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Les saints
France
Nº 930
1779 – 1865

La destinée improbable de Madeleine-Sophie Barat

Ayant grandi en pleine Révolution et horrifiée par les offenses faites à Dieu durant cette période, Madeleine-Sophie Barat se sent, à vingt ans, investie d’une vocation réparatrice. Elle est convaincue que son devoir est de se retirer en quelque cloître afin d’expier ces outrages. Dieu a cependant d’autres vues sur elle. En 1799, sa rencontre providentielle avec le père Joseph Varin – qui sera quelques années plus tard l’un des restaurateurs de la Compagnie de Jésus – va donner à sa vie une autre tournure.


Les raisons d'y croire

  • Le frère et parrain de Madeleine-Sophie, de quinze ans son aîné, se destine à la prêtrise. Jeune professeur au collège de Joigny, il s’aperçoit tôt que sa cadette est d’une intelligence rare. Faute d’établissements scolaires accessibles à sa sœur, et avec une audace d’autant plus surprenante que les Barat sont des gens modestes, le jeune homme décide de se charger lui-même de son éducation. Une telle initiative, en sus de son travail et de ses propres études, est surprenante. Il est probable que cette intuition ne vienne pas de lui, mais plutôt de Dieu.

  • Il n’est pas un très bon pédagogue, et ses méthodes sont d’une excessive sévérité. Il inculque néanmoins à Madeleine-Sophie le latin, le grec, les langues modernes, les mathématiques et les sciences. L’étonnant est qu’elle absorbe tout cela avec une facilité déconcertante sans être rebutée.

  • L’abbé Barat est convaincu qu’avoir manqué aux demandes du Christ à Paray-le-Monial est la cause des tourments et des malheurs de la France. Il faut donc des réparateurs pour expier les péchés de la France et des missionnaires pour répandre le culte du Sacré Cœur. Madeleine-Sophie partage cette vision et se pense une vocation carmélitaine, car il y a chez elle un profond désir de s’offrir en réparation à Dieu. Elle sacrifierait sans regret ses dons et ses facultés intellectuelles pour se retirer dans un cloître, mais Dieu ne le veut pas.

  • En 1799, Madeleine-Sophie rencontre le père Favin, ancien jésuite, qui a la conviction que mademoiselle Barat est celle que Dieu a préparée pour une grande mission, et qu’il doit l’aider à l’accomplir : rechristianiser la société française par une œuvre d’éducation s’adressant aux filles de bonne famille en leur donnant une éducation intellectuelle soignée susceptible de les prémunir contre les idées des Lumières. Il est surprenant que Favin ait deviné ainsi le potentiel de Madeleine-Sophie, qui pourtant est très réservée.

  • L’année suivante, elle fonde avec lui ce qui deviendra les Dames du Sacré-Cœur. Au moment où la Révolution française détruit justement une grande partie des institutions religieuses, il est plus qu’étonnant qu’une jeune femme sans fortune, sans pouvoir politique et vivant dans un contexte violemment anticlérical parvienne à fonder une congrégation internationale durable. Son œuvre prend alors une ampleur sans commune mesure avec les moyens humains dont elle disposait au départ : à sa mort, en 1865, la Société du Sacré-Cœur est implantée dans plusieurs continents, des dizaines d’écoles existent déjà, des milliers d’élèves ont été formées, et la congrégation – qui compte presque 4 000 religieuses – continue de croître rapidement. Naturellement, on peut invoquer son intelligence ou son énergie personnelle, mais un tel succès, en de pareilles circonstances, vient de Dieu.

  • Cela se vérifie par le fait que cette congrégation internationale ne connaît pas d’effondrement, contrairement à ce qui arrive souvent aux œuvres trop dépendantes d’une personnalité fondatrice. Cette stabilité est d’autant plus frappante qu’elle s’exerce dans une Europe traversée par les révolutions, les guerres napoléoniennes, les changements de régime, les conflits religieux du XIXe siècle…

  • Mère Madeleine-Sophie passera sa vie à visiter ses fondations, à les gérer, et ne s’arrêtera qu’à la toute fin de sa vie, quelques jours avant sa mort. Elle refuse un rendez-vous pour le 25 mai 1865, jour de l’Ascension, en déclarant : « Ah non, avant ! Jeudi, nous allons au Ciel ! » Elle a donc justement prophétisé la date de son décès.

