Sainte Bathilde, esclave et reine
Fille du roi d’Angleterre, Bathilde fut prise comme esclave par des pirates qui la vendirent à Erchinoald, le maire du palais du roi Clovis II. Celui-ci voulut l’épouser, mais elle refusa, s’étant consacrée à Jésus-Christ. Quand Clovis II lui demanda à son tour sa main, elle y consentit, voyant dans cette demande un appel de Dieu pour le bien du peuple. Elle devint ainsi reine de France. La sainte conserva sur le trône toutes ses vertus, de la dévotion à la charité envers les malheureux. Chargée de la régence du royaume à la mort de son royal époux, elle sut y maintenir la paix et la prospérité. Elle abolit l’esclavage, fonda des hôpitaux, et nomma des saints à la tête des sièges épiscopaux vacants. Dès que ses fils furent en âge de régner, elle se retira dans l’abbaye de Chelles, qu’elle avait fondée, où elle demeura une humble religieuse, avant de s’envoler vers le Ciel le 30 janvier 680.
Les raisons d'y croire
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Sa vie fut écrite très peu de temps après sa mort, dès la fin du VIIe siècle. Il est donc peu crédible que son biographe ait pu impunément en modifier les actes principaux, alors même que la plupart de ses contemporains vivaient encore. Aucune contestation de cette biographie n’est connue à cette époque.
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La reine s’entoure de conseillers éminents, dont saint Ouen, saint Éloi et saint Wandrille, qui l’aident à entreprendre la réforme des mœurs du royaume, notamment l’esclavage et la simonie, qui consistait à acheter les fonctions ecclésiastiques. La proximité de ces saints, dont les vies sont parfaitement connues, plaide en faveur de l’historicité de celle de la reine.
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De nombreux monastères ont conservé le souvenir des bienfaits de la reine, notamment à Jumièges, Corbie, Chelles, Luxeuil, Fontenelle, Faremoutiers, Jouarre, Saint-Denis, Saint-Martin de Tours, Saint-Benoît-sur-Loire, Saint-Germain d’Auxerre, Saint-Médard de Soissons et Saint-Aignan d’Orléans. Comment penser que tant de monastères se soient mis d’accord pour forger la vie d’une sainte reine ? En fait, sa vie durant, sainte Bathilde a œuvré pour le bien des plus pauvres et des religieux.
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Le 17 mars 833, l’empereur Louis le Pieux vint lui-même à Chelles à l’occasion du transfert du corps de sainte Bathilde de l’église Sainte-Croix à l’église Notre-Dame, en présence d’une assemblée liturgique et sous la direction de l’évêque de Paris. Cette translation liturgique proclamait officiellement la sainteté de Bathilde, et avait la valeur d’une canonisation locale. L’abbaye de Chelles conserva le souvenir de cette translation par la fête liturgique du 17 mars. Dieu bénit cet acte, puisque la cérémonie fut marquée par deux miracles principaux, dont le premier fut la découverte du corps de la sainte, entier et sans nulle marque de corruption.
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Le second miracle fut la guérison d’une religieuse qui était privée depuis longtemps de l’usage de ses membres : elle fut portée au sépulcre de la sainte, où, après avoir fait sa prière, elle se trouva parfaitement saine, se leva sur ses pieds, et cria : « Ô bon Jésus, je suis guérie ! Ô sainte Bathilde, je vous rends grâce de ce que vous m’avez rendu la vie ! »
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En 822, les statuts d’Adalard, abbé de Corbie, mentionnent, à la date du 30 janvier, la « messe de la souveraine Bathilde » parmi les solennités majeures de l’abbaye : la fête est chômée. Nous avons là un premier témoignage sûr d’un culte liturgique.
