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© CC0/wikimedia
Les martyrs
Laval (France)
Nº 842
1794

Des couronnes pour les prêtres martyrs de Laval

Les martyrs de Laval sont quatorze prêtres catholiques exécutés le 21 janvier 1794, en pleine Révolution française. Depuis 1791, les autorités révolutionnaires imposent au clergé le serment constitutionnel, qui soumet l’Église au pouvoir politique : évêques et curés deviennent des fonctionnaires élus par des citoyens, sans considération de leur foi, et ne dépendent plus du pape. Fidèles à Rome et à leur conscience, ces prêtres refusent le serment. Arrêtés comme « réfractaires », emprisonnés puis jugés sommairement, ils sont guillotinés à Laval. Leur mort n’est pas un acte politique, mais un témoignage de foi. Ils sont béatifiés en 1955 comme martyrs.


Les raisons d'y croire

  • Dans certaines régions, spécialement dans l’Ouest, l’écrasante majorité des prêtres refuse de prêter serment. En octobre 1793, à Laval, ils sont quinze (l’un d’entre eux mourra pendant son incarcération) à être détenus en ville. Ils ne sont plus jeunes et, pour la plupart, infirmes ou en très mauvaise santé. En restant fidèles à Dieu plutôt qu’aux hommes, ces prêtres se mettent hors la loi.

  • Dans un premier temps, ils sont déchus de leurs fonctions et expulsés de leur logement et de leur paroisse, ce qui revient à les mettre à la rue, sans aucun secours financier ou amical à espérer. C’est un sacrifice considérable et très méritoire que les prêtres réfractaires acceptent pour demeurer fidèles à la foi catholique et à l’Église. Ils sont à la merci de mesures de plus en plus coercitives, qui ne tardent pas à les mener en prison.

  • Aucun des prêtres de Laval, malgré ses infirmités, n’a dévié depuis plus de deux ans de son choix de rester fidèle au Christ et à l’Église. Ils savent pourtant encourir désormais la peine de mort, mais ils l’acceptent.

  • Ils ont tous eu la possibilité de se soustraire à la justice révolutionnaire lorsque l’entrée des Vendéens à Laval, fin octobre 1793, les a tirés de prison, mais, au départ des armées catholiques et royales, pour ne pas compromettre les amis qui les ont hébergés et le paieront d’ailleurs de leur tête, ils vont tous retourner spontanément se constituer prisonniers. Leur abandon à la Providence est donc total. Risquer ainsi le martyre au lieu de tenter, très humainement, de s’y soustraire est remarquable.

  • Certains, tels l’abbé Ambroise et l’abbé Gallot, voient dans la mort un moyen d’expier leurs erreurs de jeunesse, et ils la désirent, le martyre lavant tout. Leur vertu de force est donc héroïque.

  • Depuis début novembre, ils sont incarcérés dans l’ancien couvent des Clarisses – le monastère de Patience –, trop petit et inconfortable, et où les conditions de vie sont très pénibles. Ils les supportent cependant pour le salut de leurs âmes et la fin des malheurs de la France. Ils s’inscrivent ainsi dans un mouvement expiatoire qui caractérise les religieux et religieuses martyrs de la Terreur, et qui portera par la suite d’étonnants fruits de grâce.

  • Seule une apostasie publique pourrait sauver les prêtres. Cette porte de sortie qu’on leur offrira jusqu’au dernier moment, ils la refuseront tous avec horreur. Leur attachement à Dieu l’emporte donc pour eux de beaucoup sur leur attachement à la vie mortelle. Les quatorze prêtres sont condamnés à mort, et la sentence est immédiatement exécutable. À l’énoncé du verdict, ils s’écrient : « Deo gratias ! » Ainsi réaffirment-ils cette vérité paulinienne : « Pour moi, vivre, c’est le Christ ; mourir m’est profitable. »

  • Plus soucieux de leur sacerdoce et de ses devoirs que de leur mort prochaine, après s’être confessés et absous mutuellement, ils passent leurs derniers moments à réconforter et préparer à la mort plusieurs autres prisonniers. La charité et le souci du salut de l’âme du prochain l’emportent sur le reste. Ils sont vraiment prêtres.

  • Le ciel d’hiver de ce midi-là a un aspect étrange avec des lueurs rouges. À l’instant où la tête de la première victime, l’abbé Turpin du Cormier, tombe, le soleil jaillit soudain alors qu’il était totalement caché, et, tandis que ses confrères entonnent le Te Deum, qui est un chant de victoire, on murmure parmi les spectateurs que « le ciel s’est ouvert pour accueillir les martyrs ». Ce sera bien pire un instant après, lorsque de nombreux témoins affirmeront voir, tandis que tombent les têtes des suppliciés, « des globes de lumière apparaître au-dessus de l’échafaud ». On en dénombrera quatorze qui s’envoleront ensemble vers le Ciel à la mort du dernier martyr, événement que l’on essaiera d’occulter mais qui gâchera largement la fête révolutionnaire et sera attesté plus tard par les personnes encore en vie en 1814. Les psychiatres réfutant l’existence de l’hallucination collective, il est certain qu’un phénomène curieux s’est véritablement produit.

