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Reliques
Près de Jérusalem
Nº 980
3 août 415

Gamaliel révèle un tombeau perdu depuis quatre siècles

En 415, le prêtre Lucien, de Caphar Gamala, près de Jérusalem, affirme avoir reçu à plusieurs reprises la visite de Gamaliel, le pharisien mentionné dans les Actes des Apôtres, qui lui aurait révélé l’emplacement des tombeaux de saint Étienne, de Nicodème, de lui-même et de son propre fils, Abibon. Les fouilles entreprises sous l’autorité de Jean, évêque de Jérusalem, conduisent effectivement à la découverte de reliques dont la diffusion suscite un immense retentissement dans toute la chrétienté. De nombreux miracles les accompagnent. Depuis, le Bréviaire romain commémore cette « invention » des reliques le 3 août, fête qui réunit saint Étienne, Gamaliel, Nicodème et Abibon.


Les raisons d'y croire

  • Il existe un document contemporain de l’événement, rédigé peu après la découverte des reliques en 415 : le récit du prêtre Lucien lui-même, Epistola Luciani ad omnem Ecclesiam (Lettre de Lucien à toute l’Église). Ce témoignage rapporte les trois apparitions de Gamaliel, la révélation de l’emplacement des tombeaux, les fouilles entreprises avec l’évêque Jean de Jérusalem, la découverte des reliques d’Étienne, de Gamaliel, de Nicodème et d’Abibon, et les premiers miracles observés lors de leur translation. Qu’il s’agisse d’un témoignage contemporain réduit plusieurs causes de déformation possible : pas d’embellissement progressif, pas d’élaboration hagiographique tardive…

  • Le récit de Lucien comporte des conséquences matérielles observables : indication géographique précise reçue pendant une vision, fouilles publiques, et découverte effective de plusieurs tombeaux. Tout cela constitue une première vérification extérieure du récit.

  • Lucien n’est pas un personnage influent : il est simple prêtre d’un village. Il ne possède pas l’autorité qui permette d’organiser une fraude de cette ampleur. Au contraire, il doit commencer par convaincre l’évêque de Jérusalem, Jean. L’évêque ne proclame pas immédiatement le miracle. Sa première réaction n’est pas la crédulité, mais la vérification par les fouilles.

  • Plusieurs auteurs sans lien direct avec Lucien rapportent la découverte des reliques. Parmi eux, saint Augustin (Sermons 318 à 323 et La Cité de Dieu, livre XXII), Orose, Hydace, Chrysippe de Jérusalem… Ils attestent tous qu’une découverte exceptionnelle vient d’avoir lieu, que les reliques circulent rapidement à travers les territoires, et que l’événement provoque un immense retentissement. Ils attestent aussi que les visions de Lucien sont immédiatement reçues comme l’origine de la découverte des reliques.

  • Le récit du prêtre Lucien ne sert aucun intérêt politique évident. En 415, la ville de Jérusalem attire déjà des milliers de pèlerins et ne manque pas de lieux saints : Saint-Sépulcre, Golgotha, Bethléem, le mont des Oliviers… Découvrir les reliques de saint Étienne ne répond donc pas à une nécessité économique ou politique.

  • De plus, le récit montre une bonne cohérence interne : les visions sont progressives, Lucien ne comprend pas immédiatement leur signification et doit demander des explications. Il y a aussi des détails qui, a priori, n’auraient pas été inventés gratuitement : par exemple, la présence non seulement d’Étienne, mais aussi de Gamaliel, de Nicodème et d’Abibon. La présence des trois autres personnages rend le récit plus complexe qu’il n’était nécessaire pour un faussaire.

  • Dans le récit de Lucien, les miracles qui surviennent autour des reliques découvertes ne servent pas à convaincre que les visions sont vraies. Ils sont présentés comme une conséquence de la translation des reliques. De plus, saint Augustin confirme qu’en Afrique du Nord, les reliques sont effectivement à l’origine d’un très grand nombre de miracles. Il en rapporte plusieurs, qu’il affirme avoir personnellement examinés ou avoir recueillis auprès de témoins directs (La Cité de Dieu, livre XXII).

  • Anne Catherine Emmerich, mystique allemande du début du 19e siècle, eut une vision de l’apparition de Gamaliel à un prêtre, qui corrobore ce que Lucien rapporte dans la lettre.


En savoir plus

Le vendredi 3 août 415, le prêtre Lucien, curé de Caphar Gamala, à la troisième heure de la nuit, tombe dans une sorte d’extase – un demi-sommeil –, et il voit un très vieil homme, de grande stature et plein de dignité, avec des cheveux blancs et une longue barbe, revêtu d’une étole blanche ornée de glands d’or avec une croix au milieu. Il tient une crosse d’or à la main.

