Tullio Maruzzi, l’Évangile contre la violence
Figure douce et effacée de son couvent vénitien, le franciscain Tullio Maruzzi est envoyé en 1960 par ses supérieurs au Guatemala, pays pauvre en proie à une guerre civile impitoyable qui oppose une guérilla marxiste à un régime dictatorial. Il révèle alors sa véritable personnalité, celle d’un lutteur qui ne recule jamais quand il s’agit de défendre la justice et les faibles. Sans jamais s’ingérer dans les querelles politiques, le prêtre, ne s’appuyant que sur la parole du Christ, œuvre pendant vingt ans à tenter de faire triompher l’Évangile dans un contexte de grande violence et de profonde injustice. Ce faisant, il se met tous les partis à dos. Menacé, agressé, incité à quitter le pays, il décide lucidement d’y rester pour ne pas abandonner son troupeau, conscient d’aller à la mort.
Les raisons d'y croire
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Marcello et son jumeau Daniel ont tous les deux décidé d’entrer chez les Franciscains à Saint-François-du-Désert, dans la lagune de Venise. Ils prononcent leurs vœux perpétuels en même temps en 1951 et, toujours ensemble, sont ordonnés prêtres deux ans plus tard. L’on peut dire d’eux qu’ils sont fusionnels et inséparables, mais, quelques années plus tard, ils sont envoyés en mission dans deux pays distincts d’Amérique du Sud. Ils ont tous deux accepté d’être séparés à vie pour obéir à leur vocation, car le Christ n’est pas pour eux une idée, mais une réalité certaine : Dieu occupe réellement la première place dans leur existence, avant leurs liens de sang.
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Envoyé au Guatemala en décembre 1960, Marcello, devenu père Tullio, sait qu’il débarque dans un pays livré à la guerre civile, dangereux, où les catholiques, pourtant majoritaires, sont pareillement persécutés par un chef de l’État évangéliste et par les guérilleros marxistes. Il ne s’en préoccupe pas, voulant simplement servir Dieu et aider son prochain.
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Tullio est révolté en découvrant que les grands propriétaires qui cultivent des bananes pour les multinationales américaines dépouillent sans vergogne les petits producteurs locaux en prétendant que les terres qu’ils ont durement défrichées ne leur appartiennent pas – spoliation d’autant plus facile que ces paysans sont tous analphabètes. Tullio crée des écoles et organise des cours pour leur apprendre à lire et écrire, et qu’ils puissent ainsi se défendre légalement. Il met donc en application l’œuvre éducative dont l’Église a toujours su user contre l’injustice et l’ignorance.
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Il défend les pauvres, mais ne réduit pas sa mission à un combat politique. Une formule employée par ceux qui l’ont connu résume son attitude : « Non denunciava, annunciava » (c’est-à-dire : « Il ne dénonçait pas : il annonçait le Christ »). Il se met donc à dos pareillement les gros propriétaires exploiteurs et les guérilleros, dont il ose se dresser contre les méthodes barbares destinées à semer la terreur. Pendant vingt ans, en dépit des menaces et des tentatives d’intimidation, il ne déviera jamais de sa ligne apolitique, ne voulant transmettre à son peuple que le seul Évangile.
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Les menaces contre lui se font nombreuses et répétées, au point d’inquiéter ses supérieurs, qui voudraient l’affecter ailleurs, mais Tullio refuse de partir pour ne pas abandonner sa paroisse : « Si l’on doit me tuer, que ce soit parmi ceux auxquels j’ai consacré ma vie. » Il choisit donc de témoigner lucidement du message d’amour du Christ, quel que soit le prix à payer, et s’inscrit ainsi dans la longue continuité des témoins qui ont préféré perdre leur vie plutôt que renier l’Évangile.
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Attiré dans une embuscade au soir du 1er juillet 1981, padre Tullio est sauvagement assassiné en même temps que son chauffeur, le jeune tertiaire franciscain Luis Obdulio Arroyo Navarro. Des complices de son meurtre diront plus tard que, pendant qu’on le frappait, le prêtre a pardonné à ses bourreaux, à l’exemple du Christ.
