La paix de Dieu et les prémisses du droit international
L’Occident médiéval, marqué par l’insécurité, voit l’Église tenter d’encadrer la violence. La Paix de Dieu (vers 989) protège les lieux sacrés et les personnes vulnérables, puis la Trêve de Dieu limite les jours de combat. Ces mesures affirment que la force doit être contrôlée. Du XIIe au XVIe siècle, canonistes et théologiens (Gratien, Thomas d’Aquin, Vitoria) élaborent un droit de la guerre fondé sur la cause juste et la protection des innocents. Grotius puis les conventions de Genève et de La Haye prolongent cette logique : même en guerre, la dignité humaine doit être sauvegardée.
Les raisons d'y croire
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Dès le Xe siècle, l’Église rappelle que certaines réalités sont intouchables : lieux consacrés, clercs, pauvres, pèlerins. Cette protection explicite des plus vulnérables manifeste une cohérence profonde avec l’Évangile et son souci des pauvres et des innocents.
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En instituant la Paix et la Trêve de Dieu, l’autorité ecclésiale affirme que la force ne peut s’exercer qu’à l’intérieur d’un cadre moral. La violence doit être soumise à une mesure supérieure.
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Ces initiatives, même imparfaitement appliquées, introduisent une idée décisive dans l’histoire européenne : le pouvoir armé n’est pas souverain. Il peut et doit être limité par des règles communes, indépendantes des intérêts des puissants.
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Les canonistes et les théologiens médiévaux élaborent une doctrine de la guerre juste qui hiérarchise clairement les critères : autorité légitime, cause juste, intention droite. Cette structuration témoigne d’un effort chrétien pour unir raison, foi et ordre politique.
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La protection des non-combattants, déjà affirmée au Moyen Âge, est un signe de continuité entre la tradition chrétienne et les normes humanitaires modernes. Elle montre que la dignité humaine ne dépend pas des circonstances, mais de la création à l’image de Dieu.
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La valeur accordée à la parole donnée – respect des traités, souci du bien commun, quête de la paix – trouve son fondement dans une conception chrétienne de la vérité et de la responsabilité morale des dirigeants.
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L’influence durable de ces principes, de Gratien à Thomas d’Aquin, puis jusqu’à Grotius, montre que la réflexion chrétienne n’a pas cessé de structurer le rapport entre force et justice, bien avant la naissance du droit international moderne.
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Le fait que des normes universelles surgissent dans un contexte marqué par la violence privée souligne l’originalité d’une vision chrétienne où Dieu place l’homme devant un devoir de modération et de miséricorde, même lorsqu’il doit combattre pour se défendre.
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Les conventions de Genève et de La Haye prolongent cette intuition : la guerre elle-même n’échappe pas à la loi morale. Cette persistance à travers les siècles atteste la fécondité d’un regard chrétien sur une humanité blessée.
En savoir plus
Alors que l’Occident médiéval connaît de profondes tensions (guerres privées, violences seigneuriales, insécurité chronique), l’Église développe une série d’initiatives destinées à protéger les populations civiles et à encadrer l’usage de la force.
Parmi elles, la « Paix de Dieu » constitue un mouvement majeur. Lancée dans le sud de la France à la toute fin du Xe siècle, notamment lors des conciles de Charroux et de Saint-Paulien, avant d’être reprise en main par Cluny sous l’influence de l’abbé Odilon, elle vise avant tout à interdire certaines violences, à sanctuariser des lieux (églises, hospices) et à protéger des personnes vulnérables : clercs, paysans, marchands ou pèlerins. Quelques décennies plus tard, la « Trêve de Dieu », précisée par plusieurs conciles du XIe siècle, notamment ceux de Caen (1047) et de Clermont (1095), complète ce dispositif en limitant strictement les jours où les combats sont permis : l’interdiction de combattre s’étend du mercredi soir au lundi matin. Dans certains conciles régionaux, cette trêve est encore élargie par l’interdiction de la guerre lors de grandes périodes liturgiques, comme le Carême ou l’Avent.
Ces initiatives religieuses suscitent chez certains seigneurs de fortes résistances, et leur application est de ce fait très limitée. Elles introduisent toutefois une idée nouvelle : la violence armée peut être contenue, orientée et soumise à une autorité morale plus haute. C’est dans ce cadre que s’affine peu à peu une réflexion où la protection des innocents et le souci du bien commun prennent une place croissante.
