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Conversions d'athées
Rome (Italie)
Nº 859
1881 – 1956

Le grand rabbin de Rome reconnaît le Messie

Israël Zoller (1881 – 1956), connu après son baptême sous le nom d’Eugenio Zolli, fut grand rabbin de Rome pendant les années les plus sombres du XXe siècle. Érudit reconnu, spécialiste des langues bibliques et professeur d’université, il traversa la Shoah en tentant de protéger la communauté juive romaine. En février 1945, au terme d’un long chemin intérieur marqué par l’étude des Écritures et par une expérience mystique décisive, il demande le baptême catholique. Sa conversion, mûrie sur plusieurs décennies et payée au prix d’une rupture sociale douloureuse, demeure l’un des témoignages spirituels les plus frappants de l’époque contemporaine.


Les raisons d'y croire

  • Israël Zoller n’est pas un esprit influençable ni un croyant « par sentiment » : toute sa vie est marquée par l’étude, la rigueur intellectuelle et la fidélité à la tradition juive. Lorsqu’un homme de ce niveau, formé à l’exégèse biblique et reconnu comme professeur, en vient peu à peu à lire l’ensemble des Écritures à la lumière du Christ, cela ne ressemble pas à une rupture improvisée, mais à une compréhension qui s’est imposée à lui avec le temps.

  • Sa reconnaissance de Jésus ne surgit pas de nulle part : elle s’enracine dans des années de lecture patiente, de comparaison des textes, de méditation de la Torah et des prophètes. En découvrant les Évangiles, il ne les lit pas comme un observateur extérieur, mais comme un homme qui connaît de l’intérieur l’attente messianique d’Israël.

  • Le moment décisif de son itinéraire se produit lors de Yom Kippour, au cœur même de la liturgie juive, dans un contexte de prière intense et de recueillement profond. Rien d’exubérant, rien de théâtral : il parle d’un silence intérieur, d’une paix soudaine, d’une présence divine perçue avec évidence. Ce cadre, à la fois sacré et familier pour lui, rend son témoignage étonnamment simple et authentique, que l’on peut difficilement réduire à une imagination exaltée.

  • Le soir même, son épouse et sa fille lui confient, chacune de leur côté, avoir perçu la figure de Jésus, sans qu’aucune d’elles n’ait connaissance de ce qu’il a lui-même vécu.

  • La décision qui suit ne lui apporte aucun bénéfice humain. À un âge où l’on aspire naturellement à la tranquillité, il accepte de perdre son statut, sa sécurité matérielle et l’estime d’une grande partie de son entourage. Il sait d’avance que son choix sera vécu comme une trahison et qu’il le paiera cher.

  • Il est frappant de voir avec quelle douleur il parle de sa conversion, non pas à cause de la foi chrétienne elle-même, mais à cause de la blessure infligée à son peuple. Il répète qu’il n’a jamais cessé d’aimer les Juifs et qu’il ne renie rien de l’héritage d’Israël.

  • La reconnaissance d’Israël Zoller envers l’Église prend racine dans ce qu’il a vu pendant la guerre, bien avant sa conversion. En tant que grand rabbin de Rome, il est témoin direct de l’aide apportée aux Juifs persécutés : des prêtres, des religieux, des couvents et des institutions catholiques ouvrent leurs portes, cachent des familles, prennent des risques réels, souvent dans le silence. Cette expérience s’imprime durablement en lui. Après la guerre, et plus clairement encore après son baptême, il parlera de ces faits avec gratitude, non pour expliquer son choix spirituel, mais parce qu’il sait ce qu’il a vu et ce que ces gestes ont permis de sauver, quand il fallait agir vite et sans calcul.

  • La fécondité de sa nouvelle vie donne une forme d’achèvement à tout son parcours. En mettant son savoir au service de l’Église, en travaillant sans relâche à montrer l’unité entre l’Ancien et le Nouveau Testament, il ne renie rien de ce qu’il a été.


En savoir plus

Né en 1881 en Galicie, alors dans l’Empire austro-hongrois, Israël Zoller grandit dans une famille juive pieuse, héritière d’une longue lignée rabbinique. Très tôt, il manifeste des dons intellectuels remarquables. Après des études à Vienne et à Florence, il est ordonné rabbin et s’installe en Italie, où il exercera l’essentiel de son ministère. Grand rabbin de Trieste à partir de 1918, puis professeur de langues sémitiques à l’université de Padoue, il s’impose comme une figure intellectuelle de premier plan du judaïsme italien.