En savoir plus
Marcello et son jumeau Daniel naissent le 23 juillet 1929 à Arcugnano, bourgade rurale de la plaine du Pô, de parents agriculteurs très pieux qui reçoivent comme une bénédiction la double vocation de leurs fils quand ceux-ci décident, à quinze ans, d’entrer tous les deux chez les Franciscains. Entrés chez les Frères mineurs de Saint-François-du-Désert, dans la lagune de Venise, le 15 août 1945, les jumeaux y prononceront leurs vœux perpétuels en même temps en 1951 et seront, toujours ensemble, ordonnés prêtres le 21 juin 1953 par le patriarche de Venise, futur Jean XXIII, Mgr Roncalli.
Marcello, qui a pris en religion le nom de Tullio, tandis que son frère est devenu Lucio, est d’abord envoyé à l’orphelinat vénitien Saint-Nicolas-du-Lido, qui recueille des enfants ayant perdu leurs parents pendant la guerre. Si l’on y vante sa douceur, sa gentillesse, sa discrétion, son obéissance, on ne le crédite pas d’une forte personnalité, preuve que, pour être fidèle à son idéal monastique et à la règle franciscaine, il choisit l’obéissance et l’humilité, contraignant son caractère. C’est dans cet oubli de soi que se façonne sa capacité à accomplir de grandes choses.
Lorsque les décisions de leurs supérieurs, quelques années plus tard, les séparent définitivement pour les envoyer en mission dans deux pays distincts d’Amérique du Sud, ils ne regimbent pas, mettant en application la parole du Christ : « Celui qui aime son frère plus que moi n’est pas digne de moi. » Ils font passer Dieu avant toute chose.
C’est en arrivant début 1961 au Guatemala que, confronté à l’immense misère du pays, le padre Tullio va soudain donner la pleine mesure de sa personnalité et se montrer capable de tout risquer au nom de l’Évangile, de la justice et de la doctrine sociale de l’Église. Parce qu’il refuse les excès du capitalisme, il est traîné dans la boue, accusé d’être un « prêtre communiste » et soupçonné de mauvaises mœurs. Il reste calme devant cette campagne diffamatoire et ne réplique pas. Comme le dira son entourage, il « préférait témoigner par sa vie que par les mots ».
Il n’est pas pour autant complaisant avec les mouvements marxistes qui font régner une épouvantable terreur dans le pays, orchestrant des enlèvements, des tortures et des meurtres. S’il prend résolument la défense des paysans pauvres et exploités, jamais, à la différence de tant d’autres en Amérique latine, il n’est attiré par les dérives marxisantes de la théologie de la libération. À tous, il prêche l’Évangile, accueille, console, instruit, tente de soulager de son mieux. On le dit dévoué à chacun. Il est véritablement le Bon Pasteur, qui connaît ses brebis et les aime, l’alter Christus prêt à donner sa vie pour elles.
Il semble que ce soient les maquis marxistes qui décident de se débarrasser de ce prêtre encombrant qui dissuade ses ouailles de les rejoindre. Le 1er juillet 1981, quoique prévenu des dangers qu’il court, Tullio, au terme d’une longue journée à s’occuper de sa paroisse, part avec son chauffeur, le jeune Guatémaltèque Luis Obdulio Arroyo Navaro, pour la session des Cursillos de la Cristiandad, dont il est l’aumônier.
Au retour, ils sont arrêtés sur la route par un jeune garçon de onze ans qu’ils connaissent et qui semble faire du stop. En fait, il s’agit d’un guet-apens et le gamin, en enfant soldat de la guérilla, travaille pour son père et ses camarades. Obligés de descendre de voiture, Tullio et Luis sont entraînés dans une bananeraie voisine, où ils sont battus à mort puis achevés d’une balle dans la tête. L’enfant témoignera que le prêtre, tandis qu’on s’acharnait sur lui, a pardonné à ses assassins.
On s’apercevra le lendemain, en découvrant son cadavre, que la patène qu’il avait apportée avec lui pour célébrer la messe se trouvait sous son corps et avait recueilli une partie de son sang, l’associant véritablement jusqu’au bout au saint sacrifice de l’autel, à la fois prêtre et victime comme son divin Maître.
Au terme d’une longue enquête – destinée à s’assurer que Tullio Maruzzi n’était nullement impliqué dans les dissensions politiques du pays –, Rome reconnaît que Luis et Tullio ont été massacrés uniquement en « haine de la foi », ce qui est le fondement du martyre selon le droit canonique. Ils ont été béatifiés le 27 octobre 2018.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Sur le site Santi e Beati : « Beato Tullio (Marcello) Maruzzo », en italien.
En complément
La page du site Internet du Dicastère pour la cause des saints sur Luis Obdulio Arroyo Navarro.