L’huile de l’oratoire de Léon Papin-Dupont
Léon Papin-Dupont naît en 1797 au Lamentin (Martinique). Après ses études, il se marie. Mais, le 1er août 1833, sa femme meurt et, l’année suivante, sa fille unique disparaît à son tour. Traversant ces drames avec une foi inébranlable, Léon quitte la Martinique et s’installe à Tours, où il mène une vie marquée par l’ascèse, la prière et la charité. Dans sa maison, il aménage un oratoire dédié à la Sainte Face, devant laquelle brûle en permanence une lampe à huile. L’huile de cette lampe est bientôt associée à de nombreuses grâces et guérisons, attirant des foules toujours plus nombreuses chez le « saint homme de Tours ». Avec l’appui du clergé, il s’emploie jusqu’à sa mort, le 18 mars 1876, à répandre la dévotion à la Sainte Face et à promouvoir l’adoration eucharistique nocturne, encore peu répandue à son époque.
Les raisons d'y croire
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Les décès successifs de son épouse et de sa fille unique constituent évidemment des drames existentiels parmi les plus douloureux. Pourtant, sa foi ne s’affaiblit pas, mais se fortifie. Alors que la souffrance pousse souvent à la révolte ou au découragement, chez lui, au contraire, ces drames deviennent l’occasion d’un abandon plus profond à Dieu. Cette transformation intérieure suggère que la foi chrétienne n’est pas une simple consolation superficielle, mais une réalité spirituelle profonde, capable de soutenir l’homme dans les épreuves les plus radicales.
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Sa foi en Christ, en plus de permettre de supporter la souffrance, produit une fécondité morale indiscutable. Sa charité n’a rien d’une idée abstraite : il fonde le « Vestiaire de saint Martin » afin de distribuer des vêtements aux plus pauvres. La charité chrétienne ainsi incarnée manifeste que l’enseignement deJésus-Christ produit réellement une transformation profonde dans la vie des personnes et dans la société.
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En contemplant le visage de Jésus, il a perçu, de manière étonnamment profonde pour quelqu’un sans formation théologique, plusieurs dimensions essentielles du Christ qui rejoignent la réflexion de l’Église sur le Serviteur souffrant, la Passion rédemptrice du Christ et l’homme nouveau transformé par la grâce.
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Monsieur Papin-Dupont n’a rien d’un halluciné ou d’un être crédule ; au contraire, c’est un homme intelligent, cultivé et pragmatique : avant de gagner la métropole, il siège au Conseil souverain de la Martinique (instance judiciaire d’appel pour les Antilles).
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Léon mène une vie de prière très intense, transformant petit à petit son logement en un véritable lieu de culte privé. Le Samedi saint 1851, il accueille dans son oratoire une pauvre femme malade, condamnée par les médecins. Sa guérison, après que Léon a déposé sur elle un peu d’huile prélevée autour de la lampe de son oratoire, est miraculeuse, comme le prouveront les analyses médicales ultérieures.
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La nouvelle du prodige fait vite le tour de la ville et, au fil du temps, des milliers de personnes se rendent à son domicile. Chacun veut être oint avec l’huile de la lampe. Sous la pression des gens, Léon accepte d’expédier à ses frais de petits flacons d’huile aux quatre coins de la France, puis partout en Europe. Un engouement, si massif et durable, suggère qu’il ne repose pas sur une simple rumeur, mais qu’il est nourri par les nombreuses guérisons (tuberculose pulmonaire, cancers, cataractes, ulcères, paralysies, surdités…) et les grâces que les fidèles affirment recevoir. L’Église érige même son salon en oratoire public, décision rarissime.
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Après la destruction de la basilique Saint-Martin, pendant la Révolution française, l’emplacement exact du tombeau du premier évêque de Tours semblait perdu. Le quartier avait été transformé, les pierres dispersées et les repères anciens effacés…. Mais Léon Papin-Dupont, profondément convaincu que ces reliques existent toujours, insiste pour mener des recherches. Dans la nuit du 14 décembre 1860, après des mois de recherches infructueuses, il découvre enfin, dans une cave murée de la rue Descartes, les reliques de saint Martin. Le fait que la tombe soit retrouvée au XIXe siècle, alors que renaît la ferveur catholique, confirme l’intuition étonnante de Léon et peut être lu comme un signe de la Providence.
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Le Saint-Siège a déclaré Léon Papin-Dupont « vénérable » de Dieu en 1983, première étape à sa béatification, dont le procès est actuellement en cours. Cet acte officiel montre la haute valeur spirituelle et morale de Léon.
