Saint Benoît-Joseph Labre, le pèlerin de Dieu
Fils aîné d’un couple d’agriculteurs du Pas-de-Calais, Benoît-Joseph Labre mène une existence hors du commun à bien des égards. Pèlerin infatigable du XVIIIe siècle, il sillonne l’Europe du nord au sud – France, Allemagne, Autriche, Suisse, Italie, Espagne – sans jamais se fixer durablement, ne demeurant nulle part plus de quelques mois. L’étonnant est que le jeune homme n’a jamais choisi de mener cette existence extravagante. Il ne fait qu’obéir à une intuition spirituelle, transmise par un confesseur déconcerté par sa singularité, qui finit par lui enjoindre de partir sur les routes, de sanctuaire en sanctuaire, dans un total dépouillement, jusqu’à découvrir ce que Dieu attend de lui. Ainsi s’accomplit une destinée radicale, faite d’errance, de prière et de pauvreté, qui marquera profondément ses contemporains. Il meurt le 16 avril 1783 à Rome.
Les raisons d'y croire
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Benoît-Joseph Labre est élevé dans une famille très religieuse, restée à l’écart des idées des Lumières, et il se montre lui-même très pieux. Son avenir semble tout tracé : il entrera au séminaire et deviendra curé de campagne. Or, sans qu’il y soit pour rien, le jeune homme ne réussira jamais ni à poursuivre ses études ecclésiastiques ni à suivre une vocation religieuse, que ce soit à la Chartreuse, à la Trappe ou ailleurs. Ni lui, qui en souffre terriblement, ni aucun de ses supérieurs, pourtant conscients de ses vertus et de sa bonne volonté, ne comprendront jamais la raison de ces échecs répétés et systématiques. Il entend partout le même verdict : « Votre place n’est pas ici. » Seule sa grande foi lui permettra d’accepter ces renvois sans désespérer et d’y voir la volonté de Dieu.
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Le jeune homme essaye de trouver un état de vie qui lui permette de subvenir à ses besoins et de trouver sa place dans la société. Mais il n’y parvient pas, sans que ce soit chez lui paresse, sottise, incompétence ou maladie mentale. Peu à peu, sans l’avoir choisi, car il ne s’agit nullement chez lui d’une philosophie du routard, il va donc accepter de mener une vie d’errance, sans domicile ni attaches.
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Acceptant un dépouillement total, entièrement abandonné à la Providence, et ayant fait vœu de ne plus jamais rentrer chez lui, où les siens le secourraient, il offre à ses contemporains le parfait contre-exemple de leurs propres choix, de leur confort, de leur richesse, de leur soif de plaisirs et de jouissances. Son seul but est de trouver Dieu. Et cela se fera hors des sentiers battus.
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Il n’y a chez lui aucune volonté de se singulariser. Au contraire, sa terreur est d’attirer l’attention et de passer pour un saint, alors qu’il se juge le pire des pécheurs, au point de ne plus oser approcher de l’eucharistie. Privé de la moindre consolation sensible, il poursuit pourtant sa quête. Ayant fait des études de théologie, il sait ce qu’est la nuit de l’âme, même s’il se juge indigne d’un état mystique réservé aux saints.
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Comme l’on s’aperçoit de sa bonne éducation et de sa formation intellectuelle, il s’ingénie à donner une mauvaise image de lui. Il ne se lave plus, s’habille de guenilles, essaye de provoquer le dégoût, et y réussit. Il ne s’agit pas d’une jouissance maladive dans l’humiliation ni de masochisme, mais d’imiter le Christ dans son extrême humilité.
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À une religieuse qui le surprend en extase et lui demande à quoi il pense, il répond spontanément : « À la sainte couronne d’épines. » Il révèle là, sans y penser, le fond de sa vie spirituelle, et se montre vrai chrétien dans un monde qui ne l’est plus.
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Il multiplie les charismes, états et phénomènes mystiques sans même s’en rendre compte : lévitations, prophéties, lecture des âmes, capacité à déplacer des objets trop lourds pour qu’un seul homme, frêle de surcroît, les bouge, guérisons, multiplications de nourriture au profit des indigents, extases, capacité soudaine à parler l’italien pour dispenser des consolations, bilocations… Et il s’efforce pourtant de trouver une explication naturelle à ces miracles.
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Lorsqu’on s’aperçoit de sa sainteté, il prend aussitôt la fuite afin d’échapper à la vénération, qu’il juge déplacée. Il recommence alors sa vie d’errance ailleurs, s’exposant à de nouveaux déboires de la part de ceux qui ne le connaissent pas. Ce renoncement à toute forme d’amour-propre lui vient de la contemplation familière de la divinité. Elle lui permet de mettre choses, gens et événements à leur vraie place, et dans l’unique perspective du Ciel.
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Il finit par se faire à l’idée que cette vie étrange est sa vocation, que Dieu la lui a faite sur mesure, unique. Quand il le comprend, il accepte d’être pris pour un gueux, un voleur, un fainéant, un menteur, un escroc, un hérétique. Jamais personne ne le verra se défendre contre ces accusations. Ainsi imite-t-il le Christ devant Pilate : « Et Jésus se taisait. » Une telle constance en un pareil choix réclame des grâces rares.
