La charité jusqu’au martyre : don Valentin Palencia Marquina
Né en 1871, Valentin Palencia Marquina est un prêtre espagnol du diocèse de Burgos. Ordonné en 1895, il œuvre inlassablement pour la dignité des travailleurs et l’éducation des enfants pauvres, gagnant l’estime de ceux qui le connaissent, y compris hors des milieux pratiquants. Rien ne manque à la vie de l’abbé Palencia pour être une parfaite imitation du Christ, pas même l’intervention d’un Judas dont la dénonciation l’enverra à la mort au milieu de la guerre civile espagnole, le 15 janvier 1937. Son attitude de foi, de pardon et de fidélité jusqu’à la mort conduit l’Église à le reconnaître comme martyr. Il est béatifié en 2013.
Les raisons d'y croire
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Dès le séminaire, où il est entré en 1874, Valentin choisit de se donner corps et âme à l’éducation des enfants pauvres et abandonnés, orphelins ou gamins des rues. En dépit des grandes difficultés qu’il rencontrera, jamais il n’abandonnera la vocation reçue, bien qu’elle le dévore, lui mangeant presque tout son temps. Pour elle, il aura consumé sa vie, sa santé et son moindre sou. Seul un immense amour du Christ et des âmes peut expliquer son existence entière d’abnégation, s’oubliant entièrement et toujours pour des enfants que les autres tiennent pour irrécupérables.
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Alors qu’il accueille, sans aucun moyen financier, cent quarante garçons de cinq à vingt ans, dont une quarantaine de pensionnaires, don Valentin se fait une loi de ne fermer sa porte à aucun jeune en détresse, dès lors qu’il le sait sans autre ressource. À ceux qui s’inquiètent de sa générosité, dont il n’a pas les moyens, il répond invariablement : « Saint Joseph ne nous abandonnera pas. » Sa confiance est étrangement toujours exaucée, d’une manière ou d’une autre, pour lui permettre de faire face aux besoins de la maison et à ceux de la soupe populaire qu’il a fondée. En 1927, par exemple, la maison qui abrite l’œuvre et la fondation disparaît dans un incendie. Bien qu’il n’ait rien réclamé, don Valentin voit les dons affluer, ce qui lui permet de tout reconstruire en quelques mois.
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Cela implique pour lui d’accepter de vivre dans une constante et usante précarité. Jamais, cependant, il ne voudra changer de mode de vie en acceptant les gratifications et les honneurs qui lui seront offerts à compter des années 1920 pour récompenser sa bienfaisance. Il choisit de refuser toute mise en avant de sa propre personne – la reconnaissance sera surtout posthume. Il s’efface de la sorte et ne cherche pas le secours des puissants, afin d’être bien conscient qu’il doit tout à Dieu.
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Le pape François dira d’ailleurs, lors de sa béatification en 2016, que l’œuvre de charité de l’abbé Palencia aurait suffi à lui mériter son auréole. Mais ce dernier va aussi donner à Jésus la suprême preuve d’amour et le suprême témoignage qu’un homme puisse donner : le martyre. S’il est relativement facile de songer au martyre tant qu’il s’agit d’une hypothèse lointaine ayant peu de risques de se réaliser, il est beaucoup plus difficile, lorsque l’on est vraiment confronté au danger de mourir, comme le fut Valentin Palencia, de ne pas chercher un moyen d’y échapper s’il est possible de le faire.
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En Espagne, durant la guerre civile, la foi catholique est mise hors la loi à compter du 1 août 1936, mais il poursuit son ministère de prêtre. Début janvier 1937, il est dénoncé par l’un des enfants de son patronage, et aussitôt arrêté.
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Preuve de l’immense reconnaissance qu’ils éprouvent envers don Valentin, quatre autres jeunes vont refuser de l’accuser et au contraire revendiquer l’avoir aidé à poursuivre ses activités interdites. Cela démontre l’intensité et la sincérité de la foi que le prêtre avait permis de faire grandir autour de lui. Ils sont fusillés ensemble le 15 janvier.
En savoir plus
Fils d’un modeste cordonnier, Valentin Palencia Marquida naît à Burgos le 26 juillet 1871. Élevé par des parents très pieux, il entre au petit séminaire à treize ans, et il est ordonné en 1896. Ses professeurs se souviendront de lui comme d’un « jeune homme exemplaire, dévoué à l’Église ».
Séminariste, il se préoccupe déjà de l’abandon moral dans lequel, dans une Espagne secouée par les crises politiques, grandissent des enfants pauvres et livrés à la rue. Son rêve est de les recueillir pour leur donner une éducation chrétienne, leur apprendre un métier honnête et les former dans un esprit d’amour et de charité directement inspiré de la Sainte Famille, qui demeurera son modèle constant. Il manifeste de réels dons de pédagogue.
