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Reliques
Asie mineure
Nº 991
248-329

Sainte Hélène : quand l’Empire se tourne vers la Croix

Le destin d’Hélène – Flavia Iulia Helena Augusta – est celui d’une ascension extraordinaire : issue d’un milieu modeste, qualifiée de stabularia (servante d’auberge), elle devient « Augusta » (titre donné aux impératrices), et mère de l’un des empereurs les plus influents de l’histoire romaine. Sa vie, façonnée par la foi chrétienne, prend une dimension déterminante. Inspirée par l’Esprit Saint, elle contribue à orienter son fils Constantin vers la liberté de culte et la fin des persécutions contre les chrétiens. À Jérusalem, elle est associée à la découverte des reliques de la Passion et de la Sainte Croix ; après sa mort, ses propres reliques sont transportées en France, où elles accomplissent plusieurs signes prodigieux qui fortifient la foi en Dieu.


Les raisons d'y croire

  • On ne sait pas grand-chose sur la façon dont Hélène se convertit à la foi chrétienne. En revanche, on connaît sa vie, empreinte d’une grande ferveur et de foi dans la Providence, alors qu’à son époque les chrétiens sont encore persécutés et qu’ils ont mauvaise réputation. C’est d’être convaincue de l’existence du Christ, de sa mort sur la Croix et de sa résurrection qui lui donne de vivre pour étendre le règne du Sauveur.

  • La vie et le destin d’Hélène jouent un rôle essentiel dans l’histoire de la chrétienté. Grâce à sa recherche de Dieu et des reliques, elle permet à d’autres d’accéder à la foi. Sans sa prière de mère, son fils Constantin n’aurait sans doute pas vaincu ses rivaux ; il n’aurait pas déclaré l’édit de Milan, ni de ce fait permis l’expansion de la foi chrétienne dans l’Empire. Sans elle, les lieux saints de Jérusalem et l’inventio crucis (découverte de la Sainte Croix) n’auraient pas eu lieu si tôt dans l’histoire. La foi d’Hélène a fait basculer l’Empire d’une civilisation païenne à une civilisation chrétienne.

  • Les historiens se sont longtemps interrogés sur l’authenticité de la vraie Croix. On peut établir avec certitude vers 330 la construction du Saint-Sépulcre, sous Constantin, et Cyrille de Jérusalem, qui vivait précisément à Jérusalem, parle déjà vers 350 du bois de la Croix comme d’une réalité présente dans la ville, et dont des fragments s’étaient répandus dans le monde chrétien.

  • Au plus tard en 395, la tradition qui attribue à Hélène la découverte de la Croix est suffisamment établie pour qu’Ambroise de Milan la présente publiquement comme un épisode connu de l’histoire chrétienne (De obitu Theodosii).

  • Rufin d’Aquilée (vers 345 – 411), qui a séjourné longuement en Palestine à partir des années 370, rapporte lui aussi la découverte de la Croix par Hélène (Historia ecclesiastica).

  • La mémoire du lieu du supplice de la Croix ne s’est jamais perdue : les Romains avaient fait ériger au lieu même du Golgotha un temple pour la déesse Vénus dans le but d’empêcher le développement du culte chrétien, et d’abolir tout souvenir de la passion du Christ. L’information s’est transmise au sein de la communauté juive, ce qui a permis de retrouver le Saint Sépulcre.

  • Comme il est impossible de savoir laquelle des trois croix est celle du Sauveur, un miracle met fin au doute. L’évêque de Jérusalem, Macaire, après avoir invoqué Dieu, fait toucher chaque croix à une femme gravement malade ; les deux premières ne lui font aucun bien, mais, au contact de la troisième, elle guérit sur-le-champ. Dès le tournant du Ve siècle, Rufin d’Aquilée rapporte ces éléments. Le récit est transmis, avec une remarquable stabilité dans ses éléments essentiels, par trois historiens ecclésiastiques grecs du Ve siècle : Socrate de Constantinople, Sozomène et Théodoret de Cyr.

  • Les objets de dévotion transmis au fil de l’histoire, aussi sacrés soient-ils, demeurent légitimement soumis à l’examen et au débat : la foi chrétienne n’exige pas d’y adhérer aveuglément. Cependant, ces objets sont avant tout des médiations, et les signes et les grâces qui leur sont associés au cours des siècles sont très nombreux.

