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Les mystiques
Espagne
Nº 834
XVIIe siècle

Ursula Micaela Morata, mystique observée par l’Inquisition

Ursula Micaela Morata (1628 – 1703), clarisse capucine espagnole, traverse l’histoire comme l’une des grandes mystiques du Siècle d’Or tardif. Très tôt visitée par des grâces intérieures, elle grandit dans une vie de prière qui devient, au fil des années, le lieu d’événements étonnants : visions, locutions, prophéties, lévitations, transverbération, bilocations. Sa charité envers les malades, sa fidélité dans l’épreuve, son humilité devant l’Inquisition et son obéissance constante à l’Église l’établissent comme une figure sûre et équilibrée. Fondatrice du couvent des Clarisses capucines d’Alicante, elle laisse à sa mort un corps resté incorrompu plusieurs siècles, étudié encore aujourd’hui. Sa vie, solidement documentée, demeure un témoignage lumineux de la présence de Dieu dans l’histoire.


Les raisons d'y croire

  • La vie d’Ursula Micaela Morata est connue grâce à des sources d’une rare fiabilité, rédigées à une période très proche des événements. Son autobiographie – vingt et un cahiers écrits de sa propre main sur ordre de l’Inquisition – constitue un témoignage direct, humble et précis, sans recherche d’effet. À cela s’ajoutent des chroniques contemporaines, un panégyrique publié dès 1703, et de nombreux témoignages recueillis dans les décennies qui suivent sa mort. Cette proximité temporelle, l’abondance des témoins et l’absence d’embellissement tardif rendent ces documents solides et difficiles à attribuer à l’imagination.

  • Dès l’enfance, Ursula connaît des expériences mystiques. À quatre ans, sa première vision pendant une fièvre mortelle laisse l’enfant dans une paix lumineuse qu’elle décrira plus tard comme un avant-goût de la gloire. Ce qui frappe, c’est la trace durable que cet événement laisse en elle : une orientation stable vers Dieu, confirmée ensuite par une vie spirituelle équilibrée. Cette continuité donne du poids à son souvenir et empêche de le réduire à une simple hallucination due à la fièvre.

  • Plusieurs de ses intuitions ou prophéties sont attestées par des témoins proches. Le songe annonçant la mort d’un prêtre, survenue exactement comme elle l’avait vue, provoque chez elle un retournement de vie. Ces signes valent surtout par leur sobriété : Ursula n’en tire aucune gloire personnelle, mais y voit un appel à suivre plus fidèlement le Christ.

  • L’épisode de la transverbération (1653), mis par écrit de sa propre main, s’inscrit dans une tradition mystique bien connue depuis Thérèse d’Avila. Le récit est cohérent, précis, sans exagération ; il décrit une blessure d’amour qui transforme durablement sa vie spirituelle. Il s’accompagne de progrès réels dans la charité et la paix intérieure.

  • Les phénomènes extraordinaires rapportés par ses contemporains – visions, locutions, lévitations, bilocations, prophéties – se produisent dans un cadre ecclésial solide : Ursula reste soumise à ses supérieurs, accompagnée par des confesseurs compétents (dont un inquisiteur), et ses écrits sont surveillés. La tradition chrétienne reconnaît que ces charismes ne sont crédibles que lorsqu’ils s’enracinent dans l’obéissance et l’humilité, ce qui est précisément le cas.

  • Ses expériences mystiques ont été éprouvées dans le cadre strict de l’Inquisition espagnole. À une époque où de telles manifestations exposaient une religieuse au soupçon et à de lourdes sanctions, Ursula n’avait aucun intérêt à inventer quoi que ce soit. Dénoncée par certaines consœurs, elle est examinée sans ménagement, mais sa droiture et son humilité convainquent le tribunal, qui ne retient aucune charge. Cette absence de condamnation, dans un contexte aussi rigoureux, donne du poids à l’authenticité de son témoignage.

  • Sa capacité de bilocation, rapportée dans plusieurs épisodes concrets, impressionne par la convergence des témoignages. Le cas du soldat annoncé comme déjà rentré au port, retrouvé sur place quelques instants plus tard, manifeste un savoir que rien ne peut expliquer naturellement. Ce genre de phénomène, rare mais attesté chez d’autres saints, renforce la crédibilité d’Ursula, sans qu’elle s’en soit pourtant jamais soucié.

  • Les prophéties concernant des événements publics – une crue dévastatrice ou des dangers pesant sur la région – montrent qu’elle reçoit parfois une lumière accordée pour le bien d’autrui. Les autorités civiles et ecclésiales de son temps reconnaissent d’ailleurs sa sagesse spirituelle, au point que des membres de la famille royale lui demandent conseil.

  • Les fruits spirituels produits par sa vie sont constants : charité héroïque auprès des pestiférés, patience dans la « nuit obscure », fidélité absolue à l’Église, capacité d’unifier une communauté et d’en fonder une autre. La sainteté, selon l’Évangile, se reconnaît à ces fruits plus qu’à n’importe quel phénomène extraordinaire.

