Henri Planchat, apôtre des ouvriers de Paris
Né en 1823, Henri Planchat est, au milieu des troubles insurrectionnels du XIXe siècle, une figure d’humilité et de charité fraternelle. Religieux des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, il se dévoue auprès des enfants et des familles des quartiers ouvriers parisiens. Arrêté sur l’ordre du préfet de police de la Commune de Paris, il est assassiné avec d’autres prisonniers le 26 mai 1871, rue Haxo. Au terme d’un long procès canonique, il a été reconnu bienheureux le 22 avril 2023.
Les raisons d'y croire
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Après des études de droit voulues par son père, lui-même magistrat, Henri Planchat obtient le diplôme d’avocat. Une carrière honorable et lucrative peut alors s’ouvrir devant lui. Pourtant, il entre au séminaire d’Issy-les-Moulineaux. Son choix manifeste un vrai désintéressement : il renonce à une réussite mondaine pour suivre Jésus-Christ et lui consacrer sa vie.
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Il participe aux conférences de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, œuvre de bienfaisance catholique fondée quelques années plus tôt par des laïcs, parmi lesquels Frédéric Ozanam. Après la fondation de la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul (en 1845), Henri Planchat la rejoint officiellement la veille de Noël 1850 et en devient le premier prêtre. C’est l’amour des pauvres, en qui il voit Jésus-Christ pauvre et souffrant, qui dirige sa vie.
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Il se dévoue dès lors aux populations laborieuses de Grenelle et de Vaugirard. Sa simplicité et son humilité, sous lesquelles paraît une authentique charité, touchent le cœur des familles de ce milieu ouvrier, souvent éloigné de l’Église et parfois hostile aux prêtres.
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En 1863, il est nommé aumônier du patronage Sainte-Anne. Cette œuvre rassemble alors trois cents enfants et jeunes gens, mais l’étroitesse des lieux l’empêche de prendre son plein essor : il n’y a même pas de chapelle. L’abbé Planchat s’adresse à de généreux bienfaiteurs, qu’il gagne à la cause du patronage. Bientôt, des salles de jeux, un gymnase, des ateliers pour la formation des apprentis et une grande chapelle sont aménagés rue des Bois. Le transfert officiel a lieu le jour de la fête de l’Assomption de Notre Dame.
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Le père Planchat parcourt les rues du quartier de Charonne à la rencontre des familles des enfants du patronage. L’assiduité de ces derniers ne peut être assurée sans le concours de leurs parents : aussi s’efforce-t-il d’enseigner à tous qui est Dieu et combien il aime les hommes, sachant quelle joie cette connaissance apporte à ceux qui la reçoivent avec humilité.
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Il découvre la détresse matérielle, morale et spirituelle qui règne en de nombreux foyers. C’est pourquoi il offre le secours des sacrements : il confesse, régularise des mariages et en célèbre des centaines d’autres... Il prend aussi avec lui le nécessaire – boisson et nourriture – pour que la fête ne soit pas seulement spirituelle. Il prépare les adultes à recevoir Jésus-Christ dans la communion eucharistique et favorise auprès d’eux la communion fréquente, ce qui n’est pas l’habitude de l’époque. On le surnomme le « chasseur d’âmes ». C’est qu’il a reçu pour mission, par son sacerdoce, de conduire les hommes à Dieu. Le secret de son énergie est sa prière incessante lancée vers le Ciel.
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Il aurait pu se cacher lorsque, le 18 mars 1871, des émeutiers envahissent le patronage Sainte-Anne sous prétexte d’y saisir des armes. Mais il aurait fallu abandonner les enfants. Aussi, quand on vient l’arrêter, le 6 avril, on le trouve au patronage. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses brebis », a dit Jésus-Christ ( Jn 15,13 ). Le père Planchat a mis en pratique cette invitation du Sauveur des hommes.