  • Dès sa mort, vers 330, Hélène fait l’objet d’une profonde vénération et sera honorée en Orient comme « égale aux Apôtres ». Son corps est rapidement transféré à Rome et déposé dans un imposant sarcophage de porphyre placé au sein d’un mausolée impérial de la Via Labicana à l’occasion de funérailles dignes de son rang d’Augusta. Au-delà de ces honneurs dynastiques, la vénération durable de sa mémoire et de ses reliques témoigne de son exceptionnelle réputation de foi et de sainteté.


En savoir plus

Hélène est certainement une femme très belle, qui vit selon les mœurs de l’époque en Bithynie (dans l’actuelle Turquie), c’est-à-dire qu’elle se laisse courtiser, et c’est ainsi qu’elle rencontre Constance Chlore vers 270, officier lors d’une campagne militaire. De leur amour naît un fils, Constantin. En 293, Constance devient empereur et doit répudier Hélène, de condition simple, pour un mariage politique avec Théodora. À partir de ce moment, Hélène vit dans l’ombre. Mais, lorsque Constance meurt, en 306, ses troupes proclament Constantin empereur, bien qu’il ne s’agisse pas d’une succession prévue dans la tétrarchie. Au regard de la suite des événements, on peut aisément y lire une action providentielle divine.

Constantin, devenu empereur, fait revenir sa mère à la cour avec le titre honorifique d’Augusta. C’est probablement dans ces années qu’elle se convertit au christianisme, malgré les persécutions très présentes. On raconte qu’elle reste simple et proche des pauvres ou des nécessiteux malgré l’opulence de sa nouvelle condition, et qu’elle est appréciée. Elle exerce une certaine autorité auprès de son fils. L’Empire est encore partagé entre plusieurs Augustes ou rivaux, et Constantin doit se battre pour régner. On imagine bien qu’Hélène prie pour sa victoire et pour sa vie car, s’il perd, il sera mis à mort.

Juste avant la bataille au pont Milvius contre son rival Maxence, en 312, Constantin témoigne auprès de l’archevêque Eusèbe de Césarée avoir reçu une vision du Christ sous la forme du symbole du chrisme – dont les lettres grecques Ρ (rho) et Χ (chi) sont celles du mot Christ –, accompagné d’une voix lui disant : « Par ce signe tu vaincras. » Il fait peindre ce signe sur les boucliers de ses soldats, et de celui-ci vient la victoire. Le Sénat de Rome le reconnaît alors comme unique empereur de tout l’Empire d’Occident. À partir de ce moment, non seulement il place sa victoire sous le signe du nom de Jésus, mais il met également fin aux terribles persécutions menées par Dioclétien. En 313, il s’allie avec Licinius, l’un des deux empereurs d’Orient, contre Maximin afin d’autoriser le culte libre du Dieu des chrétiens dans l’ensemble de l’Empire. Le fameux édit de Milan marque un tournant décisif dans l’histoire de l’Empire.

Quelques années plus tard, dans un esprit de provocation envers Constantin, Licinius veut revenir sur cet édit. Leurs troupes s’affrontent alors : Licinius perd et Constantin, malgré les recommandations chrétiennes de sa mère, le fait exécuter sans pitié. Un autre épisode montre combien les réactions de Constantin peuvent être cruelles. Le fils de Constantin, Crispus, en qui il avait mis sa confiance, aurait eu une liaison avec Fausta, sa belle-mère, une des femmes du palais. Cela déclenche sa colère et il décide de les tuer tous les deux malgré l’opposition d’Hélène. Celle-ci s’inquiète certainement pour l’âme de son fils et elle saisit chaque occasion de le convertir. Constantin ne demandera le baptême que sur son lit de mort.

