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© CC BY-SA 3.0/José Luiz Bernardes Ribeiro
Les grands témoins de la foi
France
Nº 858
1092 – 1141

La conversion inattendue d’Ombeline de Chacenay

En principe, en l’abbaye de Clairveaux comme en tout autre monastère de la règle de saint Benoît, l’usage est de ne jamais refuser l’entrée de la porterie à ceux qui y frappent, qu’ils viennent y chercher le soulagement du corps ou de l’âme. C’est donc une scène inédite et d’une grande violence qui s’y déroule vers l’an 1120. Les moines gardent porte close lorsque la dame de Chacenay se présente en grand équipage chez eux. Il s’agit pourtant non seulement d’une personne de haute naissance, apparentée par mariage au duc de Lorraine, prince souverain régnant, mais aussi de la propre sœur de l’abbé du lieu, Bernard de Fontaine, et c’est un autre de ses frères, André, qui, sur l’ordre de Bernard, lui claque la porte au nez, la rabrouant en des termes spécialement déplaisants. Cependant, contre toute attente, cette algarade va transformer la vie de cette jeune femme mondaine et la précipiter, à la suite de ses parents et de ses frères, sur le chemin de la sainteté. Bienheureuse Ombeline est fêtée le 12 février.


Les raisons d'y croire

  • Seule fille au milieu de six garçons, Ombeline aime beaucoup ses frères, mais ils ne l’ont jamais impressionnée. Elle est tout à fait capable de leur tenir tête – la première partie de sa vie le démontre –, et n’est pas le moins du monde influençable ; sinon, il y a longtemps qu’elle les aurait imités et qu’elle aurait choisi la vie religieuse. Ce ne sont donc pas les reproches qu’elle essuie qui la convertissent soudain, mais le travail de la grâce qui la poursuivait et dont Bernard n’est que l’instrument.

  • Alors qu’ils descendent de la première Maison ducale de Bourgogne par leur mère, et qu’ils appartiennent donc à la plus haute noblesse, de sorte qu’ils pourraient faire de grandes carrières dans le monde et prétendre aux plus hautes charges, les six jeunes seigneurs de Fontaine vont, suivant Bernard, choisir, vers l’âge de vingt ans, de tout abandonner pour se faire moines dans la plus pauvre abbaye qui se puisse trouver, celle de Cîteaux, et d’y mener une vie très pénible et difficile.

  • Quant à elle, Ombeline a rejeté cette idée avec horreur, préférant faire un riche mariage et jouir des plaisirs de l’existence. Les sources hagiographiques présentent Ombeline comme une femme noble, riche, mondaine, très attachée à son rang et à son apparence. Au matin du jour de sa conversion, elle ne regrette pas ce choix, et rien ne laisse présager qu’elle pourrait renoncer à tout presque du jour au lendemain. Ce sera pourtant le cas.

  • Elle renonce volontairement au luxe, au prestige social et aux plaisirs. Elle commence par faire publiquement pénitence, renonce à ses riches atours pour s’habiller d’habits rudes et grossiers, et jeûne au pain sec et à l’eau. Ces mortifications prouvent que sa conversion est profonde et réelle.

  • Elle entre au couvent et restera fidèle à cette vie d’austérité, d’humilité et de prière pendant vingt ans, jusqu’à sa mort. Une telle transformation profonde et stable est la démonstration qu’elle n’a pas agi sur un coup de tête, ni par fierté blessée. Sa conversion est un signe crédible de l’action de la grâce.

  • Ce jour-là, en un éclair, Ombeline embrasse une vérité à laquelle elle n’avait jusqu’à présent pas eu accès et qui lui permet de considérer différemment la vie qu’elle mène. Alors qu’elle se fait tancer, au lieu de répondre sur le même ton, elle déclare : « Je sais bien que je suis une pécheresse, mais c’est précisément pour les pécheurs que Notre Seigneur Jésus-Christ est mort sur la Croix. Et c’est aussi pour cette raison que je recherche l’entretien des saints. Si mon frère Bernard méprise le corps de sa sœur, dites-lui d’avoir au moins pitié de son âme ! Qu’il vienne me parler et je serai prête à faire tout ce qu’il me demandera. »

  • En dépit des reproches qu’ils lui ont faits, ses frères viennent de lui donner la plus grande preuve d’affection qu’ils pouvaient lui donner ; désormais, elle le sait. Ils ont aussi racheté en partie ses péchés par leurs prières et leurs mortifications incessantes. Nous assistons donc à un miracle de la puissance de la communion des saints.