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En 847, Bathilde reçoit le titre de « venerabilis » au concile de Paris. L’année suivante, sa fête est inscrite au 27 janvier sur le martyrologe du moine Wandelbert ; et, en 859, sa fête est inscrite au 26 janvier sur le martyrologe d’Usuard. Son culte se répand ainsi partout, jusqu’à Rome, où le pape Benoît III (855) la nomme « l’éminente reine des Francs ». Deux siècles plus tard, le pape Nicolas II (1058-1061) la canonise officiellement.
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En 1631, la châsse de sainte Bathilde est descendue du maître-autel de l’abbaye, où elle reposait. Six religieuses de la même abbaye, tourmentées depuis trois ans par d’étranges convulsions, sont toutes instantanément délivrées lorsqu’on leur applique les reliques de cette sainte reine. Ce fait ayant été reconnu comme un vrai miracle, Mgr de Gondy, archevêque de Paris, consent qu’on en fasse la publication, et il autorise les religieuses à en faire mémoire lors de l’office divin à date anniversaire de cet événement, c’est-à-dire le 3 juillet.
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Le musée Alfred-Bonno de Chelles conserve la chemise brodée de la reine Bathilde. La Vie de saint Éloi raconte que Bathilde dut sacrifier ses bijoux sur l’ordre posthume de son confesseur, Éloi, « pour la plus grande révérence du Christ ». Pour conserver le symbole de son pouvoir, elle broda en fil de soie une reproduction très réaliste. On y reconnaît clairement le style de l’époque.
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En 1984, on retrouva dans un reliquaire de l’église Saint-André le cordon de cheveux de la reine Bathilde. Il est long de 4,91 mètres, composé de dix fils de soie non teintés et à distance régulière, resserré par six enroulements de fils de soie de couleurs (rouge, jaune et vert). Une mèche des cheveux de la sainte est encore attachée au cordon ; son examen a permis de savoir que la reine avait des cheveux longs, blonds à châtain clair. On le trouve actuellement au musée Alfred-Bonno.
En savoir plus
Il y avait à la cour de Clovis II, roi de France, une jeune et belle esclave, dont les vertus gagnaient tous les cœurs. Fille du roi d’Angleterre, la jeune Bathilde avait été enlevée par des pirates qui l’emmenèrent en France, où elle fut vendue à Erchinoald, le maire du palais de Clovis II. Son maître l’employa d’abord aux travaux des plus vulgaires, puis, devenu veuf, il voulut l’épouser. Bathilde répondit qu’elle désirait n’avoir d’autre époux que Jésus-Christ, et comme le maître insistait chaque jour davantage, la pieuse enfant se cacha dans une retraite sûre, dont elle ne sortit qu’au lendemain du second mariage d’Erchinoald.
Celui-ci lui pardonna volontiers son refus et n’éprouva désormais pour elle qu’une affection toute paternelle, qui permit à Bathilde de tenir à la cour du roi de France le rang que lui assignait sa naissance. Clovis, alors âgé de dix-sept ans, ne put, lui non plus, résister aux grâces et aux vertus de la jeune Anglaise, et il voulut en faire son épouse : « Je suis votre esclave, répondit-elle, et, de gré ou de force, il faut que je me soumette à votre volonté. » « Une esclave, lui dit le roi, ne saurait s’asseoir sur le trône de France. Je vous déclare libre, et libre aussi de refuser ma main. » Elle reprit qu’elle ne pouvait accepter qu’avec le consentement de son père, ce qu’elle obtint aisément. Un office liturgique de Chelles mentionne qu’« elle avait fui le mariage avec un prince, et épousa, par la volonté de Dieu, un roi pour le salut du peuple ». Le mariage eut lieu en 651 et Bathilde devint ainsi reine de France. En changeant subitement de condition, elle conserva toutes ses vertus : douce, pieuse, charitable et zélée. Elle mit au monde un fils, Clotaire, dont le parrain fut saint Éloi. Ce fils fut suivi de deux autres, Childéric et Thierry : tous trois furent rois de France.