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Emprisonné, il écrit à son frère Eugène le 19 avril 1871 : « Cher frère, je reçois à l’instant ta lettre si affectueuse. Par une grâce spéciale de Dieu, je ne suis ni malade ni triste. Je prie Dieu pour tous, surtout pour ma double famille naturelle et spirituelle : en particulier pour ces pauvres apprentis et jeunes ouvriers dont je me trouve séparé, à la veille de leur première communion. Dieu saura la leur faire faire tout de même. » Le salut éternel des enfants du patronage garde la première place dans son esprit.
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Le 26 mai 1871, avec les autres prisonniers des geôles de la Roquette, le père Planchat est conduit dans une cour du quartier général de la Garde nationale, rue Haxo. Tous sont fusillés dans un désordre extrême. C’est bien en haine de la foi qu’il est mis à mort. Il apprenait en effet aux enfants du patronage Sainte-Anne de Charonne et à leurs familles à connaître Jésus-Christ et sa bonté pour tous les hommes. Lui-même témoigne jusqu’au bout de cette foi par la mort qu’il endure pour Jésus-Christ. C’est ce que signifie le mot grec marturos, dont vient le mot français « martyr » : témoin. Le martyre demeure ainsi l’un des plus grands signes de crédibilité de la foi chrétienne.
En savoir plus
À Grenelle et à Vaugirard, l’apostolat du père Planchat ne se limite pas aux œuvres paroissiales ordinaires, et son zèle débordant épuise rapidement sa santé, au point qu’il doit partir quelques mois en Italie. Ce séjour providentiel aura une conséquence inattendue : ces mois de convalescence lui ont permis d’apprendre l’italien.
Cette compétence se révèle précieuse dans l’Est parisien en pleine transformation, où il est nommé en 1863, dans le quartier de Charonne. Les grands travaux dirigés par le préfet Haussmann attirent alors une importante main-d’œuvre immigrée, notamment italienne. Beaucoup de ces hommes, souvent maçons ou terrassiers, vivent dans une grande misère matérielle et morale. Abandonnés à eux-mêmes « comme des brebis sans pasteur », ils voient le père Planchat venir à leur rencontre, s’entretenir avec eux dans leur propre langue, écouter leurs difficultés et leur offrir les secours de sa charité. Il connaît tout le monde et ne néglige personne. Puis, s’appuyant sur les plus fervents, il les associe à son effort apostolique et les encourage à parler autour d’eux de l’amour de Dieu.
Le patronage Sainte-Anne devient bientôt l’une de ses préoccupations majeures. Avec ses confrères, il organise cette « Maison d’œuvres » destinée à accueillir les jeunes ouvriers et apprentis du quartier. Plus de cinq cents garçons y sont formés. Le père Planchat les catéchise, et les prépare à la confession sacramentelle et à la première communion.
La Commune insurrectionnelle de Paris naît le 18 mars 1871. Animée par une violente passion anticléricale, elle organise de nombreuses perquisitions dans les églises et les couvents de la capitale, et fait arrêter arbitrairement plus de deux cents religieux en quelques semaines. Ses membres mènent les interrogatoires et font mettre au secret ceux qu’ils appellent avec mépris les « suspects ».
De quoi les suspecte-t-on ? « Si, comme ses compagnons de supplice, le père Planchat a été mis à mort en haine de la foi, il est évident que les bourreaux ont voulu, en s’acharnant sur lui, empêcher à l’avenir toute action missionnaire et caritative en faveur d’un prolétariat citadin devenu chasse gardée de la révolution, donc nécessairement coupé de Dieu et de l’Église » (A. Bernet). Autrement dit, la révolution entend se faire elle-même le maître à penser du prolétariat et ne supporte pas que la foi chrétienne puisse encore l’éclairer, le consoler et l’élever. C’est pourquoi elle s’attaque tout particulièrement aux prêtres, aux religieux et aux œuvres chrétiennes qui se dévouent aux plus pauvres.