En savoir plus
Prêts à faire à Dieu le sacrifice d’un aîné dont ils ont deviné la sainteté, les Labre renoncent à exiger de Benoît-Joseph qu’il reprenne la ferme familiale. Ils l’envoient étudier chez un oncle prêtre, puis au séminaire. Bien qu’il y fasse de bonnes études, il se persuade qu’il se damnera s’il poursuit dans cette voie. Dévoré de terribles scrupules de conscience, il pense pouvoir mieux assurer son salut chez les Chartreux ou chez les Trappistes. Mais Soligny et Sept-Fons, comme la Chartreuse, lui font comprendre qu’il n’est pas à sa place chez eux. Alors qu’il lui serait facile de rentrer chez lui et d’abandonner une vocation si contrariée, Benoît-Joseph, vers 1769, se fiant au conseil d’un directeur de conscience, décide d’aller de sanctuaire en sanctuaire à travers l’Europe jusqu’à ce qu’il ait compris quelle est sa vocation. Il fait vœu de ne jamais retourner chez lui, afin d’être sûr d’un parfait abandon à la Providence.
Ainsi entame-t-il, sans bien le comprendre, une expérience d’imitation du Christ encore inédite. Se donnant des allures de vagabond, sale et déguenillé, afin d’inspirer le dégoût, et non la compassion, le jeune homme parcourt l’Europe. Ceux qui prennent la peine de le regarder comprennent souvent qu’ils ont croisé un saint et veulent lui apporter des soutiens, qu’il refuse par principe. Ce qu’il faut, dit-il, c’est aimer Dieu.
À une infirme grabataire, à laquelle il promet le paradis au sortir de son lit de douleur, et qui lui demande comment il faut aimer Dieu, Benoît expose soudain sa méthode dans un italien impeccable, lui qui le baragouine à peine : « Pour aimer Dieu, il faut avoir trois cœurs. Le premier tout de feu afin que nous pensions sans cesse à lui, parlions sans cesse de lui, agissions sans cesse pour lui et supportions avec patience, toute notre vie, le mal qu’il lui plaît de nous laisser subir. Le second tout de chair afin d’aimer le prochain, nous porter à l’aider par l’aumône dans ses nécessités temporelles, plus encore dans ses nécessités spirituelles en l’instruisant, le conseillant, lui donnant l’exemple et en priant pour lui ; ce cœur doit être prompt à s’attendrir d’abord pour les pécheurs et pour nos ennemis, en demandant au Seigneur de les éclairer afin qu’ils fassent pénitence. Ce cœur doit aussi être plein de compassion envers les âmes du purgatoire et supplier sans cesse que Jésus et Marie les introduisent dans la gloire éternelle. Le troisième cœur, enfin, se doit d’être de bronze envers soi-même, lui faire haïr toute sensualité, refuser tout amour de soi, renoncer à sa volonté propre, châtier son corps par le jeûne et la pénitence, domptant ainsi la nature corrompue, car plus vous haïrez votre chair, plus grande sera votre récompense dans les cieux. »
La prière latine qu’il compose alors – Jésus roi de gloire s’en allait en paix –, et qu’il offre à ses hôtesses en leur promettant qu’elle protégera leurs maisons des catastrophes, se révélera miraculeuse. Leurs demeures, ainsi que celles où la prière s’est répandue, seront en effet les seules du bourg de Fabriano à être épargnées par le violent séisme de 1781.
Vivant dans les ruines du Colisée, Labre passe ses dernières années entre Lorette et Rome, où il meurt le 16 avril 1783, dans la paroisse Santa Maria dei Monti (Notre-Dame-des-Monts). Les mêmes gamins qui le persécutaient, le frappaient, l’insultaient, et qu’il laissait faire, seront alors les premiers à proclamer par les rues la sainteté de leur souffre-douleur. Au point qu’en pleine Semaine sainte, les foules vont se presser autour de la dépouille du sans domicile fixe français, à la vive horreur de l’ambassadeur de France, le cardinal de Bernis, qui s’excusera auprès de Louis XVI de n’avoir pu empêcher un « culte grotesque » qui « déshonore la France ». Ainsi, même un grand diplomate peut se tromper, puisque la gloire de Labre brillera haut dans l’éternité.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Au delà
Certains saints apparaissent à la fois profondément admirables et presque impossibles à imiter, tant les austérités qu’ils s’imposaient dépassent la mesure commune. Celles de Benoît-Joseph Labre atteignent un degré saisissant. Mais, au-delà même de ces pratiques, c’est l’ensemble de sa vie qui constitue un signe fort adressé autant à son siècle – le XVIIIe siècle, en voie de déchristianisation – qu’au nôtre.
Aller plus loin
La vidéo d’Arnaud Dumouch : La vie de saint Benoît-Joseph Labre, pèlerin, mendiant, protecteur des angoissés (1748 – 1783) .
En complément
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Agnès de La Gorce, Un pauvre qui trouva la joie : saint Benoît Labre, Paris, Plon, 1933.
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François Gaquère, Le Saint pauvre de Jésus-Christ, Benoît-Joseph Labre, Avignon, Aubanel, 1954.
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André Dhôtel, Saint Benoît Joseph Labre, Paris, Plon, 1957.