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Les papes
Grèce et Rome
Nº 982
195 – 256

Sixte II, gardien de l’Église au temps des persécutions

Au début de l’été 257, l’empereur Valérien, pour faire face au déficit public, a l’idée de s’emparer des biens de l’Église. Un édit est publié, qui oblige évêques et prêtres à sacrifier aux idoles et qui interdit aux chrétiens de se réunir. Ceux qui désobéiront seront immédiatement dépouillés de leur fortune, voire exécutés pour reconstitution d’association interdite – crime très grave en droit romain. C’est dans ces circonstances difficiles que disparaît le 2 août le pape Étienne, peut-être exécuté. Son successeur, Sixte II, est élu dès le 30 : il n’a même pas un an de pontificat devant lui, mais il en fera bon usage.


Les raisons d'y croire

  • Sixte devient pape en une période de crise profonde qui fait suite au déclenchement en 250 de la persécution de Dèce ; celle-ci a entraîné une si grande vague d’apostasies que l’on a pu penser qu’elle allait avoir raison du christianisme. Après la mort du pape Fabien, martyrisé en janvier 250, l’Église reste sans tête durant dix-huit mois, laissant à des initiatives individuelles plus ou moins heureuses le soin de gérer des dossiers très épineux. La sagesse, la charité et la profonde humilité avec lesquelles Sixte entreprend de régler ces problèmes graves démontrent qu’il agit vraiment sous l’impulsion de l’Esprit Saint.

  • Sixte a d’autant plus de mérite que la persécution s’intensifie et qu’il est sans cesse en danger de mort. Pourtant, à aucun moment il ne va envisager de se mettre à l’abri, conscient qu’il doit à tout prix rester à son poste pour ne pas aggraver les difficultés.

  • Sixte II s’attache à restaurer la communion avec plusieurs Églises orientales et africaines. Il examine notamment un dossier particulièrement sensible : la coutume en Afrique de rebaptiser les hérétiques qui reviennent à la foi catholique. Or, dans l’Église romaine, l’itération du baptême est interdite. Dès les premiers siècles du christianisme, malgré la violence de la controverse, les évêques de Rome savaient ne pas être les fondateurs d’une doctrine nouvelle, mais les gardiens d’un dépôt reçu par les apôtres. Leur autorité est conçue comme un service de la fidélité à l’enseignement du Christ.

  • Conscient de son arrestation imminente et de la confiscation annoncée des biens de l’Église, Sixte II demande à son archidiacre Laurent, responsable de l’assistance aux pauvres, de veiller à ce que les ressources que l’Église met de côté pour eux leur soient distribuées avant qu’elles ne tombent aux mains des autorités impériales. Il sait pourtant, ce faisant, qu’il aggravera son cas aux yeux de la justice impériale, mais le souci de la charité l’emporte sur sa propre sauvegarde.

  • Sixte II respecte scrupuleusement les lois civiles dans tout ce qui est légitime (il suspend par exemple les réunions dans la grande catacombe de la Via Appia, confisquée). Mais lorsque l’empereur prétend interdire le culte divin, il refuse d’obéir, estimant qu’aucun pouvoir humain ne peut suspendre ce qui est dû à Dieu, incarnant ainsi la parole du Christ : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Par son attitude, Sixte II montre que le christianisme ne prône ni la révolte ni la soumission aveugle. Il obéit à l’autorité civile dans son domaine, mais lui résiste dès lors qu’elle prétend s’arroger un pouvoir sur le culte rendu à Dieu. Cette distinction, qu’il scelle de son sang, manifeste la liberté spirituelle inaugurée par le Christ.

  • En effet, Sixte II est arrêté alors qu’il célèbre la liturgie dans le cimetière de Calliste, malgré l’interdiction impériale. Il est décapité sur place avec plusieurs de ses diacres le 6 août 258. Sixte savait que, en exerçant publiquement son ministère, il risquait la mort. Son attitude reproduit fidèlement celle du Christ : absence de violence, fidélité et pardon. Son comportement est cohérent avec la conviction que le Christ est réellement ressuscité et mérite d’être servi jusqu’au sacrifice suprême.

