Quand un prince devient saint : Amédée de Savoie
Amédée IX de Savoie n’a pas seulement laissé le souvenir d’un prince pieux et charitable. Atteint d’épilepsie, il accueille cette épreuve comme une grâce qui l’unit au Christ souffrant. Devenu duc, il réforme sa cour, protège les humbles, honore Dieu, soulage les pauvres et gouverne avec une telle générosité que la Savoie devient, sous son règne, « le paradis des pauvres ». Sa patience dans l’épreuve, sa fidélité conjugale, son pardon envers ses ennemis et sa dévotion au Saint Suaire manifestent une foi peu commune chez un souverain. Sa réputation de sainteté fut si grande que saint François de Sales lui-même prit en main sa cause de canonisation.
Les raisons d'y croire
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Le prince Amédée de Savoie paraît avoir été comblé de dons dès sa naissance, en 1435. Héritier du duché qui s’étend entre la France et l’Italie, englobant d’un côté le Piémont et de l’autre une Savoie qui va jusqu’au Bugey, il sera le maître d’un État stratégiquement placé. Il est beau, courageux, chevaleresque, brillant, intelligent, pieux et charitable… Il est manifestement destiné à de grandes choses et rêve d’exploits ! Hélas, l’on découvre très vite que le prince charmant souffre d’épilepsie. Au lieu de se révolter contre la maladie et les obstacles qu’elle met à l’accomplissement de ses espoirs, Amédée dit que « ce mal est la plus grande faveur que Dieu lui ait faite », car il lui permet de s’associer continuellement aux souffrances du Christ. Cette manière d’accueillir un état invalidant, humiliant à bien des égards, demande une foi et une force d’âme exceptionnelles. Elle suppose aussi un abandon entier à la Providence, sachant qu’une crise plus grave peut le tuer.
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Il n’a personnellement aucun attachement à sa condition princière : son inclination profonde ne porte pas vers ce que le monde tient pour désirable – le pouvoir, l’honneur, la naissance –, mais ailleurs, vers une vie retirée, tournée vers le salut, à l’exemple de son grand-père paternel, qui fut le premier comte de Savoie à porter le titre ducal et à se soucier uniquement de son salut. Cette attitude indique une présence qui oriente et attire, comme si son cœur était déjà saisi par un bien supérieur. Ce détachement n’est pas un vide, mais l’effet d’une plénitude d’un autre ordre et la marque d’une vie intérieure habitée, où Dieu lui-même est un pôle d’attraction.
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Amédée préférerait se retirer dans un monastère, mais, quand il comprend que Dieu veut qu’il règne et que son mariage avec une des filles du roi Charles VII, la princesse Yolande de France, assurera la paix, il renonce à ses aspirations personnelles et accepte d’assumer ses responsabilités.
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Monté sur le trône en 1465, à la mort de son père, Amédée décide aussitôt de réformer les mœurs de sa cour. Il interdit, sous peine de défense de reparaître jamais à Chambéry, que l’on blasphème dans son entourage, que l’on trafique des charges de justice ou que l’on fasse tort aux humbles. Il supprime aussi les somptueux équipages de chasse hérités de son père, disant qu’il vaut mieux nourrir les pauvres que les chiens. Il sait que l’on se moque de lui, mais il persévère, au point de devenir un modèle que ceux-là mêmes qui le ridiculisaient tenteront d’imiter. Il n’a donc ni crainte ni honte de se conduire en vrai chrétien.
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Ses trésoriers l’incitent à la prudence, mais il ne compte pas quand il s’agit d’honorer Dieu, embellissant magnifiquement la cathédrale Saint-Eusèbe de Verceil et faisant bâtir une somptueuse chapelle reliquaire pour accueillir à Chambéry le Saint Suaire. Amédée ne compte pas davantage quand il s’agit de secourir les pauvres, allant jusqu’à faire diminuer les impôts. Il parvient malgré cela à assainir rapidement les finances savoisiennes, paie les dettes laissées par ses ancêtres et laisse son pays plus riche qu’il ne l’a trouvé. De l’avis général, cette gestion aberrante ne devrait pas donner de tels résultats. Il faut comme un miracle perpétuel pour permettre au Trésor de suivre le mouvement. Il semble qu’inexplicablement, ses larges aumônes ne diminuent pas ses réserves, mais les renflouent.
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Amédée, lui, a l’explication. À ceux qui se scandalisent de l’accueil fait aux pauvres et de sa charité, il répond que les miséreux sont ses meilleurs soldats. Car si son armée garde ses frontières, eux le gardent, par leurs prières, contre de pires ennemis : le péché et le démon.
