des reconnaissances jusque dans les environs immédiats de la préfecture, comme les Lavallois épouvantés peuvent le constater. Ils voient aussi que les troupes françaises encore présentes sont épuisées, malades ou blessées, hors d’état de soutenir un combat sérieux. Le général Chanzy commence d’ailleurs à les évacuer vers Fougères, signe évident qu’il ne peut défendre la ville, dont la capitulation paraît alors imminente.
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Dans cette situation désespérée, conscients de n’avoir plus aucune aide à attendre ni du gouvernement ni de l’armée, les habitants de Laval se tournent vers la patronne de leur cité, Notre Dame d’Avesnières, qui la protège depuis le XIe siècle. Ils forment le projet d’un vœu : reconstruire la flèche de la basilique, abattue lors de la tempête de 1701 et jamais rebâtie faute de moyens, en échange d’une protection contre l’invasion, ou du moins contre ses suites les plus terribles (incendie, pillage et rançon écrasante). Le coût des travaux serait grand, mais largement inférieur à celui exigé par l’ennemi.
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Le climat général renforce encore le sentiment d’abandon : froid glacial du pire hiver du siècle, défaites successives, secousses telluriques ressenties dans la région, aurores boréales interprétées par beaucoup comme des signes de colère céleste. Deux jours plus tôt, à Pontmain, des paroissiens avaient confié à leur curé, l’abbé Michel Guérin : « Cela ne sert à rien de prier ; Dieu ne nous écoute plus ! », paroles de doute et de désespoir qui ont bouleversé le vieux prêtre.
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Pourtant, contre toute attente et sans motif militaire clairement attesté, l’avancée prussienne s’interrompt précisément le 17 janvier et ne reprendra plus. Les troupes n’iront jamais au-delà de Vaiges, et Laval, sans défense, sera finalement épargnée. Y aurait-il eu un miracle ?
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Dans les jours qui suivent, des blessés et des prisonniers prussiens confient à des aumôniers militaires français que l’arrêt de la marche aurait été provoqué par la vision, au-dessus de Laval, et plus précisément du faubourg d’Avesnières, d’« une Dame dans le Ciel » faisant signe qu’il ne serait pas possible d’aller plus loin, ce qui avait effrayé et démoralisé les troupes allemandes.
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Même si le courrier attribué au général Chanzy concernant le supposé miracle qui circule sur Internet n’est pas vraiment attesté, il semble certain qu’il a existé sous une autre forme. Nous savons aussi que la Gestapo, lors de la défaite de 1940, avait des ordres pour s’emparer de tout document concernant l’événement, ce qui prouverait qu’il était connu des Allemands et que cela les dérangeait.
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Le 19 janvier, informé de l’apparition survenue à Pontmain le 17 janvier au soir et du message de Notre-Dame – « Mais priez mes enfants. Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher » –, constatant que c’est ce même 17 janvier que l’avancée prussienne s’est arrêtée aux portes de Laval, sans aller au-delà, et apprenant que la Prusse accepte le principe d’un armistice sans chercher à exploiter davantage son avantage stratégique, Mgr Wicart annonce qu’il veut donner suite au vœu des habitants de Laval, et l’entérine solennellement dès le 20 janvier dans la basilique d’Avesnières. La flèche et le clocher Renaissance seront rebâtis à l’identique en cinq ans, l’évêque reconnaissant ainsi la réalité d’un événement qu’il estimait impossible quelques jours plus tôt.
En savoir plus
Construite, selon la Tradition, en 1060 à la suite d’un vœu du comte Guy II de Laval, reconnaissant d’avoir échappé à la noyade dans la Mayenne, Notre-Dame d’Avesnières s’élève à l’emplacement d’un champ d’avoine, l’avesne en patois, où son cheval avait pu reprendre pied sur la rive. Devenue l’un des plus beaux sanctuaires romans de l’Ouest, elle abrite une Vierge noire au corps de pierre et à la tête de bois, dont la renommée fut telle que, dès 1208, Rome accordait aux pèlerins des indulgences rares, équivalentes à celles obtenues lors des grands pèlerinages en Italie.
Vénérée dans toute la région, attirant des foules venues implorer aussi bien la guérison des hommes et des bêtes que la pluie, le beau temps ou la fin des calamités, la basilique fut pourtant durablement mutilée lorsqu’un ouragan, le 2 février 1701, en pleine messe de la Chandeleur, abattit sa flèche Renaissance. Devant le coût des travaux, les Lavallois se contentèrent alors de consolider l’édifice pour éviter son effondrement, reportant une restauration complète qui ne vint jamais.
Cent soixante-dix ans plus tard, bien qu’elle eût échappé miraculeusement aux destructions de la Terreur, Notre-Dame d’Avesnières attendait toujours d’être relevée. C’est dans ce contexte que la population de Laval, apprenant les conditions du diktat allemand et la perspective d’une invasion assortie d’une rançon astronomique, jugea le coût de la reconstruction préférable à celui de la défaite et de ses suites.
La concomitance entre l’apparition de Pontmain, le message marial annonçant une délivrance prochaine, et le vœu formulé par les Lavallois – qui s’inscrit d’ailleurs dans une série de vœux semblables faits alors dans toute la France – présente toutes les caractéristiques d’un miracle. À Pontmain, la robe bleu nuit constellée d’étoiles de Notre Dame devint dorée à la fin de l’apparition, les étoiles, de plus en plus nombreuses, venant, selon l’expression des enfants, « se taper » les unes contre les autres jusqu’à la recouvrir. Elles figuraient les milliers de prières qui, en ces heures d’angoisse, s’élevaient de toutes parts vers Marie pour le salut de la France.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Paul Piolin, Le Saint pèlerinage de Notre-Dame d’Avesnières : histoire, description du monument, grâces spirituelles, Laval, 1895. Ouvrage de référence ancien sur le sanctuaire : histoire locale, description architecturale et place du pèlerinage.
En complément
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Anne Bernet, Notre-Dame en France : 52 pèlerinages, Les Éditions de Paris, 2010. Ouvrage de synthèse grand public, structuré en « pèlerinages », qui mêle récit, histoire et traditions des sanctuaires mariaux français.
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L’article d’Aleteia : « À Laval, l’irréductible (basilique) Notre-Dame d’Avesnières ».