Saint Laurent défend le vrai trésor de l’Église
Début août 258, les mesures persécutrices prises contre l’Église par l’empereur Valérien s’aggravent. Les spoliations des biens ecclésiastiques prévues par la nouvelle législation viennent priver de secours les pauvres assistés par la communauté chrétienne de Rome. Le pape Sixte II charge donc Laurent, son archidiacre, de prendre les mesures nécessaires à la redistribution des fonds en sa possession avant que l’Empire s’en saisisse. C’est la raison pour laquelle Laurent, contre l’usage et ses habitudes, ne se trouve pas aux côtés du pontife lorsque celui-ci est arrêté, avec six autres diacres, dans la catacombe de Prétextat où ils célébraient la messe. Reporté de quelques jours, au 10 du mois, le martyre de Laurent n’en sera que plus atroce et plus spectaculaire, lui assurant une gloire universelle et faisant de lui le troisième saint patron de la ville de Rome.
Les raisons d'y croire
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Nous ne possédons plus les actes authentiques du martyre de saint Laurent. Ils font partie des archives ecclésiastiques romaines confisquées et détruites en 304 au début de la grande persécution de Dioclétien. Cependant, l’immense popularité du martyre s’est fondée sur des faits réels qui eurent de nombreux témoins, transmettant une tradition parfaitement attestée.
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Saint Ambroise, un siècle à peine après la mort de Laurent, en a recueilli les échos et connu, sinon des témoins directs, du moins des gens de la génération suivante, dépositaires de leurs souvenirs. L’on ne peut donc considérer le récit de la mort de Laurent comme une fiction sans fondement.
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Grâce notamment au pape Calixte, un ancien banquier, l’accroissement de la communauté catholique et de ses charges favorise la mise en place de tout un système de gestion des fonds de l’Église, qui gère les propriétés foncières, les cimetières, les lieux de culte, les collèges funéraires et leur système d’assurance obsèques. L’Église à Rome prend aussi en charge une action caritative pléthorique qui secourt entre autres les veuves, les orphelins, les prisonniers, les malades, les exilés, mais aussi quasiment tous les miséreux de la ville, quand même ils ne seraient pas chrétiens. L’exercice de la charité s’appliquant à tous est incompréhensible pour des autorités qui n’ont jamais mis en place de système social et laissent les pauvres à leur misère. C’est justement un des facteurs du triomphe du christianisme.
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Laurent a la charge des finances de l’Église. Il est en contact permanent avec les autorités, dont il est l’interlocuteur privilégié. Tout le monde connaît ce prêtre de haut rang. Laurent sait parfaitement à quoi sa charge l’expose, mais il l’assume cependant sans hésiter.
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La persécution de 258 est inspirée à Valérien par des raisons financières. Le danger se rapprochant, Sixte a envoyé Laurent en mission hors de Rome, non seulement pour qu’il puisse prendre des mesures de redistribution des fonds ecclésiastiques, mais aussi pour le mettre à l’abri en cas de rafle, de sorte que l’Église ne reste pas sans chef. Il a raison, puisque Sixte et ses diacres sont arrêtés le 6 août 258 et aussitôt condamnés à mort. Cependant, Laurent revient se constituer prisonnier au tribunal. La gloire du témoignage et l’amour du Christ surpassent donc pour lui l’attachement à cette vie passagère. Mais celui qui devrait partager le sort des autres n’est ni arrêté ni condamné.
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On le convoque le lendemain devant le préfet urbain Cornelius Secularis, personnage parfaitement historique. Les deux hommes se connaissent déjà. Le préfet demande à Laurent de lui remettre un inventaire détaillé de toutes les propriétés dont il a la charge, ainsi que la totalité des liquidités en sa possession. Laurent demande un délai de trois jours, qui lui est accordé et qu’il va mettre à profit pour distribuer l’argent en question aux nécessiteux. C’est donc escorté par les pauvres qu’il a secourus qu’il revient au tribunal et déclare : « Voici les trésors de l’Église que tu m’as réclamés » – affirmation juste d’un point de vue chrétien, mais irrecevable pour un païen qui croira à une provocation.
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Dans l’espoir de lui arracher l’aveu de la cachette des trésors recherchés, le préfet fait conduire Laurent au temple d’Antonin et Faustine divinisés, sur le forum, là où s’élève l’église San Lorenzo in Miranda, et le soumet à l’un des pires supplices de l’arsenal judiciaire romain : le gril ardent. Il s’agit avant tout de le faire parler sous la torture. Laurent ne dira rien, pour l’excellente raison qu’il a déjà tout dit et ne peut rien dire de plus. Il semble, alors qu’il rôtit vivant, bénéficier d’un phénomène mystique bien connu, l’impassibilité, qui, s’il n’empêche pas les blessures infligées par les bourreaux, empêche le martyr de les ressentir et de souffrir.
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Le phénomène est très souvent évoqué dans des documents impossibles à mettre en cause, telles la lettre sur les martyrs de Lyon ou la passion de sainte Perpétue. Le réfuter d’emblée n’est pas possible.
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La somptueuse basilique de San Lorenzo fuori le mura – édifiée dès la paix de l’Église, à peine cinquante ans après la mort de Laurent, sur la tombe de celui-ci, située dans le cimetière de Cyriaque, près de la via Tiburtina – atteste de l’importance du martyr et de la grandeur de son témoignage, dont beaucoup de gens se souvenaient encore pour y avoir assisté.
