Saint Hilaire de Poitiers, défenseur de la divinité du Christ
Ardent défenseur, contre les ariens, de la divinité du Christ, saint Hilaire, évêque de Poitiers, est l’un des grands évêques du IVe siècle. Il rencontre plusieurs fois saint Martin, l’évêque de Tours, qui fondera un monastère près de Poitiers. Saint Hilaire est aussi un théologien remarquable, qui a cherché à entrevoir rationnellement – autant que faire possible – le mystère de la sainte Trinité : il n’y a qu’un seul Dieu, mais il est en trois Personnes. Ce mystère ne contredit pas l’intelligence, mais dépasse ses capacités : il est révélé par Dieu lui-même et appartient donc au dépôt de la foi. La foi alors, loin d’entraver l’œuvre de l’intelligence dans sa recherche de la vérité, la prolonge.
Les raisons d'y croire
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C’est, de son propre aveu, à la suite d’un cheminement personnel qu’Hilaire, qui a reçu dans un milieu païen une solide culture classique, embrasse la foi en Jésus-Christ. Il devient donc chrétien volontairement, à la suite d’une réflexion philosophique, puis de la lecture des livres de l’Ancien Testament et de l’Évangile de saint Jean (cf. De Trinitate, I).
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C’est aussi volontairement qu’il subit l’exil. L’empereur Constance II soutient une théologie arienne et entend imposer l’unité religieuse par l’autorité politique, mais Hilaire refuse tout compromis doctrinal. Le synode de Béziers, en 356, convoqué sous pression impériale, sera contre lui un procès politique déguisé qui l’envoie en Phrygie (actuelle Turquie), d’où il ne peut revenir qu’en 360 ou 361.
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On ne se résout pas à une telle épreuve si l’on n’adhère pas de toute son âme aux vérités auxquelles on croit et qui en sont la cause, ou si l’on n’aime pas de toutes ses forces la personne pour laquelle on souffre. Or, Hilaire soutient que Jésus-Christ n’est pas seulement un homme, mais qu’il est aussi la deuxième Personne de la Sainte Trinité : le Verbe divin. Il refuse de se rallier à la conception erronée des évêques ariens, laquelle déshonore la personne qu’il aime le plus au monde et à laquelle il a donné son cœur : Jésus-Christ.
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La fidélité à l’être aimé devient le mot d’ordre de sa vie. C’est ce sentiment qui l’a guidé durant ses années d’existence terrestre et, conscient que seul Dieu peut la donner, il livre au lecteur du Traité sur la Trinité la prière qu’il a dû souvent répéter : « Fais, ô Seigneur, que je reste toujours fidèle à ce que j’ai professé dans le symbole de ma régénération, lorsque j’ai été baptisé dans le Père, dans le Fils et dans l’Esprit Saint. Fais que je t’adore, notre Père, et en même temps que toi, que j’adore ton Fils ; fais que je mérite ton Esprit Saint, qui procède de toi à travers ton Fils unique » (De Trinitate, 12, 57).
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De retour d’exil, l’évêque de Poitiers fait preuve, à l’égard des évêques dont la foi balance entre l’arianisme et l’orthodoxie nicéenne, d’une mansuétude égale à sa fermeté doctrinale. Certains théologiens estiment à cette époque que le Fils ressemble au Père, bien que le Père et le Fils ne soient pas exactement de la même essence. Hilaire veut, par la douceur de sa persuasion théologique, conduire ces penseurs à la foi de Nicée qui affirme l’égalité du Père et du Fils dans la divinité. C’est probablement sous son influence que le synode de Paris, tenu en 360 ou 361, proclame la foi de Nicée contre l’arianisme.
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Son traité sur la trinité des Personnes en Dieu (De Trinitate) est un livre dense et long. Il y explique (livres 1-3) la doctrine définie au concile de Nicée en 325 : Jésus-Christ est « consubstantiel (homoousios) au Père ». Puis ilréfute (livres 4-6) la position arienne (le Fils n’a aucune ressemblance avec le Père). Enfin, il répond (livres 7-12) aux objections ariennes. Il met au service de la réflexion théologique sa culture classique et la connaissance des controverses théologiques, qu’il a découvertes en fréquentant les évêques et théologiens orientaux, durant ses quatre années d’exil.