Il lui dit : « Lucien, Lucien, Lucien, va à la ville d’Aelia, qui n’est autre que Jérusalem, et dis au saint homme Jean, qui est évêque, ces mots : " Jusqu’à quand allons-nous rester enfermés sans personne pour nous ouvrir ? C’est sous votre épiscopat que nous devons être révélés. Ouvre rapidement la tombe où nos reliques ont été déposées sans soin, pour que par nous Dieu ouvre la porte de sa clémence au monde, car ses nombreuses et quotidiennes fautes le mettent en danger. D’ailleurs, c’est beaucoup moins de moi que des saints qui sont avec moi que je me préoccupe." »

Lucien répond : « Qui es-tu, Maître, et qui sont ceux qui sont avec toi ? »

Et voici la réponse : « Je suis Gamaliel, qui éleva Paul, l’apôtre du Christ, et qui lui enseigna la Loi à Jérusalem. Celui qui est placé à mes côtés dans la tombe, du côté est, est Étienne, lapidé par les princes des prêtres et les juifs à Jérusalem pour la foi au Christ, à l’extérieur de la porte, au nord, sur le chemin de Cédar, où il resta pendant un jour et une nuit sur la terre, sans sépulture, pour devenir – selon l’ordre impie du Grand Prêtre – la proie des bêtes sauvages ! Mais par la volonté de Dieu, rien ne le toucha, ni bête, ni oiseau, ni chien […]. Dans l’autre urne, Nicodème fut placé, celui-là même qui vint trouver Jésus de nuit et qui entendit de ses lèvres ces mots : " Celui qui ne naît pas de nouveau de l’eau et de l’Esprit Saint ne peut pas entrer dans le royaume des Cieux ", et qui fut baptisé par les disciples de Jésus-Christ après sa conversation avec lui […]. J’avais un fils bien-aimé, appelé Abibon : il fut baptisé avec moi par les mains des disciples du Seigneur. Il mourut avant moi, à l’âge de vingt ans, et fut déposé dans la plus haute urne funéraire, où je fus aussi placé après ma mort. »

Le prêtre Lucien posa timidement une autre question à Gamaliel : « En quel lieu devons-nous chercher ? » Gamaliel répondit : « Dans le centre du village, à côté de la maison de campagne appelée Delagabri ou " camp de l’homme de Dieu ". »

Le prêtre pria pour être sûr qu’il ne s’agissait pas d’une illusion, demandant que l’apparition revienne trois fois quand Dieu voudrait pour confirmer le message.

Après cette troisième apparition, Lucien rêve d’être en présence de l’évêque et de lui raconter ses visions, puis il le rencontre réellement et ils entreprennent des fouilles. Gamaliel apparaît alors à un moine appelé Migetius pour lui dire que les recherches ne se font pas tout à fait au bon endroit.

Ils changent et recherchent ailleurs : « Et après avoir fait des fouilles, nous trouvâmes une pierre tombale sur laquelle on lisait en très grosses lettres : Keayea Celiel, c’est-à-dire serviteur de Dieu [i.e. saint Étienne] et Apaan, Dardan, ce qui veut dire Nicodème et Gamaliel. » Il y avait dans ce tombeau une pierre sur laquelle était gravé le mot de cheliel, qui signifie « couronne » en hébreu, comme stephanos en grec.

Toutes les reliques sont finalement découvertes comme indiqué dans la vision.

Avitus de Braga, prêtre espagnol qui était alors en Orient, avait tissé des liens d’amitié avec Lucien, et c’est lui qui, dit-on, au cours d’un voyage à Jérusalem, incita ce dernier à mettre par écrit les circonstances de sa découverte des reliques d’Étienne à la suite de sa vision. Avitus traduisit en latin le texte grec de cette Epistola de inventione corporis S. Stephani martyris.

Saint Augustin décrit plusieurs miracles provoqués par les reliques d’Étienne, qui ont circulé dans sa région, avant de résumer peu après en ces termes : « Je pourrais encore rapporter un grand nombre d’autres miracles ; mais comment faire ? Il faut bien, comme je l’ai promis, arriver à la fin de cet ouvrage. Je ne doute point que plusieurs des nôtres qui me liront ne soient fâchés que j’en aie omis beaucoup qu’ils connaissent aussi bien que moi ; mais je les prie de m’excuser, et de considérer combien il serait long de faire ce que je suis obligé de négliger. Si je voulais rapporter seulement toutes les guérisons qui ont été opérées à Calame et à Hippone par le glorieux martyr saint Étienne, elles contiendraient plusieurs volumes ; encore ne seraient-ce que celles dont on a écrit les relations pour les lire au peuple. Aussi bien, c’est par mes ordres que ces relations ont été dressées, quand j’ai vu se faire de notre temps plusieurs miracles semblables à ceux d’autrefois et dont il fallait ne pas laisser perdre la mémoire. Or, il n’y a pas encore deux ans que les reliques de ce martyr sont à Hippone ; et bien qu’on n’ait pas donné de relation de tous les miracles qui s’y sont faits, il s’en trouve déjà près de soixante-dix au moment où j’écris ceci. Mais à Calame, où les reliques de ce saint martyr sont depuis plus longtemps et où l’on a plus de soin d’écrire ces relations, le nombre en monte bien plus haut. » (La Cité de Dieu, livre XXII, chapitre 8).