En savoir plus
Né le 24 janvier 1797 au Lamentin (Martinique), Léon Papin-Dupont, appelé « l’apôtre de la Sainte Face de Jésus » et « le saint homme de Tours », est un modèle exceptionnel de sainteté contemporaine : une figure remarquable de laïc engagé dans le monde, qui place sa vie entière sous le regard de Dieu. Reconnu vénérable par Jean-Paul II le 21 mars 1983, il commence son existence sous le signe d’une vie familiale pleine et épanouissante. Ses parents (Jean Papin l’Épine du Pont et Philippine Gaigneron Jollimon de Marolles, d’origine bretonne) sont catholiques. Léon passe une enfance heureuse en leur compagnie, dans un bel environnement naturel, sans souci matériel ou médical. Il effectue son parcours scolaire sans encombre au collège de Pontlevoy et, avec l’aide de son père, rencontre une large partie de l’élite martiniquaise.
Le 9 mai 1827, il épouse aux Trois-Îlets Caroline d’Audiffredy, avec laquelle il partage plusieurs années d’un bonheur absolu. De leur union naît une fille le 4 octobre 1832, Marie-Caroline-Henriette. L’enfant fait le ravissement de ses parents et de son entourage. Le destin de Léon semble tout tracé en Martinique. Mais tout bascule le 1er août 1833. Ce jour-là, Caroline meurt, probablement de la tuberculose. Léon est inconsolable. L’année suivante, la petite Marie-Caroline disparaît à son tour. Léon se trouve dans un dénuement affectif sans nom.
Cependant, il parvient à traverser ces drames en conservant une foi inébranlable en Dieu. Il s’interroge : que veut le Seigneur pour moi ? Pourquoi a-t-il rappelé à lui ses êtres les plus chers ? Il sent en lui comme un appel intérieur, dans le tréfonds de son âme. Il décide d’obéir à la volonté divine. Aussi prend-il la décision de quitter la Martinique afin de vivre en métropole, où, en évidence, Dieu l’attire. Après une longue traversée, il touche le sol français et gagne Tours, où il s’installe définitivement. Il ne quittera plus cette ville.
Là, chaque jour, le futur vénérable associe ascèse, prière et charité. Contrairement à toute attente, le veuf et père meurtri par la disparition de sa fille laisse peu à peu la place, en lui, à un croyant dont la foi sert d’exemple à l’entourage. Son cœur, touché par la grâce, est dilaté par l’Évangile. Il voit désormais le monde et les autres avec un regard différent : un monde dans lequel l’Esprit Saint est à l’œuvre, et pour lequel le Christ l’appelle à le suivre et à offrir sa vie, à son image. Sa pratique prend un tour nouveau. Il assiste à la messe quotidienne, prie la liturgie des heures dans un respect impressionnant, à la manière des moines, dont la quête de renoncement et d’absolu l’attire. Il transforme son logement en un véritable lieu de culte privé.
Surtout, sa charité ne connaît plus de limites. Il assiste les plus nécessiteux de la cité tourangelle et adhère aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul, qui connaissent alors un succès grandissant grâce au bienheureux Frédéric Ozanam, en particulier.
Une rencontre, toute providentielle, change bientôt son existence. Il fait la connaissance de sainte Jeanne Jugan (1792 – 1879) , apôtre de la charité qui sera canonisée par le pape Benoît XVI. Cette femme, fondatrice des Petites Sœurs des pauvres, devient très vite une amie spirituelle de premier plan. Léon, qui s’enthousiasme d’emblée pour ce mouvement caritatif et spirituel, entend propager l’œuvre à la ville de Tours, et au-delà. C’est là le cœur de sa foi : il voit en chaque pauvre le visage du Christ souffrant. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il va devenir lui-même l’apôtre de la Sainte Face de Jésus : plusieurs décennies avant sainte Thérèse de Lisieux, il veut être le visage de l’amour dans l’Église en renonçant au « vieil homme » en lui, pour devenir semblable au Crucifié.
Il entend bientôt parler des visions mystiques de la sœur carmélite de Tours, Marie de Saint-Pierre et de la Sainte Famille (1816 – 1848), à qui Jésus et Marie se manifestent périodiquement, de 1844 à 1847. Dans une vision, Jésus lui dit ces mots : « Ceux qui contempleront mon visage blessé sur la terre, un jour, contempleront la gloire et la majesté avec laquelle il est entouré dans le Ciel. » La religieuse dit avoir reçu de Jésus l’ordre de « réparer les outrages et d’essuyer la boue de sa Sainte Face », outrages commis par les blasphémateurs. Elle explique que ses révélations privées font écho au passage biblique où sainte Véronique essuie le visage de Jésus avec un voile sur le chemin du Golgotha. C’est un déclic spirituel pour Léon : le Ciel se manifeste ici et maintenant, en plein XIXe siècle, ère de positivisme et d’incrédulité. En collaboration avec le clergé, il se démène pour faire connaître l’œuvre spirituelle de cette religieuse, dont la dévotion à la Sainte Face lui apparaît comme fondamentale.