Après deux années comme vicaire de paroisse, Valentin a l’occasion, en 1898, de réaliser son rêve. Ainsi crée-t-il la Fondation San José pour l’enseignement et l’éducation des enfants pauvres, établissement dont il est à la fois le directeur, l’aumônier et le principal enseignant. S’occupant comme un père de plus d’une centaine d’enfants pauvres et marginalisés, don Valentin est un pédagogue inventif, qui inscrit le dessin et la musique au programme de ses cours, l’un pour acquérir l’habileté manuelle, l’autre pour favoriser la délicatesse morale et le sens du beau. Tous les enfants appartiendront donc à la banda ou à la chorale de l’établissement, se distinguant parfois par leur talent. Voulant former « des chrétiens productifs » et les former à assumer leurs responsabilités dans le monde, il rêve d’un collège technique qu’il n’aura pas le loisir de créer. Malgré ce travail et ces responsabilités déjà écrasantes, Valentin fonde la Confrérie de la Sainte-Famille et assure l’aumônerie de la chapelle de l’Ecce Homo et de Saint-Henri. Ses proches le décrivent comme « l’incarnation de la Miséricorde » et le disent « pauvre et généreux ».
Ayant reçu en 1925 la croix de la bienfaisance pour son action caritative, l’abbé Palencia décline dès lors tous les honneurs et tout ce qui pourrait le mettre en avant.
Après le début de la guerre civile, en 1936, la messe est interdite et la fondation qu’il a créée fermée. Don Valentin pourrait envisager de se mettre à l’abri dans des zones non tenues par les Rouges. Il s’y refuse afin de ne pas priver son entourage, à commencer par les religieuses trinitaires de son quartier, de l’Eucharistie et des sacrements. Il sait pourtant qu’il met sa vie en danger en agissant de la sorte, mais il continue à assurer les sacrements aux fidèles. D’ailleurs, il conserve toujours sur lui une hostie consacrée afin de pouvoir communier en viatique s’il était en danger de mort.
En janvier 1937, il est dénoncé par l’un des enfants de son patronage, qui prétend n’avoir pas reçu une peseta promise pour un service rendu ; il est aussitôt arrêté. En effet, un homme qui veut soustraire la jeunesse pauvre à l’enseignement marxiste est fatalement un dangereux « ennemi du peuple » qui mérite la mort.
Or, depuis sa jeunesse, le prêtre caressait un rêve secret : « Le bonheur auquel mon âme a toujours aspiré est de donner ma vie pour le Christ. » Autrement dit, il ne juge pas suffisant d’avoir consacré sa vie à Dieu dans le sacerdoce et la bienfaisance. Il aspire au martyre, qu’il considère comme la plus haute preuve d’amour et le suprême témoignage qu’il peut rendre à Jésus. L’abbé pardonne à son délateur et au père de celui-ci qui l’a poussé à avertir les autorités.
Les Rouges vont convoquer une demi-douzaine d’anciens de l’œuvre, tous majeurs, afin de les faire témoigner contre leur bienfaiteur en dénonçant ses agissements contraires aux intérêts du peuple. Preuve de l’immense reconnaissance qu’ils éprouvent envers don Valentin, quatre de ces jeunes gens, Donato Rodriguez Garcia, German Garcia Garcia, Zacharia Cuesta Golf et Emilio Huidobro Corralès, vont refuser de témoigner contre lui au tribunal. Au contraire, ils lui réclament le privilège de partager son martyre et se vantent de l’avoir assisté dans son action clandestine. Ils sont fusillés ensemble le 15 janvier sur le mont Trabalon, à Ruiloba, en Cantabrie.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Au delà
Prévenue de son exécution, la mairie de Burgos, consternée, dénoncera la mise à mort d’un « prêtre vertueux apôtre de la charité ». Une rue de sa ville natale porte son nom et son œuvre lui a survécu.
Aller plus loin
Saturnino Lopez Santidrian, Don Valentin Palencia Marquida, el cura de los ninos pobres y huerfanos, Biblioteca Autores Cristianos, 1999.
En complément
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Promulgation du décret relatif au martyre le 1er octobre 2015 (en italien).
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Antonio Quesada, Redemptorists of Cuenca : Six Martyrs of the Spanish Civil War, trad. Gary Lauenstein : biographies des religieux tués.
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José Bergamin, traduit et présenté par Yves Roullière, Terrorisme et persécution religieuse en Espagne : 1936-1939, Éditions de l’Éclat, 2007. L’ouvrage rassemble des textes de combat et de témoignages écrits au cœur du conflit, accompagnés d’une analyse littéraire et théologique des violences antireligieuses durant la guerre civile.
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Le film de Lucia y José Antonio Nieves Conde, Un Dieu interdit, Saje Distribution, 1953. Sur le martyre des 51 clarétains de Barbastro, en 1936.