Je m'abonne
© CC0/wikimédia
Histoires providentielles
Malte
Nº 989
15 août 1942

Il-Konvoj ta’ Santa Marija

En août 1942, après deux années de siège et de bombardements germano-italiens, Malte est proche de l’épuisement. Londres lance l’opération Pedestal : quatorze navires marchands chargés de vivres, de carburant et de matériel doivent traverser une Méditerranée contrôlée par l’Axe. Malgré une escorte exceptionnelle, le convoi subit des attaques continuelles, de sorte que seuls cinq cargos atteignent finalement Malte. L’un d’eux, le pétrolier américain Ohio, gravement endommagé, pratiquement incapable de naviguer, est soutenu et remorqué jusqu’au Grand Harbour de Malte. Il y entre le 15 août 1942, fête de l’Assomption, apportant un carburant vital à l’île. Pour les Maltais, il devient Il-Konvoj ta’ Santa Marija, le « convoi de Sainte Marie ».


Les raisons d'y croire

  • Malte occupe une position stratégique exceptionnelle au cœur de la Méditerranée, entre l’Italie et l’Afrique du Nord. En 1942, si Malte tombe, l’Axe pourrait sécuriser ses communications avec l’Afrique et renforcer son offensive vers l’Égypte et le canal de Suez. À l’inverse, maintenir Malte permettait aux Britanniques de perturber continuellement la logistique ennemie et de conserver ce verrou au centre de la Méditerranée. Or Malte assiégée se trouve réellement dans une situation critique ; ce n'est pas une dramatisation ultérieure. Une estimation rapportée par la presse maltaise situe à quelques jours à peine l'horizon d'une capitulation.

  • Les Alliés savaient que faire parvenir le convoi jusqu’à Malte serait extrêmement difficile, mais l’importance stratégique de l’île interdisait de l’abandonner. Le convoi de ravitaillement devait traverser plusieurs lignes successives de défense germano-italienne : l’aviation, les lance-torpilles sur le passage du détroit de Sicile, la flotte italienne Regia Marina… Plusieurs lignes de sous-marins ennemis furent également placées sur la route probable du convoi. L’amiral Syfret témoigne qu’il y eut peu de moments où l’on ne signalait pas avions, sous-marins, torpilles ou contacts sonar.

  • La Naval Historical Branch britannique a publié un rapport sur Pedestal qui permet de documenter presque heure par heure cette accumulation de menaces. Cette source historique est totalement indépendante de la tradition religieuse maltaise.

  • Le bilan de l’opération permet de mesurer la violence de l’opposition militaire. Plus de 350 marins et militaires meurent selon le bilan britannique. Quatorze navires marchands avaient entrepris la traversée ; cinq seulement parvinrent à Malte. L'escorte britannique, pourtant extraordinairement puissante, subit des pertes sévères.

  • Le destin du pétrolier Ohio est emblématique de toute l'opération. Ce bâtiment transporte quelque 11 500 tonnes de produits pétroliers. Sa cargaison est vitale pour l’île de Malte, mais au fur et à mesure des attaques, son état devient catastrophique. Il fut torpillé au niveau de ses citernes de kérosène, éventré, incendié, puis soumis à de nouvelles attaques aériennes, mais les incendies n’entraînèrent pas sa destruction.

  • Les récits parlent de l’Ohio comme ayant le « dos brisé ». Le navire n'est plus capable de poursuivre sa route comme un bâtiment autonome. Il est devenu, selon la description contemporaine, une « épave flottante ».

  • Une étude publiée en 2018 par des chercheurs de l'Université de Malte et la Society of Naval Architects & Marine Engineers confirme que le bâtiment était dans un état structurel extrêmement précaire. De fait, le navire s'enfonce progressivement dans l'eau. Une source maltaise donne un rythme d'environ six pouces par heure, soit 15 cm. Il faut donc non seulement le faire progresser vers Malte, mais parvenir à le faire avant qu'il ne sombre ou que sa structure ne cède définitivement.

  • Alors que l’île est au bord de l’épuisement, le secours tant attendu arrive par ce navire presque détruit qui entre au port le 15 août, jour de la fête de l'Assomption de Marie. La lecture providentielle de cet enchaînement d’événements hautement improbables s’est naturellement et spontanément imposée au peuple maltais.