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L’évêque de Poitiers, au terme de sa vie, commente aussi les Psaumes. Dans l’introduction des Traités sur les Psaumes, il note : « Il ne fait aucun doute que toutes les choses qui se disent dans les Psaumes doivent être comprises selon l’annonce évangélique, de façon à ce que, quelle que soit la voix avec laquelle l’esprit prophétique a parlé, tout soit cependant rattaché à la connaissance de la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, incarnation, passion et royaume, et à la gloire et puissance de notre résurrection » (Instructio Psalmorum, 5). Les Psaumes constituent donc historiquement selon lui une annonce préfigurative du mystère du Christ et de son Corps mystique qu’est l’Église. Pour les hommes qui vivent après l’incarnation du Verbe divin, les Psaumes aident à mieux comprendre, en les méditant avec l’intelligence et le cœur, l’œuvre de la rédemption que Jésus-Christ, Homme-Dieu, a réalisée sur la terre pour l’amour des hommes de tout temps et de toute contrée.
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Hilaire a beaucoup écrit (Commentaire sur saint Matthieu, Livre des Synodes, etc.). Cette abondante œuvre théologique est placée sur un piédestal afin qu’elle brille pour l’intelligence de tous, lorsque le pape Pie IX déclare saint Hilaire docteur de l’Église en 1851.
En savoir plus
Le point de départ de la réflexion théologique d’Hilaire est la formule indiquée par le Christ aux apôtres, lorsqu’il les envoie annoncer aux peuples que le salut est désormais offert à tout homme. Jésus-Christ, écrit Hilaire, « a commandé de baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit [cf. Mt 28,19 ], c’est-à-dire dans la confession de l’Auteur, du Fils unique et du Don. Il n’y a qu’un seul Auteur de toutes les choses, car Dieu le Père est un seul, dont tout procède. Et Notre-Seigneur Jésus-Christ est un seul, à travers lequel tout fut fait [ I Co 8,6 ], et l’Esprit est un seul [ Ep 4,4 ] don en tous... En rien on ne pourra trouver qu’il manque quelque chose à une plénitude aussi grande, dans laquelle convergent dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit l’immensité de l’Éternel, la révélation dans l’Image, la joie dans le Don » (De Trinitate, 2, 1). Parce que Dieu le Père est entièrement amour, il donne à son Fils tout ce qu’il est, sans rien retenir pour lui. Aussi lui communique-t-il en plénitude sa divinité : « Dieu ne sait rien être d’autre qu’amour, il ne sait rien être d’autre que le Père. Et celui qui l’aime n’est pas envieux, et celui qui est le Père l’est dans sa totalité. Ce nom n’admet pas de compromis, comme si Dieu pouvait être le Père sur certains aspects, mais ne l’était pas sur d’autres » (ibid., 9, 61).
C’est pourquoi aucune des perfections du Père ne fait défaut au Fils. Il est pleinement Dieu : « Celui qui vient de la perfection est parfait, car celui qui a tout lui a tout donné » (ibid., 2, 8). La Sainte Écriture parle parfois du Christ comme d’un homme : elle met alors en évidence ce qui relève en lui de la condition humaine, qu’il tient de la Vierge Marie. Elle évoque en d’autres passages la divinité que Jésus-Christ partage avec le Père. Réduire le Christ, en raison de certaines expressions de l’Évangile, à n’être qu’un homme est donc une interprétation erronée. Jésus-Christ est vrai homme et vrai Dieu (cf. ibid., 9 et 10).
