Pierre Claverie, une vie donnée pour la paix
La mort de Mgr Pierre Claverie est l’un des événements marquants de la guerre civile algérienne. Profondément attaché à l’Algérie, il consacre son ministère au dialogue entre chrétiens et musulmans, convaincu que l’Église devait se tenir sur les « lignes de fracture » de l’humanité, là où les hommes sont séparés par la peur, la violence ou l’incompréhension. Malgré les menaces qui pèsent sur lui, il refuse de quitter le pays et ceux auprès desquels il avait choisi de vivre et de servir au nom de l’Évangile. Le 1er août 1996, quelques semaines après la mort des moines de Tibhirine, il est assassiné à l’entrée de l’évêché d’Oran. Il est béatifié avec dix-huit autres religieux et religieuses en 2018.
Les raisons d'y croire
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Selon ses propres mots, Pierre Claverie vit à l’âge adulte une conversion intellectuelle, morale et spirituelle. Le passage d’une vision coloniale du monde à une rencontre authentique avec le peuple algérien s’accompagne par la compréhension renouvelée de l’Évangile.
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La profondeur existentielle de ce changement est étonnante. Pierre Claverie ne change ni par opportunisme ni sous la contrainte : il entreprend un long travail de vérité sur lui-même, reconnaît lucidement ses aveuglements passés et réoriente toute sa vie. Cette conversion intellectuelle et spirituelle le conduira à retourner en Algérie, où il choisira librement de demeurer aux côtés de la population, jusqu’à son assassinat en 1996.
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« Le maître mot de ma foi est aujourd’hui le dialogue, non par tactique ou par opportunisme, mais parce que le dialogue est constitutif de la relation de Dieu aux hommes et des hommes entre eux. » Pierre Claverie fait en effet du dialogue une « vertu » exigeante de vérité, de lucidité, de courage risqué, notamment dans le cadre interreligieux. Il refuse les consensus mous et les demi-vérités pour privilégier une parole vraie et une rencontre authentique, en osant assumer les différences. Par exemple, l’incarnation du Fils de Dieu est un réel problème dans l’échange avec les musulmans, tout comme le respect absolu de la liberté de conscience.
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Pour entreprendre un dialogue véritable, Pierre Claverie apprend aussi à aimer vraiment l’autre, par-delà les incompréhensions. Il estime que, pour un chrétien, l’amitié vis-à-vis de l’autre doit aller au-delà de la sympathie, se rapprocher de l’agapè dont le Christ a montré le chemin.
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Lorsque la guerre civile éclate en 1992 et que divers groupes islamistes sévissent dans le pays, les membres de l’Église d’Algérie ont la possibilité de partir et d’attendre ailleurs le retour de jours meilleurs. La plus grande majorité d’entre eux fait le choix libre de rester, au péril de leur vie, par amitié pour les voisins algériens, par fidélité au Christ, par souci de maintenir une présence d’Église dans ce pays. Dix-neuf d’entre eux, dont Pierre Claverie, ont payé ce choix de leur vie.
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Lors de sa dernière homélie publique, en juin 1996, Pierre Claverie exprime clairement les raisons de sa présence en Algérie dans ce temps de crise : « Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir. Nous ne sommes pas poussés par je ne sais quelle perversion masochiste. Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front. À cause de Jésus parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents. Comme Marie, sa Mère, et saint Jean, nous sommes là au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens et raillé par la foule. N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de déréliction et d’abandon ? »
En savoir plus
L’article complet de Jean-Jacques Pérennès dans le magazine 1 000 raisons de croire, numéro 12 .
L’Église d’Algérie va honorer cette année la mémoire de monseigneur Pierre Claverie, ancien évêque d’Oran, assassiné le 1er août 1996 et béatifié avec dix-huit autres religieux et religieuses le 8 décembre 2018.
