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Une vague de charité unique au monde
Genève, Solférino (Suisse) et Heiden (Lombardie, Italie)
Nº 966
1828 – 1910

Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge

Henry Dunant (1828 – 1910), homme d’affaires genevois formé dans la piété du Réveil, voit sa vie basculer le 24 juin 1859. Venu en Italie chercher Napoléon III pour ses affaires, il découvre, au lendemain de la bataille de Solférino, des milliers de blessés abandonnés. Il improvise les secours avec les femmes de Castiglione, dans l’esprit de la parabole du Bon Samaritain, puis publie en 1862 Un souvenir de Solférino. De ce livre naissent la Croix-Rouge en 1863 et la Convention de Genève en 1864. Ruiné en 1867, exclu, oublié, il traverse trente ans d’épreuve sans renier sa foi, avant de recevoir le premier prix Nobel de la paix en 1901. Son œuvre est devenue aujourd’hui le plus grand réseau humanitaire du monde.


Les raisons d'y croire

  • Henry Dunant se rend en Lombardie pour des raisons très concrètes, presque exclusivement liées à ses affaires. Il cherche à obtenir de Napoléon III une concession utile à son entreprise algérienne, mais il se trouve placé devant les milliers de blessés abandonnés après Solférino. Ce déplacement, parti d’un intérêt matériel, devient le lieu d’une vocation inattendue.

  • Dunant aurait pu détourner les yeux, repartir, ou se contenter de quelques prières. Il choisit au contraire de rester, de secourir et d’organiser. Sa charité est concrète et prend corps dans des gestes précis : panser, abreuver, écrire aux familles, mobiliser les habitants.

  • Dunant a grandi dans une foi active, nourrie par la Bible, les visites aux pauvres, les lectures aux prisonniers et son engagement dans les Unions chrétiennes de jeunes gens. À Castiglione, cette foi prend corps : il fait, devant les blessés, ce que le Bon Samaritain accomplit dans la parabole.

  • Le « Tutti fratelli » (« Tous frères ») des femmes de Castiglione dit l’essentiel de ces journées. Elles soignent les blessés sans regarder la couleur de leur uniforme, français, piémontais ou autrichiens. Au milieu d’un monde divisé en camps adverses, leur geste rejoint l’Évangile dans ce qu’il a de plus simple : avant d’être un ennemi, un homme blessé reste un frère.

  • Tout paraît démesuré entre Dunant et l’œuvre qui va naître. Il n’est ni médecin, ni diplomate, ni homme d’État, et ses propres affaires vacillent déjà. Pourtant, entre 1859 et 1864, ce qu’il a vu à Solférino ouvre la voie à la création du Comité international de la Croix-Rouge et à la première Convention de Genève.

  • Henry Dunant a constamment conscience de n’avoir été qu’« un instrument dans la main de Dieu », comme il l’écrit dès 1864, au sommet du succès. Il conserve cette conviction tout au long de sa vie.

  • Sa foi résiste à l’épreuve extrême : ruiné, méprisé, exilé, réduit à la misère pendant près de trente ans, Dunant n’abandonne pas sa confiance en Dieu. « La résignation, envoyée de Dieu, me saisit, et avec ce sentiment la certitude que je sortirai de peine », écrit-il à sa sœur au réveillon de 1873, seul et démuni. Son attitude durant près de trente années de détresse montre la force que la relation au Christ peut donner à l’homme.

  • Lorsque la gloire succède effectivement à l’humiliation, Dunant demeure le même. Cette étonnante liberté à l’égard des succès comme des revers s’explique par ce autour de quoi il centre sa vie : le Christ. Cette unité vient d'un bien qui transcende les fluctuations de la réussite humaine.

  • Son action a porté des fruits immenses, durables et universels. Partie d’une intuition évangélique – celle du Bon Samaritain –, prise au sérieux jusqu’au bout, elle a donné naissance à un comité devenu le plus vaste réseau humanitaire au monde, puis à un droit reconnu par presque tous les États.


En savoir plus

Henry Dunant naît à Genève le 8 mai 1828. Aîné d’une famille particulièrement pieuse de négociants de la bourgeoisie protestante, il reçoit une éducation chrétienne qui marque profondément sa jeunesse : piété fervente, lecture de la Bible aux détenus de la prison, visites aux pauvres. En mars 1852, il participe à la fondation de l’Union chrétienne de jeunes gens de Genève, puis contribue à fédérer les Unions naissantes d’Europe. Ces associations ont pour but de réunir des jeunes hommes pour prier, lire la Bible et s’édifier ensemble, sur le modèle de la Young Men’s Christian Association née à Londres en 1844. Avant d’être un philanthrope, Henry Dunant est donc un chrétien zélé, attaché à l’Évangile.