  • À sa mort, la conservation prodigieuse de son corps, souple, tiède et sans odeur de corruption, est constatée par les religieuses et vérifiée par des médecins. L’incorruptibilité durable de son corps, resté intact plus de trois siècles, est un signe que la tradition catholique associe à l’action de Dieu, sans nier l’existence possible de facteurs naturels partiels. Les examens médico-légaux modernes confirment l’état exceptionnel de la dépouille, sans en donner une explication naturelle.

  • Sa réputation de sainteté, demeurée vive pendant plus de trois siècles, a été réexaminée par l’Église à l’époque contemporaine. La reprise récente de son procès, l’étude critique de ses textes et l’examen scientifique de son corps confirment que sa vie offre un ensemble cohérent : une femme ordinaire transfigurée par l’action de Dieu.


En savoir plus

Ursula Micaela Morata naît en 1628 à Carthagène, benjamine d’une famille nombreuse d’origine italienne. Orpheline très tôt, elle est élevée par sa sœur Sebastiana. Son intelligence vive lui permet d’apprendre à lire et écrire, chose inhabituelle pour une fillette de son milieu, et qui facilitera plus tard la rédaction de son autobiographie spirituelle.

À l’adolescence, elle s’oriente d’abord vers le mariage, mais rompt ses fiançailles après un songe prophétique qui l’ébranle profondément. En 1644, à quinze ans, elle entre chez les Clarisses capucines de Murcie, sous la direction de la bienheureuse Maria Angela Astorch. Elle prononce ses vœux en 1647. Les années suivantes sont marquées par la peste de 1648, qu’elle affronte en soignant les malades, puis par la crue du Segura en 1651. Ces épreuves extérieures coïncident avec une crise spirituelle intérieure : la « nuit obscure », dont elle sortira en écrivant, sur l’ordre de son confesseur.

La jeune religieuse, parfois incomprise de certaines consœurs effrayées par les phénomènes mystiques dont elle est l’objet, est néanmoins soutenue par les autorités ecclésiastiques. À partir des années 1650, son rayonnement spirituel dépasse largement son monastère. En 1661, elle devient conseillère et secrétaire du couvent.

Vers 1670, portée par ce qu’elle discernait comme un appel de Dieu, elle entreprend la fondation d’un nouveau monastère à Alicante. Les débuts sont difficiles, mais l’appui de bienfaiteurs locaux et de membres de la famille royale permet d’établir une communauté stable. Le couvent, consacré au Très Saint Sacrement, sera son œuvre durable. Elle en devient abbesse en 1699.

Ursula continue d’écrire jusqu’en 1684. Ses dernières années sont marquées par des maladies répétées, qu’elle vit avec une grande paix. Elle meurt en 1703, en tenant un crucifix. Son corps est exposé six jours sans aucun signe de décomposition, ce qui étonne la population et suscitera de nombreuses visites. Devant la persistance du phénomène, son corps est finalement placé dans une châsse de verre, où il repose encore.

Les troubles de l’histoire – guerre de Succession, puis guerre civile espagnole – manquent de détruire ses restes et ses écrits, mais les religieuses parviennent à les sauver. Ses manuscrits et son corps demeurent aujourd’hui les deux grands témoins matériels de sa vie.

Aux XXe et XXIe siècles, l’Église reprend son procès de béatification. En 2006, elle est proclamée servante de Dieu. En 2009, une étude scientifique complète confirme l’état exceptionnel de sa dépouille. Le monastère qu’elle a fondé, vivant encore de son héritage, accueille aujourd’hui ceux qui viennent prier devant son corps et découvrir cette femme dont la vie associe de manière singulière profondeur mystique, service concret et équilibre humain.

Antoine de Montalivet a étudié la philosophie et la théologie au séminaire diocésain de Fréjus-Toulon.


Au delà

L’Inquisition espagnole du XVIIe siècle était une institution ecclésiale et judiciaire chargée d’examiner les questions de doctrine et de protéger l’unité de la foi dans un contexte marqué par de fortes tensions religieuses. Ses méthodes suscitaient souvent de la crainte, notamment chez les personnes faisant état d’expériences mystiques. Elle se fondait sur une enquête précise, des témoignages et des discernements multiples. Être dénoncée n’était pas anodin, mais n’impliquait pas automatiquement la condamnation. Le cas d’Ursula Micaela montre qu’une religieuse sincère, humble et bien accompagnée pouvait être comprise et même protégée lorsque sa vie spirituelle était jugée authentique et équilibrée.


Aller plus loin

Chantal Delille (dir.), Le Voile et la plume. Autobiographie et sainteté féminine dans l’Espagne moderne (XVIe-XVIIe siècles), Madrid, Casa de Velazquez, Collection de la Casa de Velazquez no 119, 2011. Ouvrage collectif sous l’égide de la Casa de Velazquez : ce livre étudie la vie mystique en Espagne au XVIIe siècle et mentionne l’autobiographie d’Ursula (et son manuscrit).


En complément

  • Une page Wikipédia lui est dédiée.

  • Fernando Rodes Lloret, Sor Ursula Micaela Morata, vida y muerte (estudio biografico y antropologico-forense), Publicaciones Universidad de Alicante, 2014.

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