  • L’assistance est si persuadée d’avoir vu mourir des saints que les fossoyeurs, pris de scrupules, malgré l’ordre de jeter les cadavres aux fosses communes, leur creusent une tombe particulière facile à repérer, ce qui la rendra facilement identifiable en 1816 lors de leur translation à la basilique Notre-Dame d’Avesnières, où ils reposent toujours. Malgré la Terreur, un pèlerinage clandestin s’organisera sur leur tombe, où l’on recensera des miracles.


En savoir plus

Les quatorze prêtres martyrs de Laval ne représentent pas le moindre danger objectif pour la Révolution. Ils n’ont plus les capacités qui leur permettraient de continuer leur ministère dans la clandestinité. Il s’agit du curé de la grosse paroisse de la Trinité de Laval, Jean-Baptiste Turpin du Cormier, soixante ans, qui s’est illustré par son opposition virulente au serment et a dissuadé de nombreux confrères de le prêter, son vicaire, Jean-Marie Gallot, quarante-six ans, infirme, franc-maçon repenti, des abbés Joseph Pellé, soixante-douze ans, aumônier des clarisses, et René Ambroise, soixante-douze ans, ancien janséniste de tradition mais qui a refusé le serment – se sentant soudain attaché au pape –, de François Duchesne, cinquante-six ans, aumônier des Incurables, providence des pauvres de la ville – un saint –, de Julien Morin de La Girardière, cinquante-cinq ans, grand cardiaque contraint à une retraite prématurée, de Jacques André, quarante-six ans, curé doyen de Sillé-le-Guillaume, très malade, d’André Duliou, soixante-cinq ans, curé de Saint-Fort, de Louis Gastineau, soixante-cinq ans, aumônier des forges de Port-Brillet, de François Migoret-Lamberdière, soixante-quatre ans, curé de Rennes-en-Grenouilles, souffrant des séquelles graves d’un AVC, de Julien Moulé, soixante-seize ans, curé de Saulges, infirme, d’Augustin Philippot, soixante-seize ans, curé de La Bazouge-des-Alleux, de Pierre Thomas, soixante-quatorze ans, aumônier d’un couvent de Château-Gontier, que beaucoup aimeraient croire gâteux, et du capucin Jean Triquerie, soixante-deux ans.

S’ils ont refusé le serment constitutionnel qui les aurait rendus schismatiques, ils se sont, pour tout le reste, soumis à toutes les lois iniques qui frappaient les insermentés, ce qui explique qu’ils soient emprisonnés, et ils ont même rejoint spontanément leur geôle. Leur seul crime véritable est donc d’être prêtres catholiques et de vouloir rester en accord avec Rome et avec leur conscience, fût-ce au prix de leur vie. Cependant, ils savent que ce « crime » revêt avant tout aux yeux des révolutionnaires un caractère politique. Le père Triquerie prend soin de se faire préciser en quoi consiste le serment qu’on leur réclame ; la réponse a le mérite de la clarté : « Le serment que nous exigeons de toi est de ne plus professer aucune religion, ni surtout la catholique, qui est sans doute la tienne. » C’est la preuve canonique du martyre : les confesseurs exultent d’une joie incompréhensible pour leurs bourreaux.

« Je serai fidèle à Jésus-Christ jusqu’à mon dernier soupir », répond Triquerie. Allot renchérit : « Je serai toujours catholique, jamais je ne rougirai de Jésus-Christ ! » « Je ne salirai pas ma vieillesse ! », crie Philippot, sourd comme un pot, quand il comprend. L’abbé Pellé, qui a très mauvais caractère, s’emporte : « Mais vous m’embêtez à la fin avec votre satané serment ! C’est non, non et non ! Je ne le ferai pas ! » L’abbé Turpin du Cormier, leur porte-parole habituel, déclare : « Nous ne prêterons pas un serment contraire à la loi de Dieu. » Ils mourront donc et se félicitent de cueillir la palme du martyre qu’aucun catholique français de leur époque n’aurait imaginé, cinq ans plus tôt, être à portée de main dans leur patrie.

Les quatorze martyrs entonnent alors le Salve Regina et les litanies de la Vierge. Une foule consternée les entoure. Premier exécuté, l’abbé Pellé se tourne vers elle : « Nous vous avons appris à vivre. Maintenant, apprenez de nous à mourir. » Quand sa tête tombe, Turpin s’écrie : « Il est au Ciel ! » Et il entonne le Te Deum, chant triomphal qui proclame le Vainqueur éternel.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Cesbron, Les Martyrs de Laval, Éditions de l’évêché, Laval, 1950.


En complément

  • Ferdinand Gaugain, Histoire de la Révolution dans la Mayenne, Laval, Chailland, 1918.

  • Isidore Boullier, Mémoires ecclésiastiques concernant la ville de Laval et ses environs (de 1789 à 1802), Laval, 1841.

  • Théodore Perrin, Martyrs du Maine, 1…, Hutson Street Press, 2025.

  • Le dossier de Nominis, disponible en ligne .

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