  • La conversion d’Ombeline correspond parfaitement aux appels évangéliques, montrant que le christianisme n’est pas une belle théorie, mais qu’il transforme réellement des existences.


En savoir plus

Née en 1092, Ombeline, ou Hombeline, de Fontaine est la seule fille du sire de Fontaine, dit Tescelin le Roux, un chevalier bourguignon, et de son épouse de bien plus haute naissance que lui, Aleth, ou Aliette, de Montbard. Élevée près de Dijon avec six frères, qui ne lui rendent pas la vie facile, Ombeline – ou Hombeline, prénom rare qui vient soit du germanique « esprit brillant » soit du latin humilis, ce qui signifie « humble » – ne donne pas, en sa jeunesse, l’exemple de cette vertu. Sa mère, bienheureuse Aleth de Montbard, meurt prématurément.

D’une grande beauté, la jeune fille a l’intention d’user de sa séduction pour obtenir la vie dont elle rêve. À quinze ans, elle épouse Anséric de Chacenay, beau-frère du duc de Lorraine, un prince souverain ; c’est une union quasiment royale. Le couple est heureux et a plusieurs enfants ; l’existence est en tout conforme à ce qu’espérait Ombeline, et parfaitement contraire aux choix austères de ses frères moines. Du moins jusqu’à la terrible scène de Clairvaux, vers 1120, et la prise de conscience qu’elle entraîne et qui amène la conversion de la dame de Chacenay.

Bernard est exaspéré par le train de vie ostentatoire de sa sœur, ses belles voitures, ses beaux habits, ses bijoux, qu’il tient pour autant de pièges qui la détournent de ce qui importe vraiment. Jusque-là, même s’il a désapprouvé les choix de sa sœur, Bernard a continué de la fréquenter. Mais, récemment, il a appris qu’Ombeline a refusé de faire l’aumône malgré la largesse que ses moyens lui permettent. Elle a donc gravement manqué à la charité. C’est la raison pour laquelle il a décidé de lui donner une leçon qu’il espère profitable.

Il interdit donc à ses moines, dont ses cinq frères, de recevoir la dame de Chacenay la prochaine fois qu’elle se présentera, car « une sœur abandonnée aux séductions du monde » n’est plus une sœur, mais une pécheresse publique à corriger. À l’arrivée d’Ombeline, son frère André va lui expliquer de la part de Bernard, qui ne veut plus lui parler, qu’en achetant de coûteuses fourrures, des velours, des soieries pour se vêtir, au détriment des pauvres, elle oublie que ce corps qu’elle dorlote est destiné aux vers et à la pourriture du tombeau.

Les biographes de saint Bernard, choqués par la verdeur et par la crudité de ces propos, ont parfois altéré l’épisode, pour ne pas risquer de dégrader la figure et la réputation de l’abbé de Clairvaux. Cependant, ces propos correspondent bien à ce qu’est alors le caractère de Bernard, qui n’a qu’une trentaine d’années. Il lui faudra encore du temps pour apprendre la patience et la miséricorde aux grands pécheurs, qu’il faut pourtant sauver.

Dans la suite de sa conversion, Ombeline demande à son époux, qu’elle aime, de lui permettre de se retirer dans un couvent jusqu’à la fin de ses jours afin d’y expier ses fautes passées. En 1122, elle se retire avec ses filles au monastère des bénédictines de Juilly, où elle prend le voile, comme l’ont fait avant elle plusieurs de ses tantes, cousines et amies. Devenue prieure, Ombeline y meurt le 21 août 1137 ou 1141, et y est enterrée. Sa tombe a malheureusement été profanée à la Révolution.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

La conversion d’Ombeline nous donne aussi un témoignage indirect de la sainteté de Bernard , qui est un homme reconnu pour sa rigueur intellectuelle, son exigence morale et son immense influence spirituelle au XIIe siècle.


Aller plus loin

M. Raymond, The Family That Overtook Christ, Kennedy & Sons, 1942. Peut être consulté en ligne .


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