En 1939, il est nommé grand rabbin de Rome, au moment où l’Italie fasciste adopte des lois raciales antisémites. La Seconde Guerre mondiale place Zoller face à des responsabilités dramatiques. Il tente d’alerter la communauté juive romaine du danger nazi, participe à la collecte de l’or exigée par les Allemands et sollicite l’aide du Vatican. Après l’occupation allemande de Rome, il vit caché plusieurs mois pour échapper à la Gestapo. Ces événements laissent des blessures profondes, notamment sa destitution temporaire par le conseil communautaire, puis sa réintégration officielle après la Libération.

Parallèlement à ces épreuves, son chemin spirituel se précise. Depuis des années, il étudie les Évangiles, médite la figure de Jésus et réfléchit au lien entre les deux Alliances. L’expérience intérieure vécue à Yom Kippour 1944 agit comme un point de bascule. Quelques mois plus tard, il démissionne discrètement de sa charge rabbinique et reçoit le baptême le 13 février 1945, prenant le prénom d’Eugenio en hommage à Pie XII. Son épouse Emma est baptisée avec lui ; l’une de leurs filles suivra ce chemin, l’autre restera fidèle au judaïsme, dans un respect mutuel assumé.

La réaction de la communauté juive est extrêmement douloureuse : Zoller est publiquement considéré comme mort, et sa conversion suscite incompréhension et colère, dans un contexte encore marqué par le traumatisme de la Shoah. Lui-même parle d’une « tragédie », non par regret de sa foi nouvelle, mais en raison de la souffrance causée à ceux qu’il aime. Il se défend fermement de toute motivation opportuniste et accepte une vie matériellement pauvre.

Soutenu par le pape, Eugenio Zolli entame une nouvelle mission intellectuelle au service de l’Église. Il enseigne à l’Institut biblique pontifical et à l’Université pontificale grégorienne, publie des ouvrages d’exégèse et d’autobiographie spirituelle, et œuvre toute sa vie à montrer l’unité profonde de la Révélation biblique. Jusqu’à sa mort, en 1956, il demeure une figure discrète mais essentielle, à la frontière de deux mondes, convaincu que la foi chrétienne ne détruit pas l’héritage d’Israël, mais en révèle la plénitude.

Antoine de Montalivet a étudié la philosophie et la théologie au séminaire diocésain de Fréjus-Toulon.


Au delà

Il existe encore aujourd’hui des clichés et des interprétations simplistes sur l’attitude de l’Église catholique pendant la Seconde Guerre mondiale, certains affirmant qu’elle serait restée passive face à la persécution des Juifs, mais les archives et les témoignages révèlent une réalité plus nuancée et souvent mal connue. Le pape Pie XII (Eugenio Pacelli), qui guida l’Église de 1939 à 1958, a employé des moyens diplomatiques et pastoraux pour s’opposer à l’idéologie nazie et a dirigé des efforts discrets en vue de protéger des vies : sous son autorité, des institutions catholiques, des couvents, des monastères et même le propre État du Vatican ont caché des Juifs menacés de déportation, ce qui, selon de nombreux chercheurs, a contribué au sauvetage de milliers de personnes. Des actions concrètes ont été reconnues après la guerre par des responsables juifs, notamment par le secrétaire général du Congrès juif mondial, qui, en septembre 1945, remercia personnellement le pape pour l’aide du Saint-Siège, et l’Union des communautés juives italiennes institua en 1955 une « journée de reconnaissance » pour ce même soutien. D’autres figures ecclésiastiques individuelles, comme l’abbé Giuseppe Placido Nicolini, ou des réseaux catholiques organisés cachèrent et escortèrent des familles juives vers des lieux sûrs, et plusieurs d’entre eux ont été reconnus comme Justes parmi les Nations.


Aller plus loin

L’article de Wikipédia « Israël Zolli » : page de synthèse biographique présentant les grandes étapes de la vie d’Israël Zoller, son rôle comme grand rabbin de Rome, sa conversion au catholicisme et les réactions qu’elle a suscitées.


En complément

  • Eugenio Zolli, Before the Dawn, 1954 (éd. anglaise) ; paru en italien sous le titre Prima dell’alba, Edizioni San Paolo, 2004. Autobiographie spirituelle de l’ancien grand rabbin de Rome, source principale et incontournable, dans laquelle Israël Zoller raconte lui-même son itinéraire.

  • Michael Hesemann, Pie XII et les Juifs, 2011 (éd. française), Salvator. Livre accessible et bien documenté qui consacre plusieurs passages à Israël Zoller, notamment à son rôle comme grand rabbin de Rome, à ses relations avec le Vatican et à son témoignage après la guerre.

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