Je m'abonne
© CC BY-SA 3.0/Selbymay
Des miracles étonnants
France
Nº 846
IIIe et IVe siècles

L’eau vive de saint Julien du Mans

Au IIIe siècle, saint Julien du Mans est le premier évêque du Mans et l’évangélisateur du Maine. Envoyé pour annoncer l’Évangile dans une région encore païenne, il prêche, baptise et organise la première communauté chrétienne locale. La tradition lui attribue plusieurs miracles, dont celui de la source jaillissante. La fontaine Saint-Julien, par-delà sa réalité matérielle, est surtout le signe de la source d’eau vive jaillissant en grâces éternelles qu’est le Christ.


Les raisons d'y croire

  • Selon certains historiens, il aurait existé des traités, écrits par Julien, disparus lors du sac du Mans par les protestants durant les guerres de religion. Les biographies écrites à son sujet dont nous disposons encore aujourd’hui se sont nécessairement inspirées de documents plus anciens perdus, mais elles fournissent des renseignements fiables.

  • La Vita sancti Juliani reprend des indications que son auteur, au XIe siècle, ne comprenait pas, mais qui sont aujourd’hui parlantes pour des historiens. Par exemple, Julien recourt, pour faire libérer des contribuables insolvables, à une pratique juridique typiquement celte : la grève de la faim, entamée pour faire valoir son bon droit. L’auteur médiéval n’a pas pu inventer ces détails.

  • La Vita indique également que les Manceaux se sont claquemurés dans la ville fortifiée et qu’ils ont refusé d’ouvrir les portes à Julien, de crainte qu’il soit un agent ennemi prêt à livrer la cité. Or, l’on sait que la paix romaine est à cette époque révolue, et les habitants redoutent d’être victimes d’un raid germanique ou des querelles dynastiques qui, dans les années 340, opposent entre eux les fils de Constantin. Il est aussi question d’un haut fonctionnaire, le défenseur de la cité, censé protéger les citoyens contre les abus de l’administration impériale – fonction qui apparaît au Bas Empire. On constate que ce defensor civitatis du Mans exerce mal son rôle de peur de se mettre mal avec ses supérieurs, ce qui est conforme à ce que nous savons de l’époque. Le contexte historique est donc rendu avec justesse.

  • Les historiens rationalistes réfutent en bloc le reste de l’histoire car elle est emplie de miracles : Julien fait jaillir une source en pleine canicule, rend la vue à un aveugle, et ressuscite un jeune mort – faits qui conduisent à la conversion des Manceaux. Il existe des faits similaires dans des vies d’évangélisateurs beaucoup plus récents, de sorte que seul un parti pris matérialiste justifie leur réfutation systématique.

  • Chacun des miracles de Julien est porteur d’une signification profonde, puisqu’ils illustrent tous l’eau vive, la vraie lumière et la vraie vie que donne le Christ. La cohérence typologique entre les miracles réalisés par Julien et la Bible en renforce la crédibilité spirituelle. Les signes extraordinaires qui accompagnent la prédication de Julien sont cohérents avec la foi chrétienne et confirment sa mission apostolique.

  • La source d’eau intarissable que Julien fait jaillir lors d’une grande sécheresse devient un lieu connu, associé à des guérisons et à la conversion des habitants. Cet événement est conservé dans la mémoire locale et la source, bien connue, continue à être visitée et vénérée. La matérialité du lieu soutient la plausibilité du témoignage.

  • Quand la ville du Mans grandira, pour assurer les besoins en eau d’une population croissante, les ingénieurs hydrologues chercheront logiquement des sources à proximité de celle que Julien a fait jaillir, là où se créera la place de l’Éperon. Il est plus qu’étrange qu’ils n’en aient pas trouvé une seule. Ils admettront comme une anomalie inexplicable l’existence de la fontaine supposée miraculeuse que l’évangélisateur a fait jaillir.

  • Le fait que le message évangélique prêché par Julien ait transformé durablement la région du Mans alors qu’il n’avait lui-même aucun pouvoir politique (fondation stable d’une Église locale, conversions, transmission ininterrompue de la foi jusqu’à aujourd’hui…) peut être vu comme un signe de sa vérité.


En savoir plus

Probablement au milieu du IVe siècle, un prêtre gallo-romain nommé Julien – patronyme largement répandu –, accompagné de deux disciples qui lui succéderont sur le siège épiscopal, Thuribe et Pavace, ose, en dépit d’un contexte politique tendu, entamer une mission d’évangélisation sur les territoires des Cénomans. Il semble que, dans cette région, personne n’ait encore porté la parole du Christ. La christianisation de l’ouest de la Gaule, timidement initiée vers 250 par saint Gatien, premier évêque de Tours, est interrompue par la mort de celui-ci.

Au Mans, ville par laquelle il a commencé sa tâche, le gouverneur, qui a fait fermer les portes tant la période est instable, lui refuse l’accès. Par une canicule effrayante, qui a tari les puits et les fontaines, Julien fait jaillir une source intarissable, ce qui lui vaut la reconnaissance de la population et l’accès à la ville. La guérison d’un aveugle qui mendiait près de la résidence du défenseur de la cité, haut personnage qui héberge Julien, conduit ce païen honnête à se convertir, ainsi que sa famille ; il donne même une partie de son habitation, là où s’élèvera plus tard la cathédrale Saint-Julien, pour abriter la première communauté chrétienne mancelle. Cette communauté est assez importante pour nécessiter, à l’emplacement moderne de Notre-Dame-du-Pré, un cimetière chrétien.

La résurrection du fils unique d’un notable, Anastase, qui s’accrochait à son paganisme et convainquait son entourage de l’imiter, finit de faire du Mans une ville majoritairement catholique et la porte ouverte vers l’Armorique, qui résistera pourtant encore plus d’un siècle à la conversion.

Julien pousse des pointes missionnaires vers le nord de la Mayenne et vers l’Orne, et, en précurseur de saint Martin, enflamme les foules par ses prêches flamboyants, détruit les arbres et les pierres sacrés, vestiges des cultes druidiques, exorcise, chasse les démons et consacre à la Vierge les sources guérisseuses.

Il meurt un 27 janvier – l’année demeurant inconnue –, après un long épiscopat, de vieillesse et de fatigue, au village de Saint-Marceau, où il avait, ayant déposé sa charge épiscopale, décidé de vivre en ermite. Préservées du vandalisme huguenot puis révolutionnaire, ses reliques se trouvent toujours dans la cathédrale qui porte son nom.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Létald de Micy, Vita sancti Juliani.


En complément

  • Thierry Trimoreau, Histoire des évêques du Mans, Siloé, 2018.

  • Florian Mazel, La Fabrique d’une légende ; saint Julien du Mans et son culte au Moyen Âge (IXe-XIIIe siècle), Presses universitaires de Rennes, 2021.

  • Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium. Édition critique par G. Busson et A. Ledru, 1901. Il s’agit d’une source médiévale majeure contenant les premières notices biographiques des évêques du Mans, parmi lesquelles figure Julien.

  • Paul Piolin, Histoire de l’église du Mans, 1858. Pour connaître l’histoire du diocèse du Mans depuis ses origines jusqu’à l’époque moderne. L’ouvrage comporte des développements sur les premiers évêques, y compris Julien. Disponible en ligne .

  • Vie de saint Julien et des autres confesseurs pontifes, ses successeurs, Éditions Voisin, 1844 (traduction des manuscrits anciens, comprenant divers textes médiévaux sur Julien et ses successeurs).

Précédent
Voir tout
Suivant