  • L’arrivée du convoi permet à l'île de poursuivre sa résistance. Le gouvernement britannique estime que le ravitaillement lui donne environ dix semaines supplémentaires. Ces quelques semaines prennent rétrospectivement une importance considérable : Pedestal n'abolit pas immédiatement le siège, mais Malte tient. Les développements militaires de l'automne, notamment El Alamein et Torch, changent ensuite la situation stratégique en Méditerranée.


En savoir plus

En août 1942, les Britanniques savent que faire parvenir un nouveau convoi jusqu’à Malte sera extrêmement difficile. Mais l’importance stratégique de l’île interdit de l’abandonner. Pour protéger les quatorze navires marchands de l’opération Pedestal, la Royal Navy mobilise des moyens exceptionnels : deux cuirassés, quatre porte-avions — dont le Furious, chargé d’acheminer des Spitfire vers Malte —, sept croiseurs et trente-deux destroyers participent aux différentes forces de l’opération. Une telle concentration de puissance pour seulement quatorze cargos donne la mesure de l’enjeu : il faut faire parvenir à Malte suffisamment de vivres, de munitions et surtout de carburant pour lui permettre de continuer à combattre.

Le 11 août, alors que le convoi traverse encore la Méditerranée occidentale, les pertes commencent. À 15 h 14, le sous-marin allemand U-73 lance quatre torpilles contre le porte-avions HMS Eagle. Le bâtiment sombre en quelques minutes. Sa disparition prive la flotte d’environ un quart de sa capacité aérienne embarquée. Les attaques aériennes s’intensifient. Le lendemain, 12 août, le convoi entre dans la zone où les bombardiers de l’Axe peuvent désormais bénéficier d’une escorte de chasseurs : cette journée va devenir le cœur de la bataille.

Les vagues d’avions allemands et italiens se succèdent. Une des attaques rassemble environ 80 appareils ennemis. Le porte-avions Indomitable est gravement touché et mis hors d’action. Bombardiers, avions-torpilleurs et sous-marins frappent simultanément. Dans la nuit du 12 au 13 août, les vedettes lance-torpilles de l’Axe viennent encore s’ajouter aux attaques. Le convoi se disloque progressivement et les pertes deviennent considérables.

Parmi les quatorze navires marchands se trouve le pétrolier américain SS Ohio, commandé par le capitaine Dudley Mason. Sa cargaison de carburant est vitale pour Malte. Le 12 août, le sous-marin italien Axum le torpille. L’explosion ouvre une énorme brèche dans son flanc et provoque un violent incendie. Malgré les dégâts, l’équipage maîtrise le feu et les mécaniciens réussissent à remettre les machines en marche. L’Ohio reprend sa route.

Mais les attaques continuent. Bombes et explosions proches malmènent toujours davantage sa structure. Un avion ennemi abattu vient s’écraser sur le pétrolier. Les chaudières et les installations mécaniques sont gravement atteintes ; la gouverne devient inutilisable, les communications sont en partie détruites, la salle des pompes est ouverte à la mer et la coque est si éprouvée qu’elle menace de se rompre. L’Ohio s’enfonce progressivement dans l’eau et finit par perdre toute capacité de naviguer par ses propres moyens. Son équipage se résout même l’abandonner avant de remonter à bord pour tenter une nouvelle fois de le sauver.

À ce stade, abandonner le pétrolier aurait été compréhensible. Mais sa cargaison est trop précieuse. Plusieurs bâtiments de la Royal Navy entreprennent alors de ramener cette épave flottante jusqu’à Malte. Les destroyers HMS Penn et HMS Bramham viennent se placer contre ses flancs pour le soutenir et le stabiliser, tandis que d’autres bâtiments participent au remorquage et à la direction de l’ensemble. Il ne s’agit presque plus de faire naviguer l’Ohio, mais de l’empêcher de sombrer assez longtemps pour parcourir les derniers milles.

Le bilan de Pedestal montre à quel point le passage du convoi fut difficile. Toutefois les bateaux transportèrent suffisamment de ravitaillement pour prolonger la résistance maltaise jusqu’au dénouement de la guerre.

Solveig Parent


Aller plus loin

Dennis A. Castillo, The Santa Marija Convoy : Faith and Endurance in Wartime Malta, 1940–1942, Lanham, Lexington Books, 2011. Ouvrage écrit à partir d’histoires publiées et de témoignages.


En complément

Précédent
Voir tout
Suivant