Hélène est décidée à entreprendre un voyage à Jérusalem pour retrouver la Sainte Croix du Christ. Elle part en 326 (ou 327), avec l’accord de son fils. Elle y recherche méthodiquement les lieux où pourraient se trouver la Croix ou toute autre relique. Un récit du Ve siècle enrichit la tradition : un Juif nommé Judas aurait indiqué à Hélène qu’un temple dédié à Vénus (Aphrodite) avait été construit sur le lieu du Golgotha afin de tromper les chrétiens et d’éviter qu’ils viennent s’y recueillir. Il se convertira à la découverte de la Croix. Hélène fait ordonner par Constantin la destruction du temple et fait fouiller le lieu afin d’y bâtir une basilique en l’honneur du Saint Sépulcre. C’est là que sont retrouvées trois croix pouvant correspondre à celles utilisées à l’époque de la mort de Jésus, relativement bien conservées par rapport aux autres croix. Les gibets et instruments de torture étaient considérés comme impurs par les juifs, qui refusaient de les manipuler. Il est donc possible que la Croix soit restée sur les lieux mêmes du supplice. Y est retrouvé également un titulus crucis (écriteau portant ici l’inscription rapportée dans les Évangiles : « Jésus est le roi des Juifs ») ainsi que des clous, que l’on pense immédiatement être ceux utilisés pour la crucifixion du supplicié.

Après l’authentification de la vraie Croix par le miracle de la guérison d’une femme à son contact, l’impératrice laisse un morceau de la Croix à Jérusalem, qui sera exposé une fois la basilique bâtie, et garde un autre morceau, le titulus et les clous pour Constantin. L’émotion de ce dernier est grande. Il fait déposer la sainte relique dans l’église Sainte-Croix de Jérusalem, à Rome, à l’emplacement du Sessorium. En outre, il promulgue une loi pour interdire que la croix serve encore d’instrument de supplice. « Il vénérait la croix d’une manière particulière, à la fois à cause de la puissance qu’elle lui avait conférée dans ses combats contre ses ennemis, et aussi à cause de la manière divine dont le signe lui était apparu. Il fit abolir par une loi la crucifixion, en usage chez les Romains, dans les tribunaux. Il ordonna que ce signe divin fût toujours inscrit et frappé sur les monnaies et les images chaque fois qu’on en frapperait ; et ses images, qui existent encore sous cette forme, témoignent toujours de cet ordre » (Sozomène, Histoire ecclésiastique, I, 8, 13).

À l’époque médiévale, un moine du IXe siècle, à Hautvillers, près de Reims, dénommé Theutgise, gravement malade, raconte avoir été guéri après des suppliques adressées à sainte Hélène. Ayant fait la promesse de se rendre en pèlerinage sur sa tombe, à Rome, il s’exécute, mais, une fois sur place, il décide de voler les reliques de la sainte lors d’un moment favorable où il s’y sent invité (on appelle parfois cela un furta sacra ou « vol sacré »). En chemin jusqu’à Reims, le moine a maintes fois l’occasion de se persuaderque sainte Hélène bénit ce projet. Cependant, à son arrivée à Hautvillers, ses supérieurs ne le voient pas de cet œil et sont perplexes. Pour s’assurer que Theutgise ne ment pas ou ne s’est pas laissé berner par sa candeur, on envoie une commission à Rome chargée d’attester que les reliques ont bien disparu du mausolée, et de demander au pape Léon VI de régulariser la situation. Celui-ci, après s’être fait raconter l’histoire de Theutgise, et convaincu qu’il s’agit d’une manifestation de la Providence, demande aux moines d’Hautvillers de conserver la relique, et il leur offre, en signe de réconciliation, des fragments de reliques d’autres saints. À la Révolution, les reliques d’Hautvillers échappent à la destruction grâce à dom Grossard, dernier abbé du monastère, qui les retire de leur châsse et les cache dans une église de son village natal, juste avant la destruction du monastère, en 1793. Elles font l’objet d’une nouvelle translation vers Paris en 1820 à l’église Saint-Leu-Saint-Gilles, où l’on peut toujours les vénérer aujourd’hui.

Elisabeth de Sansal, diplômée de bioéthique à l’Université Pontificale Regina Apostolorum à Rome.


Au delà

Chaque signe ou prodige de la gloire de Dieu est un don qui peut être reçu ou rejeté librement. Ce n’est pas parce qu’ils existent que l’on croit, mais parce qu’ils confirment ou manifestent la foi qui la sous-tend. Chacun reste donc libre de croire malgré des éléments manifestes, comme chacun reste également libre de ne pas croire. C’est cette humilité face aux événements qui guide l’Église depuis ses débuts. « Personne ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » ( Jn 6,44 ).


Aller plus loin

Thèse doctorale de Jan Willem Drijvers, Helena Augusta. The Mother of Constantine the Great and the Legend of her Finding of the True Cross, 1991.


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