Anne Catherine Emmerich eut une vision rapportant l’apparition de Gamaliel à Lucien, qui exprime, dans l’ensemble, la même idée que la lettre de Lucien :

« Je vis plus tard un homme d’un aspect vénérable, avec une robe blanche, une longue barbe et une petite baguette d’or à la main, apparaître la nuit à un prêtre qui reposait sur sa couche ; à droite de cette apparition étaient deux vases supportant deux pyramides de fleurs de hauteur inégale ; deux vases semblables étaient à sa gauche : c’étaient des bouquets de forme pyramidale. Il dit que le bouquet rouge représentait Étienne, l’un des bouquets blancs Nicodème, l’autre, celui qui parlait (c’était Gamaliel) : le quatrième, enfin, fait de fleurs couleur de safran, son fils Abibon : les corps de tous les quatre étaient enterrés dans cet endroit. Je vis qu’après cela on creusa à l’endroit indiqué et que les quatre corps furent trouvés dans les grottes d’un caveau sépulcral d’où on les retira. Le corps d’Étienne, dont les ossements étaient rangés à leur place, fut transporté à Jérusalem dans une église située sur la montagne où avait été le cénacle. Je vis plus tard qu’on fit plusieurs parts des ossements, qu’ils furent portés en divers lieux et opérèrent beaucoup de miracles. Je me rappelle un aveugle qui fit toucher des fleurs à la châsse du saint et qui recouvra la vue au contact de ces fleurs. Je vis dans un autre endroit beaucoup de juifs se convertir. Je vis, je ne sais plus où, le démon, sous la forme d’un homme de haut rang, demander quelques parcelles des ossements de saint Étienne : mais l’évêque ayant prié Dieu de lui faire connaître si ce personnage était digne de les recevoir, le démon se manifesta sous une forme hideuse et s’enfuit en poussant des hurlements. Je vis beaucoup de miracles semblables : je vis aussi plusieurs ossements d’Étienne portés à Rome et placés auprès de ceux de saint Laurent. »

Olivier Bonnassies


Au delà

À vingt miles à l’ouest de Jérusalem, près du couvent des Sœurs de Bethléem, à Beit Gemal (« la maison de Gamaliel »), l’église salésienne garde la mémoire de l’apparition du grand rabbi Gamaliel au prêtre Lucien, curé de Caphar Gamala, le vendredi 3 août 415, à la troisième heure de la nuit.

Beit Gemal garde aussi la mémoire du passage de la Vierge Marie, qui a dû accompagner les premiers disciples aux funérailles d’Étienne, dans une petite maison, au sommet de la colline, que la tradition appelle encore, deux mille ans après, le « repos de Marie ».

Dans d’autres églises, comme celle de Quimperlé, saint Abibon et saint Gamaliel sont représentés assistant à la mise au tombeau d’Étienne chez eux. Il y a aussi en Bretagne des paroisses « Saint-Gamaliel » et « Saint-Abibon ».

Parmi les très nombreuses reliques rassemblées dans la basilique de Longpont-sur-Orge (91), - deuxième collection du monde après le Vatican - la chasse numéro 45 contient un fragment d’os de saint Étienne, protomartyr, mais aussi des reliques de Nicodème, Gamaliel et son fils Abibon, tous trois également considérés comme saints. Les quatre personnages sont donc également associés par le truchements de la mémoire reliquaire.


Aller plus loin

Damien Labadie, « L’Épître de Lucien. Genèse et destin d’un apocryphe à succès », dans François Dolbeau (dir.), Sacré canon. Autorité religieuse et livres utiles (IVe-XVIe siècle), Paris, Éditions Rue d’Ulm, coll. « Études de littérature ancienne », 2018, p. 49-76, disponible en ligne .

Damien Labadie montre que l’Épître de Lucien, rédigée peu après la découverte des reliques de saint Étienne en 415, ne peut être réduite à un simple « apocryphe » au sens moderne d’un récit fictif. Bien que non canonique, ce texte a bénéficié d’une diffusion exceptionnelle en Orient comme en Occident et a exercé une influence durable sur la liturgie et le culte des reliques.


En complément

  • S. Vanderlinden, « Revelatio Sancti Stephani (BHG 7850-6) », Revue des études byzantines, t. 4, 1946, p. 178-217. Peut être consulté en ligne . Il s’agit de l’édition critique de référence de la lettre du prêtre Lucien. Vanderlinden compare les différents manuscrits grecs et latins, reconstitue l’histoire du texte et étudie sa transmission.

  • Damien Labadie, L’Invention du protomartyr Étienne. Sainteté, pouvoir et controverse dans l’Antiquité (Ier-VIe siècle), Turnhout, Brepols, coll. « Judaïsme ancien et origines du christianisme », 2021.

  • Trois articles du Codex Dei rendent compte de ces apparitions et des événements qui suivirent : « Le repos de Marie » (I) , (II) et (III) .

  • Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XXII.

  • Beaucoup d’œuvres d’art ont pris pour thème les apparitions de Gamaliel au prêtre Lucien et l’invention des reliques de saint Étienne. Par exemple, une tenture de neuf pièces datant du XVIIe siècle, la série de vitraux de la cathédrale de Bourges, ou encore un retable du XVe siècle…

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