  • L’édit de Valérien visait précisément à décapiter l’Église en exécutant ses évêques. Malgré l’élimination régulière de ses chefs, l’Église ne s’effondre pas, mais se développe. Ce paradoxe, déjà relevé par les auteurs antiques, est difficile à expliquer par des facteurs politiques ou sociologiques.


En savoir plus

Sixte II est un pasteur soucieux de protéger son troupeau. Il fait preuve pour cela d’une grande sagesse pratique en suivant l’exemple de l’un de ses prédécesseurs, le pape Calixte (mort martyr en 222), en veillant à ce que les cimetières privés de la banlieue romaine, où les chrétiens sont enterrés et qui ne servent qu’occasionnellement de lieux de réunions et de culte, puissent accueillir les fidèles. Il prend des précautions supplémentaires afin d’assurer leur sauvegarde en cas de descente de police en faisant murer certains escaliers qui relient les différents niveaux, de même que certains corridors, et en ouvrant des issues de secours supplémentaires. Seules quelques personnes très sûres possèdent les plans des nouvelles installations.

Cela n’empêchera tout de même pas la mort de beaucoup de chrétiens sous son pontificat. Par exemple, saint Tarcisius est martyrisé en protégeant les saintes espèces qu’il portait à un malade. Le pape tient à faire ensevelir le jeune homme dans la crypte pontificale, en principe réservée aux souverains pontifes, afin d’honorer son respect pour le Corps du Christ. Il démontre ainsi sa propre foi en la Présence réelle.

« Le VIII des Ides d’août », autrement dit le 6 août 258, la police fait irruption à l’aube dans la petite catacombe de Prétextat, ce qui est en soi illégal puisqu’il s’agit d’une propriété privée, où Sixte, entouré de six des sept diacres régionnaires – le septième, l’archidiacre Laurent, étant absent –, célèbre la messe. Conformément à l’édit qui cible en priorité le clergé, et bien que les assistants soient coupables de reconstitution d’association interdite et risquent pour cela la mort, la police n’arrête que le pape et les diacres, qui sont aussitôt déférés devant un juge pour une simple vérification d’identité, leur crime étant patent. L’unique sentence est l’exécutionimmédiate. Ils inaugurent ainsi la nouvelle procédure abrégée, qui ne s’applique qu’aux chrétiens. Pour des raisons d’exemplarité, elle prévoit que les condamnés soient reconduits sur le lieu du délit pour y être exécutés. Ce qui est fait. On choisira pour les tuer la salle où ils célébraient la messe, sans doute dans l’idée que le sanctuaire souillé par le sang de morts violentes et profané ne sera plus utilisable.

C’est assis sur le trône pontifical où il prêchait encore le matin même que le pape est égorgé. Quatre des diacres, Vincent, Étienne, Janvier et Magnus, sont ensuite décapités après lui. Félicissime et Agapit, les deux autres arrêtés pourtant en même temps, seront tués ailleurs.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

La dépouille de Sixte est enterrée dans la chapelle pontificale de la catacombe de Calixte ; elle est transférée au IXe siècle, en raison du très mauvais état du sépulcre, dans l’église San Sisto Vecchio, où l’on peut toujours la vénérer. Jusqu’à cette époque, l’on conserva aussi la chaire sur laquelle le pontife fut martyrisé, éclaboussée de son sang et qui fit l’objet d’une grande vénération.


Aller plus loin

Saint Cyprien, Correspondance. Peut être consulté en ligne . Dans la Lettre 80 (79) à Successus, il annonce le martyre de Sixte II et reproduit le contenu du second édit de Valérien. Quelques semaines plus tard, il sera lui-même martyr.


En complément

  • Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 10-11. Eusèbe utilise notamment les lettres de Denys d’Alexandrie et de Cyprien pour raconter la persécution de Valérien et le martyre de Sixte.

  • Paul Allard, Le Christianisme et l’Empire romain, Paris, Victor Lecoffre, 1910.

  • Jacques Zeiller, L’Empire romain et l’Église, Paris, Bloud et Gay, 1928.

  • Anne Bernet, Les Chrétiens dans l’Empire romain. Des persécutions à la conversion de Constantin, Paris, Tallandier, 2013.

  • W. H. C. Frend, Martyrdom and Persecution in the Early Church. A Study of a Conflict from the Maccabees to Donatus, Oxford, Blackwell, 1965 (rééd.).

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