Jean Climaque, l’échelle vers Dieu
Saint Jean Climaque, appelé en Orient Jean du Sinaï, est un moine du VIIe siècle. Il doit son surnom de « Climaque » au titre de son œuvre majeure : L’Échelle sainte – « échelle » se disant climax en grec. Moine solitaire puis abbé du monastère du Sinaï, Jean a profondément marqué l’Orient chrétien, où son ouvrage est tenu pour l’une des grandes sources de la mystique, mais aussi l’Occident : L’échelle sainte fut traduite en français au XVIIe siècle par le solitaire de Port-Royal Robert Arnauld d’Andilly. Jean y décrit la vie spirituelle comme une ascension vers Dieu.
Les raisons d'y croire
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Jean Climaque naît alors que l’Empire romain s’effondre sous l’assaut des invasions barbares. Tandis que l’appareil d’État se disloque, l’Église maintient ses œuvres propres, caritatives, culturelles, scientifiques et spirituelles, notamment grâce aux monastères, présents en grand nombre dans l’Empire romain d’Orient. Des hommes remarquables par leurs qualités morales et leur charité s’y trouvent, qui essaient de pallier les déficiences de l’État. Jean est l’un d’eux.
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Son premier biographe, le moine Daniel de Raïthou, insiste sur la charité de Jean à l’égard de tous. Jean a choisi la vie érémitique, c’est-à-dire le retrait de la société des hommes, au milieu du désert, mais ce n’est pas pour fuir le monde par égoïsme ou par mépris des autres. Chercher Dieu dans le silence est la raison de cette réclusion volontaire. Aussi se fait-il volontiers le conseiller de ceux qui viennent le trouver, mû par l’amour du prochain qui découle de l’amour de Dieu (cf. Vita, 5 et 7).
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Vers l’âge de soixante ans, Jean est nommé higoumène – c’est-à-dire supérieur – du grand monastère du mont Sinaï. Il abandonne alors sa chère retraite pour servir ses frères moines : c’est encore l’amour du prochain qui guide son action. Sa décision de retourner à la vie érémitique, quelques années avant sa mort, après avoir pourvu le monastère d’un supérieur avisé et prudent, en est le gage.
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L’ouvrage principal de Jean est L’Échelle sainte. Il y décrit en trois phases, à l’usage des moines – mais tous les hommes peuvent y trouver profit –, l’ascension vers Dieu. Le renoncement au monde en est l’étape préalable : retraite du monde pour obtenir le détachement intérieur. Cette ascèse permet de recouvrer l’enfance spirituelle ; elle s’obtient en pratiquant l’innocence du cœur, en jeûnant et en observant la chasteté. La vertu acquise à cette étape est l’obéissance à Dieu.
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La deuxième phase est constituée par le combat spirituel contre les passions. Chaque passion principale de l’homme est décrite, ainsi que le comportement dévoyé qui en procède. Jean propose ensuite le remède adapté, afin d’orienter la passion vers le bien. Pour ce faire, il invite à acquérir la vertu correspondante. L’action de la grâce divine, comparée à un feu immatériel, apparaît d’une manière particulièrement importante à cette étape : l’homme ne peut la traverser avec ses seules forces : « Tous ceux qui entreprennent ce bon combat (cf. 1 Tm 6,12 ), dur et âpre... doivent savoir qu’il leur faut se jeter dans un feu pour obtenir que le feu immatériel habite en eux » (L’Échelle sainte, 1,22).
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La troisième étape de cet itinéraire vers Dieu est la perfection de l’amour. La simplicité et l’humilité du cœur permettent ce que Jean appelle le discernement : l’homme parvient à juger avec prudence de la justice de tel ou tel acte. Telle action conduit-elle à Dieu ? L’opportunité ou non de la poser en découle. La paix intérieure en est le fruit.
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En paix avec lui-même, l’homme est prêt à écouter la voix de Dieu, qui parle en son cœur. La prière corporelle prépare et nourrit la prière du cœur. Cette dernière est le don de Dieu à ceux qui se consacrent à la première. C’est l’invocation du nom de Jésus, qui devient comme une seconde nature : « Que le souvenir de Jésus ne fasse qu’un avec ton souffle, et alors tu connaîtras l’utilité de l’hésychia [la paix intérieure] » (ibid. 27,62).
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Le dernier degré de l’échelle constitue le couronnement de la vie spirituelle. L’amour humain, éros, est appelé à être surnaturalisé par la foi, qui lui montre Dieu comme la suprême Bonté ; par l’espérance, qui fait désirer ce Dieu ; et par la charité, qui travaille à lui plaire pour pouvoir s’unir à lui. Ainsi, sur l’olivier sauvage, l’olivier franc peut être greffé. Cette ascension de l’âme vers Dieu que propose Jean est optimiste : les facultés naturelles de l’homme sont bonnes, pourvu qu’elles soient rectifiées et ordonnées au bien. L’humilité, l’obéissance et la confiance en Dieu sont les moyens d’y parvenir.