En savoir plus
Certains historiens réfutent le passage de la Passion de saint Laurent, dans lequel celui-ci, rentré en hâte et apprenant que Sixte et les autres comparaissent au tribunal, se précipite pour les rejoindre. Pourtant, ce type de comportement est ordinaire et attesté par nombre d’autres actes des martyrs, dont l’authenticité est incontestable. On peut donc admettre la réalité de la rencontre et du dialogue entre Sixte et Laurent, qui aurait déclaré en pleurant de frustration : « Père, où vas-tu ? Ne laisse pas ton fils derrière toi ! Mon évêque, oublies-tu qu’il est malséant que tu célèbres sans ton diacre ?! » Que Laurent donne là une catéchèse du martyre sacerdotal – le supplice qui configure le prêtre martyr au Christ, à la fois victime et grand prêtre – ne rend pas le dialogue improbable. Pas plus que la réponse de Sixte : « Cesse de pleurer, mon fils. Je ne te laisse qu’afin que tu soutiennes de plus grands combats. Tu nous suivras dans trois jours », où l’on a voulu voir une pseudo-prophétie concoctée a posteriori. Outre que l’on en connaît des équivalents dans d’autres passions – les condamnés consolant les compagnons qu’ils laissent derrière eux et qui aspirent à les rejoindre au Ciel, bénéficiant alors de lumières sur l’avenir –, l’on peut en faire une lecture plus prosaïque. Sixte sait très bien que les autorités ne reculeront devant rien pour arracher à Laurent les trésors de l’Église et qu’il ne bénéficiera pas de la mort rapide et relativement clémente qui l’attend. Il soutiendra en effet « de plus grands combats », déduction de pur bon sens.
La passio sancti Laurentii qui nous est parvenue est certes un document tardif sujet à caution. C’est tout de même un document intéressant en cela qu’il met en évidence l’incompréhension grandissante entre la société païenne et les chrétiens de plus en plus nombreux. Quand Laurent proclame, en exhibant les nécessiteux qu’il a secourus, qu’il s’agit des trésors de l’Église, il tient un langage aberrant aux yeux des autorités. Deux conceptions de l’homme s’opposent frontalement, les gueux, regardés comme des déchets, des sous-hommes, ne pouvant être une richesse pour personne dans les mentalités païennes. Nous assistons là à un changement qui s’entend même dans le vocabulaire courant, où les mots changent de signification et ne veulent plus dire la même chose selon le parti des interlocuteurs. On remarquera d’ailleurs que le même phénomène se produit aujourd’hui en sens inverse, alors que le sens chrétien des mots et des actes se perd pour une majorité de nos contemporains. Dans tous les cas, il présage d’un rejet – qui peut devenir violent – des valeurs chrétiennes par ceux qui ne les comprennent plus.
De même, les fameuses répliques de Laurent au juge : « Dis-leur de me retourner, ce côté-là est cuit à point », puis ses derniers mots (« C’est prêt. Mangez maintenant ! ») rappellent celle du martyre lyonnais Attale en 177, mis à griller lui aussi : « Vous êtes en train de mettre de l’homme à cuire. Nous, nous n’en mangeons point car il ne se fait rien de mal parmi nous. » Dans les deux cas, il s’agit pour les martyrs de réfuter la fausse interprétation de la messe, représentée comme un banquet cannibale, qui circule dans le peuple et laisse croire que les chrétiens mangent des bébés pendant leurs cérémonies… On voit que, jusqu’à la dernière seconde et dans les pires tourments, les témoins se veulent encore apologètes.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Hippolyte Delehaye, Les Origines du culte des martyrs, deuxième édition revue, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1933, coll. « Subsidia Hagiographica », numéro 20.
En complément
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Martyrologe romain, Paris, C. Poussielgue, 1898.
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Acta Sanctorum, Augusti, t. II, 10 août : S. Laurentius.
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Ambroise de Milan,Les Devoirs, livre I, 41, p. 205-207, texte établi, traduit et annoté par Maurice Testard, Paris, Les Belles Lettres, 1984, coll. « Collection des Universités de France ».
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Prudence, Le Livre des couronnes (Peristephanon), hymne II, « Passion de saint Laurent », texte établi et traduit par Maurice Lavarenne, Paris, Les Belles Lettres, 1951, coll. « Collection des Universités de France ».
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Augustin d’Hippone, Sermons, notamment les sermons 302-305 consacrés à saint Laurent, dans Œuvres de saint Augustin, Paris, Institut d’Études augustiniennes.
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Paul Allard, Le Christianisme et l’Empire romain, de Néron à Théodose, Paris, Victor Lecoffre, 1897.
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Jacques Zeiller, L’Empire romain et l’Église, Paris, Éditions E. de Boccard, 1928.
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Émile Mâle, Rome et ses vieilles églises, Paris, Flammarion, 1944.
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Paul Monceaux, La Vraie Légende dorée : relations de martyre, Paris, Payot, 1928.
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Anne Bernet, Les Chrétiens dans l’Empire romain : des persécutions à la conversion, Ier-IVe siècle, Paris, Tallandier, coll. « Texto », 2013.