Toutefois, Henry Dunant est aussi un homme d’affaires, et des plus ambitieux. En Algérie, il préside la Société des moulins de Mons-Djemila, une entreprise fragile qui réclame toujours plus de capitaux. C’est pour obtenir une concession de Napoléon III, alors en pleine campagne d’Italie, qu’il prend la route de la Lombardie en juin 1859. Dunant n’arrive donc pas « par hasard » à Castiglione : il y cherche l’empereur. Mais son voyage prend une direction qu’il n’avait pas prévue.

Le 24 juin 1859, Français et Piémontais affrontent les Autrichiens autour de Solférino, dans l’une des batailles les plus sanglantes du siècle. Arrivé le soir même à Castiglione, où affluent des milliers de blessés, Dunant improvise des secours dans la Chiesa Maggiore. Il panse, il abreuve, il écrit aux familles ; surtout, il organise. Les femmes de la bourgade soignent à ses côtés tous les blessés, sans distinction d’uniforme. « Tutti fratelli », répètent-elles : « Tous frères. » De cette expérience naît Un souvenir de Solférino, publié en novembre 1862 et envoyé aux souverains et aux élites d’Europe. L’ouvrage s’achève sur une double proposition : créer des sociétés permanentes de secours aux blessés, et établir un principe international qui les protège.

Le 9 février 1863, la Société genevoise d’utilité publique nomme une commission de cinq membres : le général Dufour, Gustave Moynier, les docteurs Maunoir et Appia, et Dunant. Réuni pour la première fois le 17 février, ce « Comité des Cinq » est reconnu aujourd’hui comme l’ancêtre du Comité international de la Croix-Rouge. À Berlin, en septembre 1863, Dunant lance de sa propre initiative l’idée décisive de la neutralisation des blessés et du personnel sanitaire.

La conférence internationale d’octobre 1863, puis le congrès diplomatique de l’été suivant aboutissent à la Convention de Genève du 22 août 1864. Dès cette époque, Dunant insiste sur le rôle de Dieu : « Je n’ai été qu’un instrument dans la main de Dieu », écrit-il à Moynier en 1864. Cette conviction, il la conserve tout au long de sa vie.

En 1867, la faillite du Crédit genevois, dont il est administrateur, emporte tout. Le jugement en appel d’août 1868 lui fait porter la responsabilité principale de cette faillite. Contraint de quitter le Comité, ruiné, exclu de la société genevoise, il connaît à Paris des années de misère réelle. Il y traverse la guerre de 1870 et la Commune, puis erre de ville en ville, de 1876 à 1887, avant de se fixer à Heiden, en Appenzell. En 1892, il entre à l’hôpital de district. Sa foi elle-même traverse l’épreuve. Brouillé avec les institutions, il n’en demeure pas moins profondément chrétien et se consacre à l’étude de la Bible dans un esprit de prière, cherchant à être toujours plus fidèle au Christ.

En septembre 1895, un journaliste saint-gallois, Georg Baumberger, retrouve à Heiden le fondateur oublié de la Croix-Rouge. Son article fait le tour de la presse mondiale. Les honneurs affluent alors : rente de l’impératrice douairière de Russie en 1897, rédaction de ses Mémoires, un doctorat honoris causa de l’université de Heidelberg, puis, le 10 décembre 1901, le premier prix Nobel de la paix, partagé avec le pacifiste français Frédéric Passy. Dunant n’en dépensera pas le capital, qu’il réserve jusqu’au bout à ses créanciers.

Il meurt à Heiden le 30 octobre 1910, à quatre-vingt-deux ans. Son œuvre, elle, n’a cessé de grandir. Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge constitue aujourd’hui le plus grand réseau humanitaire du monde : 191 Sociétés nationales présentes dans presque tous les pays, quelque quatre-vingts millions de membres et de volontaires, et un droit humanitaire, celui des Conventions de Genève, reconnu par la quasi-totalité des États.

David Vincent, doctorant en histoire des religions et anthropologie religieuse à l’École Pratique des Hautes Études.


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Corinne Chaponnière, Henry Dunant. La croix d’un homme, Genève, Labor et Fides, 2018.


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