Né dans l’Algérie coloniale, Pierre Claverie n’a eu de cesse au cours de son existence d’aller à la rencontre de l’autre, l’autre Algérien, l’autre musulman. Lui qui confessait avoir vécu sa jeunesse dans une véritable « bulle » sans vraiment connaître l’autre différent qui vivait auprès de lui, il a mis un jour toute son énergie et son intelligence pour apprendre à le connaître et à l’aimer. En apprenant la langue arabe, en nouant de véritables amitiés, en partageant le combat des Algériens pour la liberté et, finalement, en risquant sa propre vie, comme l’ont fait nombre d’entre eux, morts avec lui pour que puisse exister une Algérie ouverte et fraternelle.
Pierre Claverie avait une approche assez originale du dialogue interreligieux. Il a toujours refusé les unanimités de surface, les consensus mous et faciles qui recouvrent un manque de réel contenu, les demi-vérités qui n’apportent rien. Partisan résolu du dialogue, Pierre Claverie l’était avec une grande exigence : celle de se parler et de se rencontrer dans la vérité, en osant au moins regarder, sinon affronter nos différences. L’incarnation du Fils de Dieu est un réel problème dans l’échange avec les musulmans, tout comme le respect absolu de la liberté de conscience. Plutôt que de rechercher les plus petits dénominateurs communs entre croyants, Pierre Claverie estimait que chacun doit pouvoir exister en vérité, confessant la plénitude de sa foi, sans chercher à écarter les sujets de désaccord par souci de rester proches. Le véritable dialogue supposait, à ses yeux, que chaque partenaire puisse exister dans la plénitude de son être et de ses convictions.
Pour dépasser cette difficulté, source potentielle de conflit, Pierre Claverie estimait que l’amitié doit être à la base de toute rencontre. On peut être amis sans être en accord sur tout. Certes, les différences peuvent constituer un obstacle à la rencontre et faire souffrir, mais l’amitié véritable, désintéressée, permet de dépasser cette difficulté en amenant chaque partenaire à apprendre à aimer vraiment l’autre, par-delà les incompréhensions du moment. En ce temps où le dialogue interreligieux est souvent suspecté, où l’autre fait peur d’abord à cause de sa religion, cette invitation à l’amitié mérite d’être entendue, surtout pour un chrétien pour qui l’amitié doit aller au-delà de la sympathie, se rapprocher de l’agapè dont le Christ nous a montré le chemin.
À l’heure de la crise islamiste et du terrorisme, l’Église d’Algérie avait la possibilité de partir et d’attendre ailleurs le retour de jours meilleurs. La plus grande majorité fit le choix libre de rester, au péril de leur vie, par amitié pour les voisins algériens, par fidélité au Christ, par souci de maintenir une présence d’Église. Dix-neuf d’entre eux, dont Pierre Claverie, ont payé ce choix de leur vie, les plus connus étant les sept moines trappistes de Tibhirine, mais il y a eu aussi plusieurs prêtres et des religieuses.
Jean-Jacques Pérennès, O.P., auteur d’une biographie sur Pierre Claverie.
Au delà
Être disciple de Jésus peut signifier parfois avoir à le suivre sur le chemin du don de sa propre vie. Tous les chrétiens ne sont heureusement pas appelés au martyre, mais tous sont appelés au don de soi, par amour, à la suite de Jésus. Ce qui fait grandir l’Église et la communauté des disciples de Jésus est la présence en son sein, à chaque étape de l’histoire, d’hommes et de femmes exemplaires, que nous appelons des saints, que l’Église nous donne en exemple siècle après siècle. Saint Vincent de Paul au XVIIe siècle, Mère Teresa de Calcutta, Edith Stein et Maximilien Kolbe durant le XXe siècle ont été de tels témoins, s’efforçant de répondre de manière évangélique aux exigences de leur époque. La liste de ces figures serait longue : elle est le signe de la vitalité d’une Église dont les membres osent être de réels disciples de leur maître, le Seigneur.
Aller plus loin
Jean-Jacques Pérennès, Pierre Claverie, la fécondité d’une vie donnée, Cerf, 2018.
En complément
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Adrien Candiard, Pierre et Mohamed : Algérie, 1er août 1996, Tallandier, 2018.
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L’article complet de Jean-Jacques Pérennès dans le magazine 1 000 raisons de croire, numéro 12 .