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Son intense dévotion le pousse à entourer le Saint Suaire de tous les honneurs. Elle lui vaut aussi la gloire de le garder dans sa famille jusqu’en 1983.
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En 1472, au mois de janvier, une étrange lumière s’allume dans le ciel au-dessus de Chambéry. Elle grandit, de soir en soir, quatre fois de suite, avant de s’éteindre subitement. L’on interprète ce phénomène comme l’annonce de la mort prochaine du duc. Au lieu de s’en lamenter, car il a à peine trente-six ans, Amédée se réjouit de goûter bientôt au bonheur éternel. Il règle ses affaires et demande à être enterré à Saint-Eusèbe de Verceil devant le maître-autel, afin que sa tombe soit foulée aux pieds en signe d’humilité. Il meurt en effet le 30 mars.
En savoir plus
Né le 1er février 1435 à Thonon-les-Bains, Amédée est le fils de Louis Ier de Savoie et d’Anne de Lusignan, dont la famille règne sur Chypre. Il est aussi le petit-fils de l’antipape Félix V, qui déposera spontanément la tiare pour ne pas aggraver le scandale du grand schisme d’Occident.
Il est promis en mariage dès le berceau à l’une des filles du roi Charles VII, la princesse Yolande de France. Ils se marient en 1452. Bien que son épouse ressemble à sa mère, la reine Marie d’Anjou, dont on disait pendant la guerre de Cent Ans que son incroyable laideur aurait suffi à faire peur aux Anglais, le bel Amédée entourera toujours sa femme d’amour et de respect. Il lui confie la régence pendant ses crises et s’en remet à elle pour beaucoup d’affaires. Ils donneront toujours l’image d’un couple exemplaire, uni par des liens très forts, renforcés par la naissance de onze ou douze enfants, dont huit atteindront l’âge adulte. Une telle fidélité conjugale, à une époque où l’adultère est ordinaire chez des souverains mariés pour des raisons politiques, est exceptionnelle et méritoire.
Alors que la Savoie représente une proie pour tous ses voisins, il choisit une politique ferme et prudente, fondée d’abord sur la diplomatie. Il favorise le mariage de ses sœurs avec ses ennemis afin de garantir la paix. Ses voisins, ses beaux-frères et ses frères passent leur temps à le trahir et à lui jouer de mauvais tours, mais il leur pardonne systématiquement, par amour du Christ. Son beau-frère, le duc de Milan Galeazzo Sforza, mari de Bonne de Savoie, s’est particulièrement moqué de l’austérité et de la piété d’Amédée. Mais il finit par l’imiter et par sanctionner le blasphème en infligeant une amende à ceux qui offensent ainsi Dieu. L’argent récolté servira à construire une chapelle. Cela ne l’empêche pas, quelques années après la mort en odeur de sainteté d’Amédée, de se moquer des ex-voto laissés sur sa tombe à Verceil, ces moulages de cire représentant le membre ou l’organe guéri. « Votre frère est-il devenu marchand cirier ? », demande-t-il en public à sa femme. À l’instant même, devant une foule de témoins, le plaisantin est saisi d’une paralysie qui le fige. Il ne retrouve l’usage de ses membres qu’après avoir demandé pardon.
Les derniers mots du prince Amédée, ainsi que le testament politique qu’il laisse à ses enfants, sont : « Soyez justes, aimez les pauvres et le Seigneur accordera la paix à vos États. » La réputation de sainteté du jeune duc est telle que les prêtres et les évêques qui célèbrent ses funérailles ou disent des messes pour le repos de son âme refusent tous de célébrer l’office des morts. Ils chantent la messe du Saint-Esprit ou de la Sainte Vierge dans l’assurance qu’il est au Ciel. Il est vrai que de nombreuses personnes ont eu la vision d’Amédée, entouré d’une grande lumière, quittant son trône terrestre pour un autre, éternel.
Il faudra cependant attendre le début du XVIIe siècle et l’intervention de saint François de Sales pour que le duc soit officiellement béatifié.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Étienne Binet, Vie du bienheureux Amédée IX de Savoie, 1619. Peut être consulté en ligne .
En complément
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Régine Pernoud, Les Saints au Moyen Âge, Plon, 1986.
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Jean Prieur et Hyacinthe Vulliez, Saints et Saintes de Savoie, Éditions Le Vieil Annecy, 1999.
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L’article de l’exposition virtuelle « Le comté de Nice et la maison royale de Savoie » : « Amédée IX et la régence de Yolande de France (1465-1482) », sur le site Internet des Archives départementales des Alpes-Maritimes.