Un épisode survenu quelques mois auparavant illustre clairement cette volonté d’arracher les ouvriers et les soldats à l’influence chrétienne. La guerre déclarée par la France à la Prusse le 19 juillet 1870 entraîne la capitulation de Napoléon III le 2 septembre. Le gouvernement provisoire poursuit cependant le combat, tandis qu’une foule de blessés est évacuée vers Paris et que des soldats sont appelés à défendre la capitale. Dès la mi-septembre, des bataillons de la garde mobile s’installent dans le quartier de Charonne. Logés dans des baraques de fortune, désœuvrés entre les exercices, ces hommes sont exposés à tous les dangers de la rue. À l’idée qu’ils puissent bientôt retourner au feu sans souci de leur salut éternel, le père Planchat obtient de leurs chefs l’autorisation de visiter chaque jour les troupes et de mettre à leur disposition la maison, le jardin, le gymnase et bien sûr la chapelle du patronage Sainte-Anne.
Mais les chefs de la Garde nationale voient d’un mauvais œil cet apostolat. Le père Planchat rapporte dans son journal qu’un jour deux cents gardes nationaux armés arrivent à Sainte-Anne. Leur capitaine lui demande ce que font les mobiles dans la chapelle. « Prier, chanter, entendre une conférence, au lieu de hanter les mauvais lieux », répond-il. L’officier rétorque : « Si ces sermons plaisent aux chefs des mobiles, ils ne nous plaisent pas à nous. »
Cette disposition d’esprit des chefs insurrectionnels se manifeste bientôt concrètement. Le Jeudi saint, 6 avril 1871, un groupe de fédérés pénètre à Sainte-Anne et un commissaire, revolver au poing, notifie au père Planchat son arrestation. Conduit d’abord à la mairie du XXe arrondissement, où il subit un interrogatoire, il est transféré le Vendredi saint à la préfecture de police. Il y demeure seul jusqu’au jeudi suivant, date à laquelle vingt-quatre ecclésiastiques prisonniers le rejoignent. Tous sont ensuite transférés à la prison Mazas, près de l’actuelle gare de Lyon, puis à celle de la Grande Roquette : trente-neuf jours de détention pendant lesquels ils n’ont même pas la consolation de célébrer la sainte messe.
Le vendredi 26 mai, alors que les Versaillais ont repris presque tous les quartiers de Paris, les fédérés se replient sur leurs derniers bastions. Dans l’après-midi, le père Planchat, neuf autres ecclésiastiques et quarante-deux civils sont conduits de la Grande Roquette jusqu’à la rue Haxo. Tout au long du trajet, la foule les injurie et pousse des cris de mort. Vers six heures du soir, les prisonniers parviennent à la cité de Vincennes – ancienne salle de bal où les fédérés ont établi leurs derniers postes de commandement. La foule les bouscule, les frappe, puis les entraîne jusqu’à une cour étroite fermée par une haute muraille. Les prisonniers y pénètrent par groupes de trois ou quatre, puis un à un. Environ deux cents personnes, proposées pour l’exécution, tirent au fur et à mesure des entrées. La tuerie dure vingt-cinq minutes.
Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.
Aller plus loin
Maurice Maignen, R.S.V., Le Prêtre du peuple ou la vie d’Henri Planchat, Paris, Téqui, 10e édition, 1924, 289 pages. Disponible sur Internet (pour la 5e édition, de 1883).
Une édition anglaise existe : Sketch of the Life of Henri Planchat, London, Burns and Oats, 1877, aussi en libre accès sur Internet .
L’auteur, Maurice Maignen est frère de Saint-Vincent-de-Paul et contemporain des événements qu’il relate.
En complément
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Anne Bernet, article d’Aleteia du 21 mars 2023 sur le père Planchat : « Le père Henri Planchat, victime de la Commune, apôtre de la charité ».
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Le même auteur résume en un autre l’article le contexte général qui a conduit aux tueries perpétrées durant la Commune de Paris : « Ces prêtres victimes de l’anticléricalisme des Communards… et des Versaillais ».
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Une vidéo de la chaîne KTO, présentée par Yvon Sabourin, postulateur de la cause en béatification : « Il y a 150 ans : Notre-Dame des otages » raconte le martyre des otages de la rue Haxo, le 26 mai 1871.
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François Vayne, Avec le cœur et le regard du père Henri Planchat, religieux de Saint-Vincent-de-Paul, Paris, Nouvelle Cité, 2022.