Fidèle jusqu’au bout, comme son nom
Fils de bonne noblesse, jeune avocat brillant et estimé de Colmar, Marc Rey a tout pour être heureux. Sa grande rigueur morale fait de lui une référence quand il s’agit de trancher une affaire délicate ; il est réputé ne jamais se tromper et toujours savoir de quel côté se trouve le bon droit, quand même il se mettrait à dos les puissants en plaidant la cause de la veuve et de l’orphelin. En 1612, à trente-cinq ans, il estime pourtant qu’il est en train de perdre sa vie et de risquer son salut. Il prend alors une décision radicale qui le conduira au martyre le 24 avril 1622.
Les raisons d'y croire
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Marc Rey débute dans la vie avec tout ce qu’il faut pour être heureux en apparence. Ses parents sont nobles et fortunés ; ils ont les moyens de lui donner une excellente éducation et de lui faire poursuivre de brillantes études universitaires à Fribourg-en-Brisgau. Tout le monde prédit à ce jeune homme intelligent, doué et travailleur un avenir prometteur et une belle carrière. Il a donc beaucoup plus à perdre qu’un autre en renonçant à la vie laïque. Un tel sacrifice demande un esprit évangélique qui n’est pas donné à tous et qui ne relève que de la grâce.
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En effet, lorsque maître Rey s’installe comme avocat à Colmar, il se fait aussitôt remarquer par sa probité, son sens de la justice et son désintéressement. C’est aussi un jurisconsulte estimé, que les magistrats consultent volontiers. Beaucoup, à sa place, s’enfleraient de vanité. Ce n’est pas son cas, car les succès mondains le laissent indifférent, puisqu’ils ne durent pas. Il sait donc où sont les vrais biens, et ce qui importe ou pas.
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En 1612, demeuré célibataire – preuve que la pensée de la vie religieuse l’occupait depuis longtemps –, il se présente chez les Capucins de Fribourg, en Suisse, et demande à entrer comme novice. Cette branche de l’ordre franciscain, récente, est connue pour sa grande rigueur et son choix radical de la pauvreté, conforme aux inspirations du Poverello d’Assise. Marc ne fait donc pas les choses à moitié dans sa volonté de correspondre réellement aux vues de Dieu sur lui.
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Il décide de faire une donation totale et définitive de sa fortune, considérable, à son couvent et de se dépouiller de tout, à l’instar de saint François. L’on sait depuis le jeune homme riche combien un pareil dépouillement est difficile et contraire au besoin de sécurité matérielle de chacun. S’y résoudre est un grand signe d’élection.
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Dès qu’il a fait ce geste, Marc est entièrement libéré de ses angoisses : il craignait de ne pas poser les bons choix pour accéder au salut. Celui qui, lors de ses vœux, est devenu frère Fidèle sait qu’il a fait une bonne affaire en échangeant, selon ses mots, les biens passagers de la terre contre les biens éternels du Ciel, auxquels il aspire désormais, au point de souhaiter mourir jeune et de préférence martyr. Il a donc une foi immense dans les promesses du Christ.
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Il choisit systématiquement les pénitences et les privations dans un désir de sainteté et d’imitation de Jésus, choisissant aussi les dernières places et les besognes répugnantes. Une pareille humilité est profonde.
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Au printemps 1622, frère Fidèle part prêcher dans la région des Grisons. Il se fait remarquer par son talent et sa persuasion, qui vont ramener au catholicisme de nombreux calvinistes, dont plusieurs gentilshommes. Fidèle devient un « homme à abattre ». Il le sait mais ne renonce pas.
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Le 23 avril, alors qu’il prêche à Sévis, on lui tire dessus. Il en réchappe. Ses amis veulent le faire renoncer à sa mission ; il refuse, car le salut des hérétiques lui importe davantage que la conservation d’une vie éphémère. Il signe d’ailleurs souvent : « Frère Fidèle qui sera bientôt la proie des vers. » Ce mépris de la mort est le fruit d’une longue contemplation du mystère de la Passion. Il aime dire à ceux qui essaient de le freiner : « Quel malheur de combattre mollement quand on est le soldat d’un roi couronné d’épines ! »
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Le 24 avril 1622, alors qu’il a fini sa prédication et redescend vers Grusch, Fidèle tombe dans une embuscade tendue par des protestants révoltés contre la domination autrichienne et commandés par un pasteur. Au lieu d’essayer de se les concilier, il leur prédit en détail la défaite et les terribles représailles. Ce pourrait être une simple déduction, mais ce qu’il annonce s’accomplira si parfaitement dans les moindres détails qu’il faut y voir un don de prophétie véritable : stupéfait, le pasteur qui commandait la bande se convertira d’ailleurs au catholicisme.
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Il est assommé par ses agresseurs et, comme il trouve encore la force de s’agenouiller et d’en appeler au secours de Marie, il est achevé à l’arme blanche. Son corps, démembré par ses assassins, sera partagé entre la cathédrale de Coire et son couvent de Weltenkirchen.
En savoir plus
Né dans une famille noble de Sigmaringen en 1577, Marc Rey est élevé dans la foi catholique alors que la région est partiellement passée à la Réforme. Marc décroche des diplômes de philosophie avant de passer un doctorat en droit civil et canonique. Il voyage et visite l’Europe.
Il admet tôt que la fidélité à l’Église peut conduire au martyre et il l’accepte. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’après son entrée en religion, en 1612, il s’inflige les plus grandes pénitences pour se mériter la gloire de mourir pour le Christ. Il parcourt par exemple pieds nus les routes de montagne, démontrant que les catholiques ne sont pas tous amis du confort. Il se fait aussi remarquer par sa charité, qui le pousse à aller soigner des malades contagieux en péril de mort.
Lorsqu’il est ordonné prêtre, vers 1619, ses vertus sont déjà si renommées qu’il est nommé père gardien, c’est-à-dire supérieur du couvent capucin de Weltkirchen. Il n’accepte cette promotion que par obéissance.
On lui attribue bientôt des dons de thaumaturge. Ses dons de prédicateur, restes de sa carrière d’avocat, le signalent à l’attention du pape Grégoire XV qui cherche des apologètes de talent pour ramener les protestants au catholicisme. Dans ces régions, c’est une mission extrêmement dangereuse où l’on risque le martyre. Frère Fidèle l’accepte, car il a choisi, justement, d’être fidèle jusqu’à la mort.
Pris au piège et sommé d’abjurer, il répond : « Je suis venu réfuter vos erreurs, non les embrasser. Je ne renierai pas la doctrine catholique qui est celle de tous les temps. D’ailleurs, je ne crains pas la mort. » Violemment frappé, il implore Marie de l’aider à demeurer fidèle. Roué de coups, le crâne fendu, il est encore percé de coups de poignard. Il souffre ce martyre en pardonnant à ses assassins.
Premier martyr de la Propaganda Fide, il est canonisé en 1745 par Benoît XIV.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Le site Vatican News propose une brève biographie : « Saint Fidèle de Sigmaringen, capucin, prêtre et martyr ».
En complément
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L’article du dictionnaire historique de la Suisse DHS, en ligne , disponible en français, allemand et italien.
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L. Jaud, Vie des saints pour tous les jours de l’année, Mame, 1950.
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Anton Maria Augscheller, Lebensgeschichte des hl. Fidelis von Sigmaringen, Teutsch, 1889.
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Au sujet des représentations artistiques : Karin Schatke, Der heilige Fidelis von Sigmaringen, 1996. En allemand.