Le 8 août 1843, le pape Grégoire XVI promulgue un bref érigeant une confrérie française qui vise à réparer les blasphèmes contre le Saint Nom de Dieu. Le 26 août suivant, Léon diffuse aux communautés religieuses de la ville une prière qu’il a écrite en l’honneur de ce Saint Nom.
Le Mercredi saint 1851, la prieure du carmel de Tours lui offre deux fac-similés de l’image de la Sainte Face de Véronique. Il installe l’une d’elles dans son salon, près de laquelle il accole une lampe à huile qui ne cessera de brûler, jour et nuit. C’est l’oratoire dans lequel il prie chaque jour de longs moments.
Trois jours plus tard (le Samedi saint), Léon accueille chez lui une femme très malade, condamnée à brève échéance par les médecins. Il dépose un peu d’huile, prélevée autour de la lampe, sur le corps de la visiteuse. Celle-ci est aussitôt guérie. Les examens médicaux ultérieurs confirmeront cette guérison inexplicable. Très vite la nouvelle se diffuse dans la ville et dans les campagnes aux alentours. Le domicile de Léon est littéralement envahi par les croyants et les curieux : c’est un défilé incessant ! Au fil du temps, des milliers de personnes se rendent à son domicile. Chacun veut être oint avec l’huile de la lampe. Sous la pression des gens, Léon accepte d’expédier à ses frais de petits flacons d’huile aux quatre coins de la France, puis partout en Europe.
La prière de Léon est d’essence monastique. Le jour, il célèbre les heures liturgiques en harmonie avec toute l’Église ; la nuit, il veille, priant pour le monde entier, et les pauvres en priorité. De là naît chez lui la pratique de l’adoration eucharistique nocturne, qu’il n’a de cesse de vouloir implanter dans chaque foyer chrétien de sa ville.
Parallèlement, il fait preuve d’une dévotion exceptionnelle à l’égard de saint Martin de Tours. Comme lui, il entend partager son manteau avec les pauvres. Il fonde à ce titre l’« Œuvre du Vestiaire de saint Martin », qui a pour objectif de distribuer des vêtements aux démunis. Sa dévotion ne s’arrête pas là. Il contacte le pape Léon XIII pour lui demander la permission de reconstruire une basilique en l’honneur de saint Martin, à l’emplacement de l’église qui lui était consacrée, mais qui avait été ruinée. Puis il se lance dans des recherches archéologiques avec le soutien de Mgr Joseph Guibert, archevêque de Tours. Dans la nuit du 14 décembre 1860, accompagné de Stanislas Ratel, ingénieur et pionnier de la photographie, et de Pèdre Moisant, mécène français, il découvre, de façon inconcevable, les reliques de saint Martin, à l’intérieur d’une cave murée.
Le 18 mars 1876, Léon quitte ce monde. Sa mort est édifiante pour ses amis, prêtres, laïcs, religieuses et religieux. Ce jour-là, rien ne s’achève. Au contraire, tout commence : sa dévotion à la Sainte Face de Jésus est désormais connue et bien implantée dans le cœur de beaucoup de Français. Sainte Thérèse de Lisieux en deviendra l’apôtre remarquable que nous connaissons.
En 1884, l’archevêque de Tours, Mgr Guillaume-René Meignan, futur cardinal, érige le salon de Léon en oratoire de la confrérie réparatrice des blasphèmes, des imprécations et de la profanation des dimanches et des fêtes, qui, le 1er octobre 1885, est élevée au rang d’archiconfrérie par le pape Léon XIII. En 2007, l’archevêque de Tours, Mgr Bernard-Nicolas Aubertin confie aux Dominicains la charge pastorale de cet oratoire.
Patrick Sbalchiero, membre de l’Observatoire international des apparitions et des phénomènes mystiques.
Au delà
Le conseil que Léon donna à tous (« Regarde le visage du Christ et laisse son amour réparer ce qui est brisé ») continue de nourrir prière et charité de milliers de fidèles, de Tours jusqu’en Martinique, où sa mémoire est vivante, à travers de nombreux groupes de prière.
Aller plus loin
Dorothy Scallan, The Holy Man of Tours – The Life of Leo Dupont, 1797 – 1876. Apostle of the Holy Face Devotion, Tan Books and Publishers, 1990.
En complément
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Matthieu Brejon de Lavergnée, La Société de Saint-Vincent-de-Paul au XIXe siècle (1833-1871). Un fleuron du catholicisme social, Paris, Éditions du Cerf, 2008.
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Odile Métais-Thoreau, Léon Papin-Dupont, le saint homme de Tours (1797 – 1876), ANRT, 1991 (deuxième édition, Hérault, Maulévrier, 1993).
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Pierre-Désiré Janvier, M. Dupont et l’Oratoire de la Sainte-Face, Impr. de P. Bouserez, 1880.