On comprend donc que le Fils est capable d’être le rédempteur de l’humanité, c’est-à-dire d’effacer en son nom le péché d’Adam et d’Ève. En devenant homme dans le sein de la Vierge Marie, le Verbe divin a assumé la nature humaine : il l’a prise sur lui. Par sa mort sur la Croix, il a libéré la nature humaine des entraves par lesquelles Satan la retenait prisonnière : « Il s’est fait notre chair à tous » (Tractatus in Psalmos, 54, 9). Il a aussi donné la vie surnaturelle à la nature humaine en infusant en elle sa grâce : « Il a assumé en lui la nature de toute chair et, au moyen de celle-là, il est devenu la vraie vie ; il possède en lui les racines de chaque sarment » (ibid., 51, 16). C’est pourquoi le Fils appelle tous les hommes à croire en lui et à s’unir à lui en recevant le baptême, qui confère la vie divine à tous ceux qui renoncent sincèrement à Satan et s’attachent à Dieu : « À travers la relation avec sa chair, l’accès au Christ est ouvert à tous, à condition qu’ils se dépouillent du vieil homme [cf. Ep 4,22 ] et qu’ils le clouent sur sa Croix [cf. Col 2,14 ], à condition qu’ils abandonnent les œuvres de jadis et qu’ils se convertissent, pour être ensevelis avec lui dans son baptême, en vue de la vie [cf. Col 1,12 ; Rm 6,4 ] » (Tractatus in Psalmos, 91, 9).
Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.
Aller plus loin
Marie-Anne Vannier (dir.), Découvrir les Pères de l’Église, Perpignan, Artège, 2024, 1232 pages. Le chapitre 2 de la troisième partie de l’ouvrage est consacré à saint Hilaire de Poitiers.
En complément
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Saint Hilaire de Poitiers, La Trinité. I, Paris, Cerf, 1999, collection « Sources chrétiennes » (SC) no 443, 396 pages ; II, Paris, Cerf, 2000, SC no 448, 483 pages ; et III, Paris, Cerf, 2001, SC no 462, 500 pages
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Saint Hilaire de Poitiers, Commentaires sur les Psaumes, Paris, Cerf, 6 volumes parus, SC, comme suit : I (Ps. 1-14), 2008, 370 pages, II (Ps. 51-61), 2014, 462 pages, III (Ps. 62-66), 2019, 310 pages, IV (Ps. 67-69 et 91), 2020, 384 pages, V (Ps. 119-126), 2022, 426 pages, VI (Ps. 127-133), 2024, 330 pages. Le commentaire de saint Hilaire sur le Psaume 118 est publié à part, Paris, Cerf, 1988 : I (SC 344, 286 pages.) et II (SC 347, 331 pages).
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L’ouvrage de saint Hilaire est en effet incomplet : il comprend une introduction générale (Instructio Psalmorum) et des commentaires sur les Psaumes 1-2, 13-14, 51-69, 118-150, ainsi que sur les titres des Psaumes 9 et 91.
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Saint Hilaire de Poitiers, Commentaire sur l’Évangile de Matthieu, I (1-13), Paris, Cerf, 1978, SC no 254, 303 pages, et II (14-33), Paris, Cerf, 1979, SC no 258, 297 pages. Le Commentaire sur saint Matthieu est le premier traité latin qui présente le premier Évangile. L’ouvrage est composé en Gaule, avant l’exil en Phrygie.
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Saint Hilaire de Poitiers, Traité des mystères, Paris, Cerf, 1967, SC 19, 184 pages. Saint Hilaire y montre que toutes les saintes figures vétéro-testamentaires préfigurent Jésus-Christ et son Église.
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Saint Hilaire de Poitiers, Lettre sur les synodes, Paris, Cerf, 2022, SC 621, 484 pages. Dans le Livre des Synodes, rédigé en Phrygie, Hilaire reproduit et commente pour les évêques de Gaule les confessions de foi et d’autres documents des synodes réunis en Orient autour de la moitié du IVe siècle.
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Benoît XVI, audience générale du mercredi 10 octobre 2007. Disponible en ligne .
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Éphrem Boularand, « La conversion de saint Hilaire de Poitiers », dans Bulletin de littérature ecclésiastique, 1961, tome 62, no 2, p. 81-104. Disponible en ligne .
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Michel Corbin, S.J., La Trinité chez saint Hilaire de Poitiers, I (livres I-VII), Paris, Cerf, 2016, 360 pages, et II (livres VIII-XII), Paris, Cerf, 2017, 460 pages.
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Jean Doignon, Hilaire de Poitiers avant l’exil. Recherches sur la naissance, l’enseignement et l’épreuve d’une foi épiscopale en Gaule au milieu du IVe siècle, Paris, Études augustiniennes, 1972, 667 pages.