La mort de son époux, le 31 octobre 657, lui imposa des obligations nouvelles, notamment de veiller à la transmission du trône à ses enfants : pendant l’enfance du jeune roi Clotaire, elle porta le poids de l’administration d’un vaste royaume, et le défendit des grands féodaux ambitieux. Son zèle décupla, et l’on vit sur le trône de France une reine marchant sur les pas des saintes Clotilde et Radegonde : elle releva les monastères et en construisit de nouveaux, envoya des missionnaires en Allemagne, nomma des saints aux évêchés vacants, racheta de nombreux captifs, abolit l’esclavage dans tout le royaume, allégea les impôts et fonda des hôpitaux. Peuples et grands, tous l’honoraient et la bénissaient. On dit que sa charité se répandait avec profusion dans tout son royaume et au-delà, « de sorte qu’il semblait que l’argent se multipliait dans les mains de cette sainte princesse, et que, pendant qu’elle vidait les coffres de l’épargne pour remplir ceux de Dieu, qui sont les pauvres, Dieu même semblait vouloir épuiser les siens pour combler la France de bénédictions » (Les Petits Bollandistes, tome 1, par Mgr Guérin).
Cependant, Bathilde, au faîte de la puissance, n’aspirait qu’à descendre du trône pour terminer ses jours dans le silence d’un cloître. En 662, après que ses deux fils aînés furent reconnus rois, elle se retira dans le monastère de Chelles, qu’elle avait fait bâtir quelques années plus tôt. Toute la cour la suivit depuis Paris jusqu’au lieu de sa solitude, où elle entra non pour commander, mais pour obéir comme la dernière des novices : « Servir Dieu, c’est régner » fut sa devise. On la voyait, oubliant qu’elle était reine de France et mère de trois rois, vénérer l’abbesse comme sa supérieure, honorer les religieuses comme ses sœurs, et s’employer au travail comme une servante. Par surcroît, les souffrances l’assaillirent et la martyrisèrent ; mais, loin de se plaindre, elle bénissait Dieu.
Comme elle était un jour en oraison, elle vit une échelle d’or sur l’autel de la Sainte Vierge devant lequel elle priait, et qui s’élevait jusqu’au ciel ; une grande multitude d’anges montait par les degrés de cette échelle, sans que nul en descendît, et elle y fut elle-même élevée par les anges et conviée à les suivre. Cette vision se produisit en présence de religieuses qui en témoignèrent par la suite. De cette vision est venu le nom de Chelles, c’est-à-dire « Échelle », dont on voit la représentation encore aujourd’hui sur le blason de la ville, en compagnie de deux fleurs de lys, rappelant ses origines royales. Elle fut bientôt atteinte d’une grave douleur aux entrailles, qui la fit souffrir avec tant de violence que c’était une espèce de martyre. Après avoir reçu les derniers sacrements et s’être marquée du signe de la croix, son âme s’envola vers le Ciel, le 30 janvier 680.
Son corps fut porté en terre sans pompe, les seules personnes nécessaires pour les cérémonies de l’Église y étant appelées, les religieuses faisant toute la magnificence de ses funérailles, ainsi qu’elle l’avait elle-même désirée. L’odeur de ses vertus héroïques dura longtemps à la cour, après son bienheureux décès. Bathilde fut la dernière des reines mérovingiennes à exercer un pouvoir politique de premier plan. Sa sainteté associée à la puissance de son trône illumina le VIIe siècle, et marqua profondément les débuts florissants de la monarchie très chrétienne.
Arnaud Boüan, auteur de vies de saints, éditeur des Trésors de nos Pères.
Aller plus loin
Étienne Binet, La Vie excellente de sainte Bathilde, reine de France, fondatrice et religieuse de Chelles, 1624 (réédition Hachette BnF, 2013).
En complément
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Robert Folz, Tradition hagiographique et culte de sainte Bathilde, reine des Francs, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1975.
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Paul Guérin, Les Petits Bollandistes, tome 1, 1877
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L’article Wikipédia sur l’abolition de l’esclavage .