  • La vie de Madeleine-Sophie Barat illustre un thème central de l’Évangile : l’idée que Dieu agit souvent à travers ce qui paraît faible aux yeux du monde. Souvent malade, anxieuse de tempérament, elle ne correspond pas au modèle classique d’une personne de pouvoir. Pourtant, son œuvre traversera les décennies et les frontières.

  • En 1924, le pape Pie XI promulgue le décret de reconnaissance de deux miracles obtenus par l’intercession de Madeleine-Sophie Barat : le premier pour l’Allemande Marie de Salm, le 30 août 1912, et le second pour l’Américaine Rose Coyne, à New York, en mai 1919. Deux autres miracles avaient déjà été étudiés et validés pour la béatification.


En savoir plus

La nuit du 11 au 12 décembre 1779, un violent incendie consume toute une rue du bourg de Joigny, dans l’Yonne. Le sinistre est terrible et semble impossible à contenir avec les moyens de l’époque. L’on redoute bientôt qu’il détruise tout le quartier. Parmi les maisons très menacées – car contiguës de celles qui flambent –, se trouve celle du maître tonnelier Barat. Rien ne paraît pouvoir la sauver. Comble de malchance, son épouse, enceinte de sept mois, sous le coup de la panique, est prise de douleurs. C’est donc presque au milieu des flammes qu’elle va mettre au monde son troisième enfant. Prématurée, la fillette, prénommée Madeleine-Sophie, sera baptisée dès l’aube tant l’on craint pour sa vie. « Les flammes m’ont mise au monde », dira-t-elle plus tard, voyant un signe très particulier de prédestination dans les circonstances de sa naissance. Premier et incompréhensible miracle, la maison où elle naît, qui existe toujours, est épargnée contre toute attente par l’incendie. Second miracle, guère moins inespéré, la petite fille, née deux mois avant terme et qui semblait ne pas devoir vivre, va se fortifier et grandir en pleine santé. Elle vivra octogénaire.

Rien ne semblait donc prédisposer la fille d’un modeste tonnelier bourguignon à devenir une sainte éducatrice dont l’œuvre a durablement influé sur la condition féminine.

Madeleine-Sophie Barat étudie chez elle grâce à son frère aîné, l’abbé Barat. Si elle développe grâce à lui de prodigieuses capacités intellectuelles, elle constate aussi que les méthodes qu’il emploie avec elle sont mauvaises, et elle optera pour une approche pédagogique fondée sur la patience, la bonté et la compréhension. Devenu diacre avant d’être ordonné clandestinement en 1795, l’abbé Barat est emprisonné pendant la Terreur pour avoir rétracté le serment qu’il a d’abord prêté à la Constitution civile du clergé. Alors que sa mort est quasi certaine, la chute de Robespierre, le 27 juillet 1794, le sauve de justesse.

L’œuvre que Madeleine-Sophie fonde en 1800 avec l’appui du père Favin connaît des difficultés en raison de sa spiritualité axée sur le Sacré Cœur, dévotion jugée contre-révolutionnaire. Cependant, la douce et timide Madeleine-Sophie ne transigera jamais sur ce qui est le fondement même de son œuvre, qui deviendra celle des Dames du Sacré-Cœur. Cette confiance dans l’amour du Christ est l’explication de sa réussite. Devenue supérieure générale en 1807, elle le reste jusqu’à sa mort en 1865. Elle ne reculera jamais devant la peine et l’effort. Ne dit-elle pas volontiers : « Ce n’est pas ce qu’on donne à Dieu qui coûte, mais ce que l’on hésite à lui donner. »

Après maintes péripéties, son corps incorrompu repose désormais en l’église parisienne Saint-François-Xavier, près de sa fondation devenue le lycée Victor-Duruy. Elle a été canonisée en 1925.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

Les écoles du Sacré-Cœur ont joué un rôle clef dans le développement de l’éducation féminine et de la formation intellectuelle. Leur succès est tel que la Troisième République s’en inspirera pour ouvrir l’éducation secondaire aux femmes.


Aller plus loin

Mgr Louis Baunard, Histoire de la bienheureuse mère Madeleine-Sophie Barat, Éditions de Gigord, 1876.


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