À partir du XIIe siècle, cette culture juridique médiévale irrigue progressivement la pensée politique européenne. Les canonistes, puis les théologiens juristes comme Gratien, Thomas d’Aquin ou Vitoria, posent les bases d’un droit commun de la guerre et de la paix. Ils systématisent notamment la distinction entre guerre juste et guerre injuste, définissent les conditions légitimes du recours à la force (autorité légitime, cause juste, intention droite) et imposent des limites claires à la conduite des hostilités. Les guerres ne doivent pas viser les non-combattants, les traités engagent moralement les souverains, et ces derniers ne sont pas libres de mener n’importe quel conflit. Certains canonistes ajoutent même que la guerre doit toujours viser la restauration de la paix et du bien commun. Ces principes nourriront ensuite la réflexion sur le droit des gens, qui constitue l’ancêtre du droit international moderne.
Le droit international, tel qu’il commence à se structurer au XVIIe siècle avec Hugo Grotius, reprend et systématise ces premières réflexions médiévales. Dans Le Droit de la guerre et de la paix (1625), Grotius codifie de manière rationnelle les principes régissant la guerre et la paix : limitation des hostilités, interdiction de s’en prendre aux innocents, respect strict des traités et primauté de la négociation sur la force. Il affirme également que certaines règles s’imposent aux souverains en vertu d’un droit naturel partagé par toutes les nations, même indépendamment de la religion.
À partir du XIXe siècle, ces principes sont progressivement traduits en normes juridiques positives : les conventions de Genève codifient la protection des blessés, des prisonniers, des civils et du personnel médical. De même, les conventions de La Haye tentent de limiter les moyens et les méthodes de guerre. Toutes ces initiatives s’inscrivent dans une même dynamique : même en cas de conflit armé, la dignité humaine doit être sauvegardée autant que possible et la violence doit rester encadrée par des règles communes.
Aujourd’hui encore, les historiens du droit reconnaissent que la Paix de Dieu représente l’un des premiers efforts institutionnels, en Europe, pour encadrer juridiquement la violence et affirmer que toute guerre doit être limitée par des règles communes. Elle ne crée pas directement le droit international, mais elle en inaugure une intuition essentielle : la paix n’est pas simplement l’absence de guerre, c’est l’existence de normes supérieures protégeant les plus vulnérables et régulant la puissance.
David Vincent , doctorant en histoire des religions et anthropologie religieuse à l’École Pratique des Hautes Études.
Au delà
L’Église médiévale n’a pas seulement encadré la violence : elle a également recueilli, ordonné et transmis l’héritage du droit romain, au moment où celui-ci risquait de disparaître. En intégrant le jus romanum dans le droit canon, elle a préservé des notions décisives – personne, responsabilité, contrat, équité – et leur a donné une orientation nouvelle, fondée sur la dignité de l’homme créé par Dieu. Cette alliance entre la rigueur juridique romaine et l’anthropologie chrétienne a façonné durablement la culture politique de l’Europe. Elle a permis de penser la loi comme une protection et un service, et non comme un simple instrument de pouvoir, préparant ainsi le terrain des systèmes juridiques modernes.
Aller plus loin
Michel Kapan (dir)., Histoire médiévale (2 tomes), Rosny, Bréal, 1994.
En complément
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La vidéo YouTube de Gallia : « La paix et la trêve de Dieu : un ordre chrétien pour les guerriers ».
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Le podcast « Apaiser les guerres féodales », par Dominique Barthélemy.
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Patrick Nélidoff, « Paix de Dieu et guerre juste : une lecture d’histoire du droit », tiré de la revue Conférences de Carême de la paroisse Saint-Dominique (Toulouse), 2022. Cet article d’histoire du droit, clair et accessible, éclaire le contexte des guerres privées, la mise en place de la Paix et de la Trêve de Dieu et leur rôle dans l’émergence de normes communes limitant la violence.
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Frederick H. Russell, The Just War in the Middle Ages, Cambridge University Press, 1975. Il s’agit d’un ouvrage de référence sur la doctrine de la guerre juste entre le XIIe et le XVIe siècle, qui propose une analyse précise des sources canoniques et théologiques (Gratien, Thomas d’Aquin, Vitoria) et du cadre intellectuel ayant structuré l’encadrement chrétien de la violence.