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Seul un fin connaisseur de l’âme humaine peut proposer à ses lecteurs un portrait si pertinent des aspirations et des ressorts du corps et de l’esprit. Jean a en effet l’expérience de ce dont il parle : ses connaissances ne sont pas seulement dues à la solide formation classique reçue dans ses jeunes années, mais aussi à sa propre pratique de la vie spirituelle, à son propre cheminement vers Dieu. Il a travaillé sur lui-même pour renoncer aux biens d’ici-bas afin de leur préférer les biens divins : la foi, l’espérance et la charité.
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Jean met en pratique ce qu’il enseigne. Durant les quarante années qu’il vit en ermitage, seul, il prie et lutte contre les passions intérieures et les démons. Plus exactement, L’Échelle sainte est le compte rendu, rédigé sous une forme synthétique, de son expérience spirituelle. Il parle de ce qu’il connaît intimement : « La vie de Jean se développe entre deux montagnes, le Sinaï et le Thabor, et on peut vraiment dire que de lui rayonna la lumière vue par Moïse sur le Sinaï et contemplée par les trois apôtres sur le Thabor » (Benoît XVI, Audience générale).
En savoir plus
Jean naît vers 575, probablement au bord de la mer. Il en parle souvent et la décrit avec une telle précision, lorsqu’il compare les états spirituels à ses mouvements, qu’il est vraisemblable qu’il l’ait longuement contemplée dans sa jeunesse, qu’elle soit calme ou déchaînée. On ne sait rien de sa famille ; elle était cependant assez bien établie pour permettre à leur fils de suivre le cycle des études habituellement réservé à la jeunesse fortunée de l’époque. La forme élaborée de ses écrits et la pensée philosophique qui les sous-tend en témoignent.
À seize ans, soit 591, Jean quitte le monde pour devenir moine au mont Sinaï. Durant quatre ans, il se met à l’école de l’abbé Martyrios, un « ancien », c’est-à-dire un moine à qui l’expérience des années a conféré la sagesse. Vers vingt ans, il est tonsuré, signe de sa consécration religieuse. Comme les autres moines d’Égypte, il porte un habit blanc. Il demeure encore dix-neuf ans auprès de Martyrios. À la mort de son maître, Jean embrasse la vie érémitique dans une grotte au pied de la montagne, en un lieu appelé Tholas, à quelques kilomètres du monastère de la Transfiguration, l’actuel monastère Sainte-Catherine. Ce monastère a été construit par l’empereur Justinien entre 527 et 557 autour d’une église dédiée à la mère de Dieu, élevée au IVe siècle par l’impératrice Hélène, mère de Constantin.
Des solitaires forment Jean à la vie érémitique. Il écrit, à l’adresse de ceux qui désirent se retirer dans la solitude, qu’ils ne peuvent le faire, sans risque de s’illusionner eux-mêmes, qu’à la condition d’être déjà délivrés de toute passion, de connaître Dieu par une sainte familiarité, et de ne se résoudre à ce changement de vie que sur le conseil d’un prudent directeur (L’Échelle sainte, 27).
Malgré sa retraite, Jean est consulté par de nombreuses personnes qui viennent lui demander des conseils spirituels. Il visite aussi plusieurs ermitages établis autour du Sinaï. Comme certains moines l’accusent de perdre son temps en vains bavardages, il s’astreint avec modestie et patience à un silence complet. Au bout d’une année, les mêmes viennent le supplier de reprendre sa tâche de conseiller spirituel. Jean leur obéit de nouveau avec la même simplicité. Cette vie dans la solitude dure environ quarante ans.
Vers 639, sa renommée lui vaut d’être choisi comme higoumène, c’est-à-dire abbé, du monastère de la Transfiguration. Il ne se rend à ce désir qu’après de longues instances. Durant son supériorat, Jean, abbé du monastère de Raïthou, lui demande un traité de la vie ascétique à l’usage de ses moines. Jean Climaque lui répond qu’il cède à ce désir, mais que la charité seule le pousse à écrire pour le contenter.
Jean exerce sa charge jusqu’à ce qu’il estime son frère Georges capable de prendre sa suite. Il regagne alors la solitude. Avant de mourir, vers 649, sous l’empereur Constant II, il promet à son frère de l’appeler bientôt à lui. Georges quittera de fait cette terre dix mois plus tard.
Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.
Aller plus loin
Sophrone Pétridès [Léon Rabois-Bousquet], A.A., « Saint Jean Climaque : sa vie et son œuvre », dans l’Échos d’Orient, tome 22, no 132, 1923, p. 440-454. En ligne .
En complément
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Jean Climaque, L’Échelle sainte, Bellefontaine, Éditions de Bellefontaine / Paris, Cerf, 2019, 408 pages. Le texte original se trouve dans la Patrologie grecque, t. 88, col. 632-1164. Une introduction de 44 pages présente la vie de l’auteur et son œuvre.
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Benoît XVI, Audience générale du 11 février 2009 .
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Récits inédits du moine Anastase, trad. française par François Nau dans la Revue de l’Institut catholique de Paris, Paris, 1902, numéros 1 et 2. Le texte grec a été publié par l’auteur dans Oriens Christianus, 1re série, Rome, 1902, p. 58 et suiv.
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G. Couilleau, « Jean Climaque », dans le Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, t. VIII, 1972, col. 369-389.